Israël, Palestine

En raison de  l'importance de l'ordre du jour de l'Assemblée Constitutive des 30/31 janvier et 1er février ainsi que devant la profusion des textes et contributions qui a suivi les événements du mois de janvier, nous avons jugé préférable de ne pas alourdir encore les débats en cours à cette AG d' Ensemble ! C'est pourquoi nous avons choisi d'attendre quelques jours avant de présenter ce texte qui interfère avec de nombreuses discussions menées sur plusieurs listes et fait écho à certains points des débats "antiracisme-antisémitisme" et situation internationale.

Ce texte est articulé en deux parties distinctes. La première est un rappel historique sur les questions du sionisme et de la création d'Israël, qui a nourri notre analyse, développée dans la deuxième partie, sur les tâches internationalistes de solidarité avec le peuple palestinien.

1)    A PROPOS DU SIONISME, d’ISRAEL et des PALESTINIENS, UN RAPIDE SURVOL HISTORIQUE

1. Le sionisme fut une tentative de répondre à la montée de l’antisémitisme des années 1880 - 1900. Ce phénomène fut particulièrement sanglant dans la Russie tzariste, marquée par de nombreux pogroms, encouragés par le pouvoir. L’Allemagne, où le mot fut forgé en 1879, mais aussi la Vienne impériale, connurent une flambée antijuive. Même la France de l’émancipation de 1791, référence pour les Juifs, se divisa à propos de l’affaire Dreyfus : le mouvement socialiste ne fut pas unanime à défendre le capitaine, marqué qu’il était alors par le « socialisme des imbéciles ». S’il est contemporain des mouvements de libération nationale, le sionisme s’en distingue :

a.Par le fait qu’il constitue une tentative de réponse à une oppression multiséculaire.

b. Par la complexité de la référence à une base territoriale, quittée par la grande majorité des Juifs depuis l’Antiquité. Base territoriale où vit un autre peuple, le peuple palestinien.

2. Dans ses débuts, le mouvement sioniste ne séduit guère la bourgeoisie juive, notamment en France, où elle demeure persuadée du caractère linéaire de l’assimilation ; elle se sent confortée dans cette attitude par le soutien de la gauche républicaine au capitaine Dreyfus. La situation est la même dans le reste de l’Europe occidentale, même si des personnalités bourgeoises juives se sentent obligés d’aider financièrement les premiers colons juifs. Le sionisme connaît par contre un développement parmi les masses populaires en Russie et en Roumanie dès le début du XXème siècle et dans les années 1930 en Pologne (même s’il y demeure minoritaire).

3. Alors que l’Empire ottoman est en cours d’effondrement, l’impérialisme britannique promet un foyer national juif (Déclaration Balfour de 1917) en même temps qu’il fait également des avances au nationalisme arabe. La période du mandat britannique, entre les deux Guerres mondiales, est marquée par un jeu de mise en concurrence des nationalismes juif et arabe par l’impérialisme. Celui-ci restreint au maximum les possibilités d’émigration vers la Palestine des Juifs menacés par le nazisme. Il réprime les mouvements de révolte des Palestiniens. Dans cette période, le sionisme et le nationalisme arabe s’affrontent, notamment lors des mouvements palestiniens de 1929 et 1936. Le sionisme, alors dominé par les organisations du mouvement ouvrier juif, ne propose pas de solution internationaliste à la population palestinienne, qui perçoit l’arrivée des Juifs comme une colonisation.

4. La Seconde Guerre mondiale et le génocide juif font qu’Israël apparaît comme un refuge potentiel pour les Juifs du monde entier. C’est d’ailleurs, au lendemain de la guerre, une terre d’accueil pour des réfugiés rescapés des camps dont les Etats ne veulent pas et qui sont parfois accueillis par des pogroms par les populations d’Europe de l’Est. La majorité des Juifs va progressivement considérer cet Etat comme la solution de la « question juive » à laquelle ni les Etats bourgeois ni le mouvement ouvrier international n’ont apporté de réponse, alors même que le peuple juif était menacé de disparition. D’où le triomphe idéologique du sionisme au sein des populations juives.

