Israël, une société en voie de fascisation. Et pourtant…

Entretien avec Michel Warschawski

ContreTemps : Comment peut-on analyser la période actuelle au regard de l'offensive contre le peuple palestinien ? 

Michel Warschawski : L'agression contre Gaza s'est inscrite dans le contexte stratégique du gouvernement israélien. D'un point de vue strictement opérationnel, il n'y avait au départ aucun objectif défini, ce qui a été souvent souligné par les médias israéliens. En effet, ces objectifs n’ont été définis qu’en cours de route : les roquettes, puis les tunnels, puis faire tomber le régime du Hamas... Tout a été dit et n’importe quoi ! En fait, peu importait d'obtenir tel ou tel résultat, ce qui comptait était de repousser, aussi loin que possible et pour aussi longtemps que possible, toute velléité internationale d’enclencher un processus de négociation entre Israël et les Palestiniens. Tel était l'objectif stratégique du gouvernement israélien.

Ainsi, le paradoxe est que l’agression visait non le Hamas, mais Mahmoud Abbas. Il s'agissait de créer une situation de conflit, de déstabilisation, pour reporter voire écarter une reprise éventuelle des négociations. Il existe en effet un désir international de désamorcer la question israélo-palestinienne, et donc, comme disent les Américains, de remettre sur les rails un processus de discussions. Or, la stratégie du gouvernement israélien est celle d'une extension graduelle des frontières israéliennes. Alors que cette stratégie exige du temps, un processus diplomatique, lui, suspend le temps et crée un nouvel horizon, celui de la fin de l'oppression, d'un compromis territorial, et donc un arrêt de ce processus de colonisation, qui reste pour les Israéliens le cadre stratégique numéro un. Tout le reste est du détail.

CT : Ce cadre stratégique est une position politique, y compris idéologique, mais n'est-ce pas aussi une nécessité économique par rapport à un pays qui comme les autres est confronté à la crise ?

M.W. : Non, Israël n'est pas confronté à la crise. Israël est un pays riche, industrialisé. Les indicateurs économiques sont au-dessus de ceux de la moyenne européenne. C'est un pays très performant, qui exporte des capitaux et qui ne commence à enregistrer une baisse de la croissance que depuis un an. Pour l'instant, en tout cas, il a réussi à éviter la crise. Dans le domaine social, le taux de chômage est un peu inférieur à 2 %.

CT : Cela donne une certaine marge de manœuvre au gouvernement pour rassembler sur son projet ?

M.W. : Oui, Israël est un pays néolibéral extrême. C'est un pays riche avec beaucoup de pauvres. Et plus il est riche, plus il compte de pauvres. Ce qu'on appelle « les poches de pauvreté » sont plus que des poches, puisque 32 % des enfants israéliens vivent en dessous du seuil de pauvreté : ce pays très prospère laisse un tiers de ses enfants sous le seuil de pauvreté. Mais on ne le voit pas. La bourgeoisie israélienne a la chance d'avoir écarté ses banlieues à plus de 50 ou 60 kilomètres. Une grande partie de la population israélienne vit dans des villes dites « en développement », en situation d’extrême pauvreté. Certes, la faim ne sévit pas et les gens ne dorment pas dans la rue – ou alors très peu – mais beaucoup vivent à la limite de cette misère...

CT : Dans cette description, intègres-tu la population palestinienne ?

M.W. : Non, je ne parle que des Israéliens, juifs et Arabes compris. Ensuite, il y a les territoires occupés en 1967, la bande de Gaza et la Cisjordanie, où les indicateurs de pauvreté (de non-emploi par exemple) sont multipliés par trois.

CT : Mais dans le modèle de développement israélien, une partie de l'économie devait reposer sur la main d’œuvre palestinienne, et a donc dû se restreindre ?

