Inventer la métropole solidaire à partir des dynamiques territoriales

Politique austéritaire, avenir des politiques locales, Métropole du Grand Paris, bataille des municipales à Saint-Denis… Patrick Braouezec, président de Plaine Commune, fait avec Cerises un tour d’horizon des enjeux de la période.

Près de deux années se sont écoulées depuis l’élection de François Hollande. Comment caractérises-tu aujourd’hui la situation politique à l’aune de la séquence à venir des élections municipales ?

François Hollande a été élu pour chasser Sarkozy. C’est aussi pour cette raison qu’il a été choisi lors des primaires du Parti socialiste. Or, non seulement la politique de la droite n’a pas été remise en cause, mais elle est maintenant amplifiée par le pacte de responsabilité qui n’est autre qu’une mise en œuvre des revendications du Medef. C’est une trahison. Après le crédit impôt compétitivité pour les entreprises, 20 milliards donnés sans aucune contre partie, le pacte gouvernement-Medef annonce une ristourne équivalente aux cotisations familiales, soit 35 milliards. C’est une baisse de salaire déguisée pour l’ensemble des travailleurs. Qui rappelle que les cotisations sociales, ce sont des salaires, et non des charges ?

S’attaquer ainsi aux revenus des salariés est une pure folie quand on sait déjà que la part de ceux-ci dans la richesse du pays n’a cessé de décroître aux profits des dividendes au cours des trente dernières années. Et quand on sait que ce dont souffre l’économie est une demande affaiblie par une trop grande faiblesse des salaires et de la dépense publique. Nous constatons tous les jours dans nos territoires que les petites et moyennes entreprises souffrent de carnets de commandes insuffisamment remplis. Or le gouvernement annonce aussi 50 milliards d’économie sur les dépenses publiques. Pense-t-il aux conséquences sociales de cette politique ?

Le nombre de personnes qui vivent sous le seuil de pauvreté est alarmant. Celles qui sont confrontées aux difficultés du logement sont de plus en plus nombreuses. La Fondation Abbé Pierre indique que 3,5 millions de personnes sont mal logées et, plus largement, que 10 millions sont confrontées d’une façon ou d’une autre à la crise du logement ! Quant aux conséquences écologiques, personne ne semble s’en émouvoir au gouvernement. On pourrait faire un inventaire à la Prévert morbide, des situations pourtant très liées les unes aux autres. 50 milliards de dépenses publiques en moins, ce sont des services publics déjà fragilisés qui vont disparaître, des emplois en moins, des petits salaires qui vont être de plus en plus nombreux… Nous ne pouvons pas l’accepter. D’autant que cette situation est générale dans toute l’Europe. La Grèce, bien sûr, et les pays du Sud de l’Europe en général. Mais même l’Allemagne n’est un modèle que pour les classes dirigeantes. La pauvreté y est encore plus généralisée qu’en France.

Dans ce contexte, le Front de gauche et nos alliés en Europe pourraient jouer un rôle offensif, avec les divers mouvements sociaux, pour que s’installe une autre perspective. Cela suppose d’en finir avec les querelles et de s’accorder sur un projet et une stratégie qui s’adresse au plus grand nombre, y compris aux socialistes et aux écologistes qui désespèrent de cette politique. Sinon le risque est grand que la déprime s’installe durablement dans les têtes. Avec le sentiment que la politique ne sert à rien, que "ce sont tous les mêmes". À qui cela profitera ?

Justement, le gouvernement reprend la rhétorique du précédent pour imposer ses réformes malgré leur impopularité…

… Mais ça ne peut pas fonctionner durablement, sinon au prix de violences qui vont s’accroître. Le capitalisme est en crise. Les marges de manœuvre des classes dirigeantes pour un compromis avec le monde du travail n’existent plus. Pour restaurer et accroître leurs privilèges, ces classes dirigeantes répandent l’idée que c’est en réduisant ce qu’ils nomment le "coût du travail", c'est-à-dire les petits et moyens salaires, que l’économie se redressera. Partout où elles ont été menées, à commencer par la France au cours des trois dernières décennies, ces politiques n’ont permis que d’accroître le rendement du capital. C’est donc bien le coût de celui-ci qui pose problème. Dans le même temps, je crains que la même logique soit à l’œuvre le projet de loi mal nommée Acte III de la décentralisation.