5. La naissance de l’Etat d’Israël se fait avec l’accord des grandes puissances. Le refus par les pays arabes du partage (inégal) proposé par l’ONU et la guerre de 1948 - 1949 permettent à Israël de doubler son territoire et d’expulser les Palestiniens de leurs terres. Dès 1950, le nouvel Etat se place dans le camp occidental au moment de la Guerre froide. L’intervention à Suez en 1956 aux côtés du Royaume Uni et de la France désigne Israël comme le représentant du néo-colonialisme dans la région. Dans le même temps, la gauche européenne, traumatisée par la shoah et fascinée par l’expérience des kibboutzim, se montre peu critique à l’égard du nouvel Etat.

6. La Guerre des Six Jours de 1967 et ses conséquences territoriales modifient le conflit. La principale conséquence en est l’essor d’une Résistance palestinienne plus indépendante des Etats arabes. Cela dans le contexte de la montée des luttes à l’échelle mondiale et de la mise en échec de l’impérialisme US en Indochine. Les plus à gauche des organisations de l’OLP (notamment le Front Démocratique Populaire de Libération Populaire d’Hawatmeh) entretiennent des contacts avec les camarades du Matzpen, organisation israélienne minoritaire, mais ayant une visibilité de par son combat résolu contre l’idéologie et la pratique politique dominante en Israël. La gauche radicale soutient le mot d’ordre d’Etat binational en l’intégrant, pour la Ligue, dans la perspective des Etats-Unis socialistes du Moyen - Orient. L’OLP obtient une certaine reconnaissance internationale, mais pas de pas en avant concret pour le peuple palestinien.

7. Les accords d’Oslo en 1993, dans un tout autre contexte international, amènent une modification du point de vue de la direction de l’OLP, qui reconnaît Israël et lutte désormais pour l’existence d’un véritable Etat palestinien. Position combattue par le Hamas et le Hezbollah, nés dans les années 1980, qui continuent à prôner la destruction de l’Etat d’Israël. La gauche radicale israélienne accepte le mot d’ordre d’Etat palestinien, tout en prévenant des difficultés de sa réalisation. C’est aussi le cas de la Ligue, mais pas d’organisations comme LO ou les lambertistes.

8. L’échec de ces accords et les provocations de Sharon conduisent à la Seconde Intifada à partir de l’automne 2000. Dans le même temps, l’inefficacité et la corruption de la direction de l’OLP accroissent son discrédit, patent après la mort d’Arafat en 2004. Le Hamas et le Hezbollah sont désormais en pointe dans la lutte sur le terrain. Or, ces organisations maintiennent leur volonté de destruction d’Israël. La charte du Hamas, certes peu mise en avant, s’inspire des Protocoles des Sages de Sion, allant jusqu’à considérer que les « sionistes » sont responsables de la Seconde Guerre mondiale !! De plus le Hamas fait régner à Gaza, qu’il administre, une politique réactionnaire, notamment à l’égard des femmes.

9. La politique de l’Etat d’Israël devient de plus en plus agressive, marquée par l’offensive au Liban en 2006 et les attaques meurtrières contre Gaza en 2008-2009 et en 2014. La droitisation de l’échiquier politique du pays, la participation au gouvernement de forces d’extrême droite accélèrent une évolution entamée par la défaite des travaillistes en 1977. Les partis de la gauche israélienne deviennent très minoritaires et les pacifistes israéliens sont désormais marginalisés. Le mouvement des indignés israéliens de l’été 2011 fait long feu, les préoccupations de sécurité nationale ayant repris le dessus sur la question sociale. Alors que cette lutte avait été menée par des Juifs et des Arabes, elle n’a pas survécu à la tension israélo-arabe. Ce fait confirme que la question nationale prime aujourd’hui sur les mouvements sociaux et empêche le développement de la lutte des classes.