M.W. : Oui et non. La richesse israélienne des années 1970 et 1980 s'est faite par le travail arabe, de Gaza en particulier. La main d’œuvre de Gaza qui venait tous les jours à Tel-Aviv, le Grand Tel-Aviv, a créé cette richesse. Cette croissance a buté contre un choix politique, qui n'a pas suscité l’enthousiasme chez beaucoup de patrons : le choix politique de la séparation. D'abord s’est mis en place le bouclage, puis le mur, le « chacun chez soi ». La considération économique, la question de la main d’œuvre, n'était pas la priorité du gouvernement Rabin quand il a décidé le bouclage, c'est-à-dire le renvoi chez eux des Palestiniens et leur exclusion du marché du travail. Très rapidement, ils ont été remplacés par une main d’œuvre importée de Thaïlande, de Chine. Depuis quinze ans, celle-ci constitue un nouveau secteur de la classe ouvrière israélienne, importée de très loin, et qui, dans le projet des politiques israéliens, a vocation à repartir.

Mais ce type de projet n’aboutit nulle part dans le monde : les immigrés ne repartent pas, ils restent, se lient, se marient, entrent dans l'illégalité et deviennent des sans papiers... Ainsi, apparaît une nouvelle couche de prolétaires qu'on ne connaissait pas auparavant. En Israël, il n’y avait que des juifs, ou des Arabes. Aujourd'hui, une troisième catégorie compte des centaines de milliers de personnes qui ne sont ni juives, ni arabes. Elles viennent en général d'Asie et représentent une composante désormais incontournable du marché du travail israélien et donc de l’économie politique.

CT : La politique de l’État contre les Palestiniens ne se traduit-elle pas par une difficulté plus grande à s'intégrer pour ces populations immigrées ? En France, il existe des canaux d'intégration, comme la naturalisation…

M.W. : Il existe une spécificité de la société israélienne, qui est au cœur même du projet sioniste : ce n'est pas simplement un projet capitaliste, un projet d'immigration des Juifs du monde. C’est un projet qui vise à créer un État juif, pris dans le sens démographique du terme, donc composé uniquement ou le plus possible de juifs. La question démographique est donc centrale. Tout ce qui n'est pas juif est un problème. Israël s'est constitué dans une perspective de nettoyage ethnique : il fallait dégager le maximum d'Arabes, d'indigènes, et cela concerne aussi les migrants aujourd’hui. Le but n’est pas seulement de protéger la main-d’œuvre locale face à la main-d’œuvre étrangère, mais de conserver une majorité juive confortable, que ce soit par rapport aux Arabes, ou par rapport aux autres non-juifs comme les travailleurs migrants. La tension est donc permanente entre le patronat et les politiques, de droite ou de gauche sur l’opportunité ou non d'importer de la main-d’œuvre, ou de tolérer les sans-papiers. Ceux-ci constituent une aubaine pour les patrons, mais ils ébranlent la dite « priorité démographique ».

CT : Tout ce qui pourrait participer à une ouverture, comme les mariages mixtes par exemple, doit dès lors susciter des problèmes ?

M.W. : Oui, et c’est loin d’être seulement une difficulté administrative, c'est d'ordre culturel : les mariages mixtes sont très rares, même s’il en existe quelques-uns. On vient d'en avoir un exemple : une juive s'est mariée avec un Arabe et a voulu le faire publiquement. Cela a provoqué un débat public pendant deux semaines, y compris de la part de gens considérés comme de gauche ou de centre gauche. Le ministre Yair Lapid, qui est pourtant un mécréant, athée, et qui a zéro culture juive, a déclaré : « Je prendrais comme une tragédie si un de mes enfants se mariait avec un non-juif »... Elle est profondément ancrée dans la société cette volonté de maintenir l'identité juive, non pas comme culture – ce qui ne me dérangerait pas du tout – mais comme réalité démographique aussi exclusive que possible. Je vais donner un exemple : il y a tous les deux ans à Herzelia, banlieue riche de Tel-Aviv, un colloque d'un très haut niveau dans le cadre duquel on parle des problèmes stratégiques d’Israël. Toute la classe dirigeante est présente à ces rencontres. Depuis une quinzaine d'années, le thème central récurrent porte sur la menace démographique. Certes, on y discute du nucléaire iranien, de l'Islam radical et d'autres sujets, mais la question centrale reste ce qu'ils appellent « la menace démographique ».

CT : Après ce panorama de la société, peut-on aborder celui de l’espace politique ? D’abord, existe-t-il une gauche ? Quels sont les débats ?