Conseillé par la Cour des comptes, le gouvernement souhaite imposer de nouvelles mesures d’économies aux collectivités territoriales. C’est encore utile d’être un élu local ?

C’est une question tout à fait légitime. Devant ce tableau, on pourrait être tenté de tout laisser tomber. Même si la situation est extrêmement complexe, ce n’est pas mon état d’esprit. Au contraire, j’ai même tendance à penser que c’est justement aujourd’hui qu’il ne faut rien lâcher. D’abord, je suis persuadé qu’il y a une grande disponibilité dans le peuple pour tenter d’autres choses. D’ailleurs, les enquêtes d’opinion montrent nettement qu’une majorité a identifié les mécanismes du système capitaliste comme la racine des problèmes. Il faut donc dégager l’horizon, faire la preuve que d’autres rapports que les rapports marchands sont possibles. La crise est telle que tout est à reconstruire. Il faut d’ailleurs parler plutôt des crises ! On a souvent décrit les crises économiques, sociales et écologiques… mais c’est une crise de civilisation qui en englobe bien d’autres. Qui peut croire que le bonheur est dans le "toujours plus de consommation" ? Est-ce un hasard si une certaine droite reprend l’offensive sur des valeurs profondes qui interrogent chacune et chacun dans son intimité profonde ? Sur l’amour, sur l’éducation des enfants, sur la mort… Est-ce un hasard si la droite conventionnelle est dépassée par ce mouvement ? Alors oui, la gauche doit tout repenser. C’est ce à quoi nous invitait déjà Edgar Morin dans La Voie. Il décrivait bien ces crises mais aussi la multitude d’initiatives locales, ce bouillonnement d’innovations diverses, de pensées nouvelles, d’expériences concrètes alternatives sur tous les continents. Mais avec un obstacle : ces initiatives ne se rencontrent pas, personne ne les dénombre, aucun parti politique ne s’y intéresse. Dès lors, devant l’obstacle il y a deux attitudes possibles : s’arrêter ou essayer de le franchir. Je préfère la seconde attitude.

On a pourtant l’impression qu’aujourd’hui les décisions se prennent ailleurs…

Soyons clair, aucune collectivité n’a jamais eu le pouvoir de faire la révolution toute seule. Pourtant, des municipalités communistes ont fait par le passé des choix d’avant-garde. Comment ? Par l’audace. Sinon que reste-t-il ? Devenir un sous-courant du PS pour peser de l’intérieur ? On en voit l’efficacité. Donc il faut régénérer notre courant politique. Un "communisme" municipal du XXIe siècle peut-il voir le jour ? J’en suis certain. Il faut penser en dehors du cadre qu’on tend à nous imposer si on ne veut pas devenir de simples gestionnaires de l’austérité. Un exemple parlant : en 1925, les communistes n’avaient pas attendu l’autorisation de la loi pour présenter des femmes aux élections municipales. Peut-être serions-nous encore à attendre l’autorisation de la loi sans cette audace ! L’actualité nous offre presque quotidiennement des espaces nouveaux de socialisation et de rupture. Est-ce qu’on accepte de laisser les populations Rroms vivre au bord des autoroutes dans des conditions de vie indignes ? Est-ce qu’on reste enfermé dans le cadre budgétaire imposé que nous avons évoqué ? Comment organise-t-on la désobéissance ? Les maires doivent-ils accepter de mettre en œuvre sagement la réforme des rythmes scolaires qui tend à privatiser une part des enseignements ? Est-ce qu’on va encore reporter à une prochaine promesse le droit de vote des étrangers ? Comment, dans nos villes, nous menons le combat pour instaurer une alternative à la mise en concurrence des territoires ? Voilà, les sujets sont très nombreux et nous ne pouvons pas rester l’arme au pied, attendre des lendemains meilleurs où les collectivités auront les moyens d’agir. Bien sûr, nous devons continuer à revendiquer ces moyens. Mais nous pouvons aussi, comme élus de la famille communiste, être utiles dans la mise en mouvement des citoyens pour faire progresser les droits et reculer les seuls rapports marchands. Devant les impasses capitalistes et le désespoir qu’il entraîne, il faut sortir des clous et s’employer à susciter le désir d’un changement radical.