2 ) RETOUR SUR NOTRE CONCEPTION DE LA SOLIDARITÉ , NOTRE ANALYSE, ET NOS DÉSACCORDS

La  solidarité inconditionnelle avec la lutte d’un peuple opprimé implique-t-elle un soutien inconditionnel « à toutes les formes de cette lutte » ? Si tel est le cas nous voilà revenus un siècle en arrière. La fin (la libération) justifierait les moyens (la violence quelles qu’en soient les modalités et les destinataires). Le « à chacun son boche », les attentats du Casino de la Corniche contre des civils par le FLN algérien, les tortures à l’égard des prisonniers, les exécutions sommaires (pratiquées par certains commandos latino-américains pour l’exemple ou plus récemment par l’ETA militaire), tout cela serait légitimé par le but poursuivi, la résistance à l’oppression, et justifié par la nécessité de lutter par « tous les moyens ». C’est oublier la  leçon historique déjà indiquée par Léon Trotski : non seulement la fin ne justifie pas les moyens mais les moyens utilisés laissent présager la fin. Tous les dénouements et les régimes issus des grands combats du 20° siècle le confirment. Hélas sans exception. La solidarité envers le combat d’un peuple contre son oppression, pour sa libération doit être inconditionnelle. Elle ne doit pas l’être envers les dirigeants, les organisations qui prétendent le représenter et dont les méthodes de lutte, les stratégies doivent être analysées et critiquées chaque fois que nécessaire, y compris  lorsqu’ils sont les victimes d’un adversaire plus puissant. Cette critique eût lieu en Afrique du sud envers l’ANC dans son combat contre l’apartheid (ce qui souleva de nombreuses polémiques). Aujourd’hui les mêmes dirigeants noirs font tirer sur les mineurs noirs.. De même nous avons toujours revendiqué une solidarité critique envers les dirigeants de la révolution cubaine, ce qui nous a valu bien des reproches. « L’inconditionnalité » revendiquée par les épigones staliniens (et maoïstes) a servi de couverture aux pires errements. Le « campisme » - l’ennemi de mon ennemi est mon ami- sévit encore (pour mémoire la Syrie). Concernant le conflit israélo-palestinien, cette position critique  est d’autant plus nécessaire qu’aucune organisation palestinienne n’a le monopole de la représentation. Rappelons à ce propos les méthodes inacceptables du Hamas dénoncées par des Palestiniens de Gaza eux-mêmes.  Il va de soi que dire cela n’atténue en rien le jugement sur le caractère criminel de la politique du gouvernement Netanyahu. Il porte la responsabilité du conflit et manipule à son profit la politique du Hamas, ce qui lui permet de saboter les négociations de paix avec l’Autorité palestinienne.

Quelle analyse faisons - nous du conflit israélo-palestinien, de son évolution et de son ethnicisation dramatique ? Nous sommes en faveur de deux Etats. L’idée d’un Etat bi national, position théoriquement la plus souhaitable, fait abstraction d’une réalité connue : à l’heure actuelle aucun des deux peuples n’en veut. Nous sommes pour un Etat Palestinien, souverain, viable, dans les frontières  de 1967,  ce qui suppose le démantèlement des colonies et  la fin de l’occupation du territoire palestinien concerné. Deux Etats parce qu’il y a deux peuples dont aucun n’est réductible à ses dirigeants, même si ils votent pour eux. Deux peuples dont on attise la haine paroxystique au profit d’intérêts stratégiques (le gouvernement israélien est un allié majeur pour les Etats Unis sur la scène internationale) ou politico-religieux dans le monde arabe (cf les liens du Hamas avec les Frères Musulmans  réprimés par le gouvernement égyptien). Que le gouvernement de Netanyahu veuille écraser le peuple palestinien ne fait pas de doute, il est douteux qu’il y parvienne. Que le Hamas pense à terme détruire l’Etat d’Israël (ce qui reste son objectif proclamé) à la faveur d’une supériorité régionale numérique est certain, qu’il atteigne son objectif est à court terme est impossible mais à plus long terme seulement improbable (cette « victoire » serait  tragique, nous espérons qu’il y a accord sur ce point). Dire cela ne signifie pas, faut-il le répéter, que l’on mette un trait d’égalité entre les deux protagonistes, alors que l’aviation israélienne a bombardé la population à Gaza et que l’armée massacre des civils. Il faut nous situer d’emblée dans une perspective internationaliste en comprenant qu’il n’y a aucune issue militaire au conflit.  Ni Netanyahu, ni le Hamas. La seule voie est la voie de la paix qui suppose à la fois de cliver la société israélienne (cf l’assassinat de Rabin) et un renforcement de l’Autorité palestinienne permettant sa rupture avec le Hamas.