M.W. : Il y a eu un consensus total concernant l'assaut contre Gaza. Hormis quelques milliers de manifestants, qu’en France on désignerait comme étant l'extrême gauche, l’agression contre Gaza a été soutenue par tous les partis politiques, par toutes les tendances, par toutes les sensibilités. En tant que tel ce n'est pas le problème : cela a toujours été le cas. En effet, pendant les guerres d’Israël, tout le monde avalise le discours dominant dans un premier temps, sous prétexte que le pays serait menacé par les missiles du Hezbollah, par le Hamas... Mais, la population décroche très vite, et cela génère une cassure. C’est cette cassure qui a permis qu'il y ait en Israël, depuis la guerre du Liban en 1980, un vrai grand mouvement de masse pacifiste, anti-guerre, très diversifié dans ses opinions selon le degré de rupture avec le discours dominant. Cette réalité politique a pesé sur Israël, c’est elle qui a imposé le retrait du Liban, qui a fait tomber la droite, permis la victoire de Rabin et les négociations avec l'OLP, le processus d'Oslo... Ce mouvement n’était pas marginal, il reflétait bel et bien une partie de l'opinion publique – partie parfois même majoritaire – qui soutenait l'idée qu' « il faut trouver un compromis, on ne peut être dans la guerre permanente ».

Ce mouvement de masse s'est écroulé. Il a disparu en un week-end, à la mi-août 2000. S'il s'agissait seulement de la disparition d’un mouvement de la paix, ce ne serait pas grave, car un mouvement peut s’éteindre puis réapparaître. Ce qui est catastrophique, c'est la disparition de toute perspective, de toute espérance, de toute projection dans l'avenir vers la paix, même prise dans son sens le plus général. L'espoir de paix a été assassiné par Ehoud Barak, celui-là même qui avait été élu en 1999 pour une politique alternative, sur la promesse d'un accord de paix avec les Palestiniens « en quinze jours ». Mais il avait trompé tout son électorat, car son objectif était en réaliste de casser le processus de négociations. Et effectivement, ce week-end d'août 2000, il revient de Camp David, de ces pourparlers organisés par les Américains, et déclare : « J'ai fait des offres généreuses, et Arafat a tout refusé ». Cette phrase a été reprise en boucle pendant des mois, partout dans le monde. Il a fallu attendre un an et demi pour qu'une autre voix se fasse entendre. Ce sont les Américains, qui ont commencé à dire que les torts étaient partagés. Il a fallu encore plus de temps pour qu’un journaliste comme Charles Enderlin (Auteur du livre Rêve brisé, publié en 2002) ait le courage de dire : « J'ai participé à cette mystification, c'était faux de A à Z, on nous a menés en bateau... ». Par la suite, sa série de documentaires a montré la perfidie des Israéliens qui voulaient faire porter le chapeau de la rupture aux Palestiniens, alors que ces derniers disaient « On accepte tout ce que vous voulez... » ou quasiment.

Mais en ce mois d’août 2000, le plus grave ne fut pas ce discours mensonger contre Arafat. Ce fut le discours tenu par le Premier Ministre Ehoud Barak à l'opinion publique israélienne : « Vous le savez tous, moi, Ehoud Barak, j'ai cru à la paix, mais j'ai rapidement découvert la manipulation d'Arafat, Arafat est pire que tous les autres parce qu'il camoufle son discours d'éradication d’Israël derrière un discours modéré de paix, derrière un prix Nobel. Moi, Ehoud Barak, j'ai empêché à la dernière minute qu'on se fasse jeter à la mer par Arafat, car tel était bel et bien son but ». Cette parole, mensongère s'il en fut, a cassé le mouvement de la paix en un week-end.

CT : Mais, il y avait aussi la parole des Palestiniens ?

M.W. : Ils étaient inaudibles. Dans ses mémoires, Robert Malley, le représentant de Clinton dans ces négociations, a dit en substance : « Aurais-je voulu dire que ça ne s'était pas passé comme ça, je n'avais aucune chance qu'on m'entende ! ». Près de quinze ans plus tard, on est toujours dans cette séquence : il n'y a aucun processus de paix, aucune volonté de négocier quoi que ce soit. Quand les Américains mettent la pression, des rencontres ont lieu, mais il n'y a aucune proposition.

CT : Et n’y a-t-il plus aucune pression populaire pour la paix, aucun espace pour une autre pensée ?