Évoquons justement cette concurrence des territoires, que tu dénonces. Tu as présidé le syndicat Paris-Métropole en 2012. Tu présides toujours Plaine Commune, une communauté d’agglomération qui a joué un rôle précurseur en région parisienne. Or une loi sur les métropoles vient d’être adoptée. Cette loi supprime, en Île-de-France, les communautés d’agglomérations.

Paris Métropole a mené depuis 2009 un débat et un travail de qualité sur l’enjeu métropolitain, au-delà des oppositions partisanes et dans le respect des différences. Ce travail, qui a notamment conduit à la rédaction d’un livre vert, a permis de faire émerger une vision polycentrique de la métropole, à partir des dynamiques de territoires. Un consensus assez large a été construit sur l’idée d’une métropole coopérative, dans une logique ascendante et à partir d’expériences comme celles de Plaine Commune, en s’appuyant sur la dynamique de chaque territoire.

La loi de modernisation de l'action publique territoriale et d'affirmation des métropoles, dite loi MAPAM, adoptée au Parlement a malheureusement pris le contrepied de ce travail et prévoir une recentralisation des pouvoirs au sein de la Métropole du Grand Paris (MGP), supprimant les communautés d’agglomération existantes et cassant les dynamiques territoriales. De nombreux observateurs de la ville, y compris des acteurs économiques, s’inquiètent aujourd’hui des conséquences de cette loi qui pourrait mettre un frein aux projets engagés alors que l’objectif est bien de mettre un coup d’accélérateur aux politiques de solidarité. C’est aussi le retour d’une approche radioconcentrique qui voir Paris étendre son territoire vers la banlieue et "annexer" en quelque sorte les pôles structurants de la métropole pour en faire des super arrondissements. Le risque d’un développement ségrégatif et potentiellement inégalitaire de la Métropole est important.

Une approche plus solidaire et inclusive est pourtant plus que jamais nécessaire dans la région la plus riche mais aussi la plus inégalitaire de France. Nous avons démontré à Plaine Commune qu’une telle démarche était possible. Nous allons donc continuer à défendre au sein de la Mission de Préfiguration de la MGP l’idée que les conseils de territoires doivent garder autonomie fiscale et statut juridique pour continuer à porter des politiques publiques efficaces et justes.

Les promoteurs de cette métropole concentrée du Grand Paris mettent en avant la péréquation des moyens financiers entre communes riches et pauvres...

Tout le monde, ou presque, s’accorde à reconnaître qu’une plus grande péréquation financière est nécessaire pour combattre les inégalités criantes qui existent en Île-de-France. En ce qui concerne les grands enjeux du Grand Paris, tels que le logement, nous devons passer un cap pour répondre aux besoins des Franciliens. Mais si le constat est partagé, nous pouvons douter fortement de la capacité de la MGP, telle que le projet de loi la conçoit, à répondre à ces enjeux. Nous craignons qu’à l’instar de la loi SRU jamais appliquée par certaines collectivités récalcitrantes, les injonctions de la MGP ne soient pas suffisantes pour dépasser les égoïsmes locaux. La ville de Paris et certaines villes des Hauts-de-Seine ont déjà affirmé qu’elles ne contribueraient pas à hauteur de ce qui est attendu. Et les mécanismes de péréquation restent bien flous. En témoigne le calcul par la future Métropole de la Dotation de Solidarité Compensatrice (DSC) qui tiendra compte des DSC existantes avant la loi et favorisera les villes qui n’appartiennent à aucune agglo par rapport à certaines villes qui étaient en intercommunalité mais ne touchaient pas de DSC. Il faudra m’expliquer pourquoi Neuilly touchera 2,2 Millions de DSC et Clichy-Sous-Bois ne touchera rien.