Peut-on identifier le peuple juif israélien aux seuls colons et à l’armée israélienne ? Cette guerre est-elle une guerre coloniale classique, opposant des « pieds noirs » aux autochtones comme en Algérie ou en Afrique du sud ?  La population israélienne forme-t-elle un bloc homogène soudé derrière un régime « en voie de fascisation » comme le dit Michel Warchawski (pour qui nous avons le plus grand respect bien qu’étant en désaccord avec ses positions) ? Pour quoi le régime serait-il aujourd’hui plus fascisant que lors des massacres de Sabra et Chatila ? Rien n’est dit de l'opposition interne à Netanyahu, des soldats israéliens déserteurs -peu nombreux- accusés de trahison et emprisonnés. Pas un mot sur les écrivains, artistes, intellectuels, cinéastes qui dénoncent et avec quelle force (entre autres Valse avec Bachir) la politique israélienne (sans oublier le film diffusé sur les écrans français où d'anciens dirigeants du Shin Beth, les Services Secrets israéliens, rapportent les méthodes utilisées par la Police). Certes les manifestations de protestation lors des bombardements de Gaza ont été peu nombreuses mais en proportion de la population et dans un contexte de guerre elles ne sont pas négligeables. Plus pernicieuse encore est l’idée sous-jacente dans de nombreux textes qui laisse à penser qu’il existerait une culpabilité collective de la population juive israélienne. Un concept qui, nous l'espérons, nous est totalement étranger et qui n’a jamais effleuré les internationalistes européens sous le nazisme. Il y a maintenant une nation israélienne, une société israélienne divisée en classes sociales. Elle est hélas soudée par la peur, elle craint pour sa survie, et tant qu’il en sera ainsi il sera vain d’espérer un soutien massif aux Palestiniens. Ce sur quoi joue à fond Netanyahu.

Quelle approche internationaliste ? C’est dans ces termes qu’il faut penser notre intervention. Il y a deux peuples sur un même territoire, dont l'un est opprimé, humilié, dépouillé de ses biens. Mais cette oppression est le fait d'un gouvernement (à la fois criminel et imbécile). Si l'on veut renverser Netanyahu et affronter ses alliés il faudra bien compter sur l'autre peuple dont on ne parle pas, les juifs israéliens, et pour cela s'adresser à eux autrement que par des sanctions et des campagnes de boycott en faisant planer sur leurs têtes la menace de leur disparition. Il faut cliver la société israélienne. La grande grève et les manifestations des Indignés il y a 3 ans confirment qu'il y a un potentiel de mobilisation et de solidarité, mais ces manifestations se sont interrompues lorsque le gouvernement les a instrumentalisées en les accusant de mettre Israël en danger. Aujourd’hui de nouvelles différenciations politiques apparaissent qui infirment l’idée que l’on aurait affaire à un « bloc colonial » homogène. « La surprise » titre Politis (5 février 2015). En vue des législatives israéliennes du 17 mars une liste unitaire regroupant 4 courants arabes ou judéo - arabes israéliens s’est constituée (Libération du 10 févriere 2015), elle sera conduite par le leader de Hadash, une gauche antisioniste et judéo-arabe qui avait été soutenue par l’ancien président de la Knesset Avraham Burg. Quel que soit son avenir cette liste modifie déjà le panorama électoral.

ll faut s’adresser à deux peuples dont les traumatismes historiques et mémoriels sont aux antipodes. Seuls quelques - uns ont su le faire ensemble: Edouard Saïd et Daniel Barenboïm, ce dernier avec son orchestre israélo-palestinien, le Pape François (quelles que soient ses motivations). C’est ce que nous devrions faire en recherchant systématiquement des initiatives communes (appels, marches, meetings) avec des participants israélienn(e)s et palestinienn(e)s au lieu de cautionner par notre présence dans certaines manifestations un soutien au Hamas, réaffirmé par Youssef Boussoumah du Parti des Indigènes de la République et l’un des porte-parole du Collectif organisateur de la manifestation de Barbès (« Nous n’avons aucun problème à soutenir le Hamas comme mouvement de résistance » Le Monde  22/7/2014). Nous devons faire savoir par avance que tout slogan raciste et antisémite n’aura pas sa place dans les manifestations. Des slogans tels que « mort aux juifs » sont intolérables et devraient exclure notre participation et provoquer notre départ.

Notre désaccord avec les mobilisations récentes telles qu’elles se sont déroulées découle de ce constat. Faute de revendiquer dans les déclarations et dans les mots d’ordre la nécessité de deux Etats, faute de s’adresser à l’opinion israélienne pour la paix, elles ne servent pas la cause palestinienne, elles aggravent les divisions sur des bases communautaires erronées. Elles provoquent la confusion et autorisent l’instrumentalisation du conflit en identifiant le soutien à la cause palestinienne au soutien à l’islamisme radical comme l’ont fait Valls et Hollande. Sans oublier les effets d’une division supplémentaire dans le « peuple de gauche ».

Janette Habel, Robert Hirsch, Mathieu Dargel.

 

 

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