M.W. : Si, certainement, mais pas aujourd'hui. Je reviens sur ce que j'ai dit précédemment : Israël est divisé en deux, une moitié qui ne croit pas au compromis, et n’en veut pas ; et une moitié qui en voudrait vraiment un et qui sait que cela signifie le retrait des territoires occupés en 1967, la création d'un État palestinien en Cisjordanie et à Gaza…

CT : Et le retour des réfugiés ?

M.W. : Non, même la gauche est encore très loin de cela. Quoi qu'il en soit, il y a cette division profonde de l'opinion publique entre une petite moitié qui est à droite, et une grande moitié favorable à un compromis. La grande différence entre la droite et la gauche, c'est que la première a un projet et vit dans l'urgence, alors que, pour la seconde, il n'y a pas d’urgence dans l'état actuel des choses. Tous les États arabes acceptent aujourd'hui la paix avec Israël : c'est ce qu'on appelle « Le Plan de Paix de la Ligue Arabe » ; la sécurité nationale est acquise ; la sécurité individuelle est assurée. Jusqu'à l'attaque contre Gaza, et ce, depuis des années, il n'y avait plus ces vagues d'attentats qui créaient un sentiment d'insécurité. À cela s’ajoutent la prospérité économique et le fait qu’Israël n’est pas isolé au niveau international. Dès lors, pourquoi dans un tel contexte, l'opinion publique se mobiliserait-elle ? Elle n’en ressent pas la nécessité.

C'est la grande différence entre la droite et la gauche. La droite sait ce qu'elle veut. Elle a un projet stratégique, elle a le pouvoir depuis vingt ans et elle fonce. Elle fonce d'autant plus qu'il y a le danger d'une pression internationale, y compris des États-Unis, qui pourraient dire : « Cela suffit, on fait la paix, vous faites ce à quoi vous vous êtes engagés ». Un petit exemple : il y a quelques mois j'ai été invité à un débat dans la banlieue de Tel-Aviv avec un idéologue des colons. Quand je lui ai dit : « Quel gâchis, cette colonisation : des milliards investis dans un projet qui n'a pas d'avenir. Mais aussi un gâchis humain, vos enfants, vos petits-enfants, vous leur créez l'illusion d'une vie qui est condamnée, un jour, à disparaître », il m’a répondu : « Vous nous prenez pour des idiots. Vous croyez qu'on ne lit pas les journaux, qu'on est des ploucs enfermés dans notre étroitesse d’esprit. On connaît le monde, on connaît aussi bien que vous ladite « communauté internationale ». La grande différence entre vous, la gauche, et nous, c'est que vous, vous estimez qu'un jour la pression internationale, les rapports de force régionaux nous arrêteront et les projets coloniaux seront finis. Donc, selon vous, ce n'est même pas la peine de commencer. Nous, nous disons depuis quarante ans, que tant qu'on peut avancer, on fonce. Et regardez le résultat : il y a des centaines de milliers de ce que vous appelez « colons ». Il est bien possible, il est même vraisemblable, qu'un jour, on nous dise : « Stop ». Mais plus on aura avancé, plus le compromis obtenu nous sera favorable. Si on avance de 40 Km, ils nous en laissent 10, si on avance de 10 Km, ils nous en laissent 3. » Et ce discours, c'est la politique non seulement des colons, mais de tous les gouvernants.

CT : Et la gauche ?

M.W. : La gauche n'existe plus. Elle a implosé en 2000, elle ne s'en est pas encore remise. J'ai été de ceux, sans fausse modestie, qui l'ont alors compris. Il faudra une génération au moins pour reconstruire. On n'est pas encore dans cette reconstruction. On l'a vu à l'occasion de l’assaut contre Gaza, on n'a pas eu ces grands mouvements contre les massacres comme ceux que l’on avait connus lors de la guerre du Liban, ou au moment de l’Intifada ou de ce qu'on a appelé la « deuxième Intifada ». Quelques milliers de militants ont crié leur indignation, mais ils n'ont plus d'impact sur le public.

CT : Et sur d'autres thèmes, la gauche ne se reconstruit-elle pas ? Je comprends que ce thème plombe l'ensemble, mais...

