Irlande. Une coalition en construction pour gagner à gauche …

Nous avons interviewé, lors de son passage à l’Université d’été d’Ensemble !, Aengus O’Snodaigh, membre du Parlement de Dublin et porte parole du Sinn Fein pour les questions sociales.

La cure d’austérité imposée par le FMI, l’Union Européenne et la BCE fut d’abord menée par Fianna Fail (parti de droite), qui perdit les élections législatives en 2011, laissant la place à un gouvernement de coalition entre Fine Gael (centre droit) et le parti travailliste, qui a poursuivi la même politique. Le projet d’instaurer une taxe mettant fin à la gratuité de l’eau a cristallisé le mécontentement et culminé le 21 mars dernier par une manifestation rassemblant 80.000 participants avec les slogans « Nous ne paierons pas », « l’Union Européenne sacrifie les peuples ». Les partis traditionnels sont bousculés sur leur gauche.

Q : Quelle est l’état des mouvements sociaux et des perspectives politiques en Irlande, 6 mois avant les élections de 2016 ?

La situation a changé en Irlande après sept ans d’austérité, les partis « traditionnels », Fianna Fail, Fine Gael et Labour sont rejetés par les citoyens. Depuis les mouvements sociaux de cette année, la gauche a nettement progressé, non seulement le Sinn Fein mais plus globalement toute une série de forces de gauche, l’Alliance anti-austérité, People Before Profit, et des associations comme Right2Water (droit à l’eau) ainsi que des candidats indépendants classés plutôt à gauche. Une progression au point que les sondages montrent que le rassemblement de toutes ces forces, s’il se réalisait véritablement, pourrait être nettement en tête dans les prochaines élections, autour de 50 %. Un des changements majeurs provient qu’à partir d’un rejet de l’austérité, il y a toute une série de milieux et de couches de la société, notamment du mouvement syndical, qui se sont éloignés du Parti Travailliste (Labour, actuellement au gouvernement avec le Fine Gael) qu’ils considéraient avant comme un point d’appui à gauche et lui avaient apporté un nombre significatif de voix aux élections précédentes. Des perspectives se sont dégagées aussi du côté du mouvement contre la taxation de l’eau, qui au départ s’était structuré autour du refus d’une nouvelle taxe mise en place dans le cadre du plan de « sauvetage financier » de la Troïka. Ce mouvement s’est transformé en quelque chose de plus global, autour d’une plate-forme unifiée qui concerne toute la politique d’austérité, montrant qu’il est possible de se présenter ensemble aux élections. Et il est avéré qu’entre la partie des « indépendants » ancrés à gauche, les autres forces de gauche et le Sinn Fein, il y a environ 90 % d’accord sur les mesures que l’on peut mettre en avant, et avec l’idée que sur les 10 % restants, on peut être d’accord pour être en désaccord sans dommage pour l’essentiel.

Q : Une victoire de la gauche est-elle envisageable ?

C’est possible, car la situation évolue rapidement, personne n’aurait pu prévoir une telle dégringolade du Fianna Fail, qui est le parti national historique qui domine la scène politique, même quand il n’est pas au pouvoir comme c’est le cas en ce moment. Du coup les partis actuellement au gouvernement (Fine Gael et Parti Travailliste) réfléchissent sur une plate-forme commune avec lui, ce qui en dit long sur ce qu’est le Parti Travailliste aujourd’hui. Tout cela pour contrer l’essor du soutien à la plate- frome de gauche en cours de création, et qui doit impérativement s’unifier si elle veut l’emporter. Un changement politique est possible. Si elle l’emportait, la gauche reviendrait sur les mesures austéritaires, à commencer par la taxe sur l’eau, elle remplacerait la nouvelle taxe sur la propriété d’habitation par une taxe sur la richesse, qui du coup pourrait rétablir toutes les aides sociales qui ont été supprimées.

Q : Quelles leçons tirez vous de l’expérience de Syriza ?

C’est un point important, nous devons avoir un regard critique et apprendre de l’expérience grecque de Syriza. Cela a évidemment des conséquences, le problème majeur, au delà d’une certaine naïveté dans la manière d’envisager les choses, c’est qu’ils étaient seuls, et que la question essentielle est de travailler à une solidarité européenne, sachant que le gouvernement irlandais, qui aurait pu au moins ne rien dire après son expérience passé (plan d’austérité de la Troïka), s’est aligné sur la position de l’Allemagne et des plus durs contre la Grèce.

Q : Si vous gagnez, quelles peuvent être les marges de manœuvre d’un gouvernement pour sortir de l’austérité ?

Notre situation n’est pas exactement la même qu’en Grèce. La Troïka (présente entre 2010 et 2013 pour l’application de son plan de « sauvetage ») est partie. Le plan de mesures d’austérité qui avaient été imposées est derrière nous, mais l’austérité continue de s’appliquer. La dette est importante, elle est la conséquence de la nationalisation des banques en 2011, quand des milliards ont été injectés pour leur recapitalisation et pour sauver les spéculateurs de la faillite. Ils ont par cela aussi « nationalisé » la dette des banques, qui est énorme et n’a pas été réduite ; Mais elle a été rééchelonnée sur trente ans dans la plupart des secteurs. Quand le FMI était en Irlande, leur discours était : voilà l’objectif budgétaire que nous vous fixons, peu importe les moyens que vous utiliserez pour y parvenir. Déjà, dans les limites de cela, il y a de premières marges de manœuvre : on peut très bien avoir une politique plus égalitaire, faire plus payer les riches etc.… même sans remettre en cause l’objectif. Mais bien sûr, il faut aussi remettre en cause le cadre fixé par le FMI., notamment l’obligation d’avoir en amont, avant l’établissement du budget de l’Etat, une concertation avec le FMI. Dans la plate-forme en construction, c’est de tout cela que nous discutons. Et pas seulement entre partis politiques, mais aussi avec une bonne partie du mouvement syndical et le mouvement social, les associations, les collectifs, qui participent au mouvement en construction.

Au delà de l’Irlande, du côté de la gauche, l’enjeu est d’être capable de proposer une politique alternative et ne pas se contenter de dire « non ». La crise et la récession en Irlande ont été ouvertes par ceux qui ont spéculé, notamment sur l’immobilier : ce sont les mêmes, maintenant, à qui ont redonne les contrats et ce sont eux aussi qui sont favorisés par les mesures gouvernementales, alors que dans le même temps les hôpitaux ne s’en sortent pas, que les services publics sont en perdition, etc.… C’est autour de la problématique de « faire payer les riches » qu’il faut définir une politique alternative.

Propos recueillis par Ingrid Hayes.

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