Nous souhaitions que soit finalisée la carte intercommunale pour inciter l’ensemble des villes à mettre en œuvre des mécanismes de péréquation et de solidarité financières sur la base d’un projet commun, comme l’ont fait 19 communautés d’agglomération déjà. Ainsi, on aurait créé un cercle vertueux pour combattre les égoïsmes locaux.

Par ailleurs, il faut absolument une prime aux "maires bâtisseurs" pour permettre de financer les équipements publics nécessaires et soutenir les élus locaux qui, au quotidien, s’engagent en faveur du logement. Nous pouvons atteindre les objectifs de 70 000 logements par an à condition de s’en donner les moyens et de partir des engagements territoriaux contenus dans les contrats de développement territoriaux par exemple.

Saint-Denis est la plus grande municipalité communiste en Europe. Pour la deuxième fois, on assiste à une offensive du PS à cette élection municipale. Comment l’interpréter ?

L’offensive du PS est forte dans notre ville comme dans d’autres de la Seine-Saint-Denis, plus forte d’ailleurs que dans des villes de droite, où peu de moyens sont mobilisés par lui, ce qui est assez surprenant.

Au-delà des ambitions personnelles, ce sont deux conceptions de la ville qui s’opposent. La vision de la ville de Saint-Denis du candidat PS est assez caricaturale, méprisante. À commencer par la critique de la ville des "sans", qui est pour nous la ville de toutes et tous. Pourquoi opposer ainsi les gens et stigmatiser les plus modestes, les plus pauvres ? Alors que cette pauvreté, qui croît partout en France, en milieu urbain comme en milieu rural, n’est malheureusement que le produit des politiques économiques néolibérales. Notre société est incapable de résoudre le phénomène massif du chômage et l’on voudrait stigmatiser ceux qui souffrent de ce fléau !

Le projet de la ville de Saint-Denis est celui d’une ville inclusive où chacune et chacun peut trouver sa place, les plus modestes comme les autres. Les politiques volontaristes en faveur de l’inclusion sociale sont au cœur du projet politique pour permettre à chacun d’avoir un toit, un emploi, une éducation de qualité pour ses enfants et un avenir.

Le territoire s’est considérablement développé durant les quinze dernières années. Difficile de le nier, même pour les candidats PS, car ce formidable élan est reconnu bien au-delà de notre territoire. Alors, il tente de faire croire que ce développement ne profite pas à la population. Or, si le chômage reste malheureusement un fléau, de nombreux emplois ont été créés grâce à l’arrivée des grands chantiers et autant d’emplois induits par ce dynamisme.

Grâce au travail de fourmi des élus locaux et aux liens tissés patiemment avec les entreprises nouvellement installées, ces arrivées créent du dynamisme économique et de la fierté pour les habitants. C’est aussi le soutien à l’économie sociale et solidaire qui permet de créer à Saint-Denis des emplois non délocalisables et qui s’adressent principalement aux habitants de la ville. Cette vision de la ville solidaire et inclusive dérange certainement dans un contexte où le gouvernement actuel a renoncé à porter une alternative.

Nous avons démontré à Saint-Denis que de réelles politiques sociales pouvaient être menées localement et que le développement économique du territoire ne conduisait pas automatiquement à chasser les plus pauvres toujours plus loin. L’enjeu des municipales à Saint-Denis dépasse le local, et même l’Île-de-France. Le symbole est fort.

Entretien réalisé par Julien Dioudonnat, publié sur le site de Cerises.

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