M.W. : Non, même sur d'autres thèmes. Je vais malgré tout mettre un bémol : il y a deux ans, on a connu le mouvement des Indignés d'une ampleur inouïe. 400 000 personnes dans un pays de 8 millions d'habitants, c'est beaucoup ! 400 000 dans la rue ! Ce mouvement, à ma grande surprise, a su identifier le libéralisme comme responsable des problèmes sociaux que connaît le pays. Les banderoles le montraient ; alors qu'il n'y a aucune tradition, aucune transmission, et que personne n'avait jamais entendu parler des forums sociaux, de Porto Alegre ou de Mumbai, les manifestants ont re-inventé nos slogans : « L'éducation n'est pas une marchandise. La santé n'est pas une marchandise. Le logement n'est pas une marchandise... Ce sont nos droits ! ». Ils ont découvert une partie de la vérité sociale comme ça, presque naturellement. Ce mouvement venait du fond d'une angoisse : « On a beau avoir un salaire à peu près décent, disaient-ils, on ne trouve plus de logement, l'accès à la santé devient de plus en plus cher… ». Mais leur choix était : « On ne parle pas de politique [c'est-à-dire du conflit israélo-arabe, M.W.]. On se limite à une remise en question des choix économiques ». Afin de garder l'unité du mouvement, qui était un vrai mouvement de masse, représentatif de l'opinion publique israélienne, du moins une partie importante de la jeunesse israélienne, ils répétaient : « On n'est ni de gauche ni de droite, ni pour ni contre, on ne parle pas du conflit ». C’était le choix des porte-parole du mouvement ; il reflétait certainement l'opinion du mouvement dans son ensemble.

CT : Ce mouvement a donc évité de parler du conflit ?

M.W. : Oui, cela lui a permis d’entraîner des gens de droite comme de gauche, et effectivement sur la tribune, il y avait toujours quelqu'un connu pour son soutien à la colonisation, ou un colon...

Mais le mouvement a vite touché sa grande limite, parce que la politique se rappelle à l'ordre du jour toutes les dix minutes, dès qu'il y a un peu de tension ! Ainsi, une petite opération militaire s’est produite sur la frontière égyptienne et une famille a été tuée, le mouvement a dit : « C'est l'union sacrée, on est tous unis pour pleurer les morts. » Cela a donc été un mouvement éphémère.... C'était le contraire de mai 68 en France où après « les pavés », il y a eu « la plage », En Israël, on s’est dit : « Après les vacances, on retourne au boulot, à l'école »... Ce mouvement a été un mouvement de vacances, pendant les vacances.

CT : Des jeunes Palestiniens ont-ils participé aussi à ce mouvement ?

M.W. : Contrairement à des camarades d’extrême gauche qui se détournaient du mouvement en expliquant : « C'est un mouvement qui ne parle pas de politique, cela ne nous intéresse pas », j'y ai vu beaucoup de signes positifs et annonciateurs, dans la durée.

D'abord, il n’y a pas eu l'ombre d'un slogan raciste. Or, il s’agit d'un mouvement de masse ! Pas un slogan anti-arabe, voilà qui n'est pas anodin quand on parle d’Israël. La droite a essayé de dire : « Les problèmes économiques, c'est à cause des Arabes ! Si vous voulez de l'argent, il faut le prendre aux Arabes qui ne paient pas d’impôts », mais cela a été un échec total. Pour moi, cela fut une découverte ; le racisme de la génération précédente a peu de prises sur la nouvelle. Certes reste l'obsession sécuritaire, qui permet tout au nom de la guerre contre les Palestiniens.

Deuxième élément prometteur : pour ces jeunes qui n'avaient aucune tradition ni référence politiques, le « nous » a un sens différent de celui des générations précédentes. Les porte-parole disaient : « Nous sommes le peuple, des villes et des banlieues, religieux et non religieux, ashkénazes et séfarades, juifs et Arabes. » Cette conception de la citoyenneté est nouvelle, elle n'est plus ethnique. Dans l’acception antérieure, « nous » signifie « nous, les juifs », on parle en tant que juifs, mouvement juif. Israël est un État juif avec à la rigueur une minorité arabe... Cette génération, je le vois avec mes enfants et leurs amis, a rompu avec la conception ethnique du collectif. On est Israël. On est un État, une société où il y a de tout, des religieux et des non religieux, des juifs et des Arabes...

CT : Donc des jeunes Arabes participaient ?

M.W. : Oui, il y en avait beaucoup. Ils prenaient la parole, sur les tribunes il y avait toujours un Arabe.

CT : Pour moi, que tu dises tout le temps « Arabe », cela choque ma culture française...

M.W. : Oui, on a ici plutôt un mélange entre un État colonial et une société anglo-saxonne, une société faite de communautés, pas de citoyens. Dans Israël, hormis deux ou trois villes, tout est ségrégué. Une ville est soit une ville juive, soit une ville arabe. Dans leur immense majorité, les Arabes sont concentrés dans des villes et des villages arabes. Il n'est pas interdit de vivre ailleurs, mais ce n'est pas la dynamique sociologique, sauf pour quelques bobos... Ainsi au moment du mouvement, dans les rares villes mixtes – comme Haïfa, qui, du fait de son histoire antérieure, conserve une population arabe – les manifestations étaient vraiment judéo-arabes. Et nous insistions pour qu’il y ait des slogans en hébreu et en arabe. Les représentants des partis arabes étaient dans les premiers rangs et sur les tribunes.

CT : Est-ce qu'il y a d'autres mouvements, écologiques, ou de solidarité avec les sans papiers, qui témoigneraient aussi de ces ouvertures ? Sur l'eau par exemple...

M.W. : Oui et non. Il n'y a pas de mouvement pour l'instant. Il y a une prolifération de projets, d'ONG, de petits groupes ponctuels qui se mobilisent sur des sujets divers. Sur tel ou tel problème environnemental (comme celui d’une grande déchetterie dans la banlieue de Tel-Aviv) un mouvement de masse peut se constituer. Mais tout cela appartient à une mouvance, un mouvement social dans un sens large. Il y a beaucoup de petits groupes, pour les droits de l'homme, c'est assez ancien, et des groupes sensibilisés à la cause des sans papiers. Des centaines de personnes, surtout dans des endroits où le problème est immédiat, se mobilisent à la fois pour revendiquer mais aussi pour apporter une assistance concrète sur les questions de société cruciales, en particulier sur le logement qui est une question gravissime.

CT : Comment devient-on un Israélien, comme acquiert-on la nationalité ? En dehors du droit du sang, comment le devient-on ?

M.W. : Commençons par la question fondamentale : c'est la loi du retour. Tout juif à travers le monde – et je laisse de côté la question de savoir qui est juif – tout juif à travers le monde est automatiquement citoyen d’Israël s'il le demande. C'est un droit. De plus, ce droit s'étend aux membres de la famille proche, peu importe qu’ils soient juifs ou non. Pour ce qui est des non-juifs, et en particulier des Arabes, c'est quasiment impossible.

CT : Et un enfant issu d’un couple mixte ?

M.W. : C'est rarissime, mais il aura la nationalité israélienne. Le juif prédomine, l'ascendance juive est déterminante.

CT : Et les sans papiers, deviendront-ils jamais des Israéliens ?

M.W. : Peu de chance! Certes, il existe des processus de naturalisation même dans les pays les plus fermés, donc c'est théoriquement possible, mais très rare. J'ai connu un curé qui a vécu quarante ans en Israël, et qui voulait devenir un Israélien.

CT : Mais pour les Arabes ?

M.W. : Les Arabes qui vivent en Israël sont citoyens. 20 % des citoyens israéliens sont des Arabes. Ce sont les enfants de la petite minorité qui est restée en 1948, qui n'a pas été expulsée. C'était une des conditions pour qu’Israël soit admis à l’O.N.U. en 1947 : que le principe de citoyenneté soit acquis pour tout le monde. En somme, l’O.N.U. disait : « Vous avez expulsé la majorité, mais pour les restants, il faut les accepter comme citoyens… ».

CT : Pour approfondir les questions environnementales, qu’en est-il des mobilisations écologistes ?

M.W. : Il y a eu une tentative de mouvement écologique qui n'a pas été un succès. Elle a vite sombré dans les batailles politiques. En revanche, depuis une quinzaine d'années, les discours de gauche ne peuvent plus faire l'impasse sur les questions d'environnement.

CT : Sauf que ces mobilisations doivent assez vite buter sur ce que tu appelles « la question politique ». Pour l'eau du Jourdain, par exemple, se pose la question de l'approvisionnement en eau des Palestiniens de Cisjordanie... La partition du territoire est directement liée à cette question environnementale.

M.W. : Tout à fait et c’est une aberration du point de vue environnemental, du point de vue logique aussi. On peut se mobiliser sur la question de l'eau et s’arrêter à la ligne verte, la ligne qui sépare Israël des territoires occupés ! C’est idiot, une frontière sur un bout de papier n'existe pas dans le monde naturel. Certes, il y a un début de prise de conscience environnementale. Au-delà de la défense de la biodiversité, la gestion environnementale de l'eau à long terme est questionnée ; la pollution très importante des zones industrielles comme celle d'Haïfa est dénoncée. Mais toutes ces questions sont posées pour l’espace à l’intérieur de la ligne verte. Aussi, nous arrive-t-il souvent d’ironiser : les eaux usées ne sont pas bloquées par une ligne sur une carte...

CT : Et les polluants sont-ils rejetés de l’autre côté de la ligne verte ?

M.W. : Oui, il y a toute une politique en ce sens. Certains endroits de la Cisjordanie sont un vrai dépotoir d’Israël. Nous avons entamé cette campagne, il y a quelques années. Ce problème ne concerne pas seulement les territoires occupés, mais aussi les endroits où il y a des Palestiniens, des Arabes ou d’autres populations. Par exemple, le Néguev, dont la population est en grande partie bédouine, devient par endroits une véritable bombe : tous les déchets chimiques y sont entreposés. C'est une vue à très court terme que de croire que cela ne concerne pas l’espace hors du Neguev, que s'il y a une contamination là-bas, cela ne touchera pas le reste. Israël est tout petit.

Il y a en outre un problème plus général, au niveau des grands enjeux environnementaux, y compris celui de l'eau : toute la politique de développement israélienne repose sur un modèle productiviste, très proche du modèle soviétique. La conquête de la nature conçue comme un espace vierge utilisable jusqu'au bout, a longtemps été la conception israélienne. On était dans un pays neuf où tout était possible, par exemple, semer de grands gazons dans le désert, comme le Qatar le fait aujourd’hui. C'était une aberration, mais, à cette époque, personne ne le disait, parce que personne n’y pensait. Les colons apportaient la civilisation, le gazon, les sapins européens, les usines… Ce n'est que dans les années 1970, que la remise en cause  de ce modèle a commencé.

Je peux donner un autre exemple de ces mythes forgés dans les années 1950. Le projet du Houla consistait à assécher tout une zone marécageuse. C’était une entreprise nationale gigantesque. Cela s’est avéré être une catastrophe environnementale, et un échec total : les marécages réapparaissaient en permanence. Un autre mythe a accompagné le projet sioniste depuis 1906 : c’était l'idée qu'on pouvait planter des arbres dans une région désertique. Quand j'étais gamin à Strasbourg, on mettait toutes les semaines une pièce dans un tronc bleu et blanc pour soutenir ce projet. Cette campagne était conduite partout dans le monde. Avec cet argent, ont été plantées des forêts artificielles de conifères, pas du tout adaptés au Moyen-Orient ! Depuis une vingtaine d'années, on a arraché une grande partie de ces forêts qui ont développé l’acidité des sols, provoqué des incendies. C'est aussi cela le colonialisme : importer un modèle que l’on considère comme le seul normal. Cela a pris cinquante ans pour comprendre qu'il faut s'adapter aux conditions locales.

CT : Nous avons peu parlé du mouvement syndical. Comment s'inscrit-il dans cette réalité ?

M.W. : Cela demande de revenir sur deux choses, la lutte de classe en Israël et la structure du mouvement ouvrier. Israël est un projet colonial et le sionisme a créé une société coloniale – avant même d'avoir un État – et dans le dessein d'avoir cet État. Ce projet a été mené par le mouvement ouvrier sioniste (travailliste) qui lui a fourni ses penseurs et ses dirigeants. Quant à la droite, elle était minoritaire, presque marginale. Les institutions ouvrières qui ont été créées dans les années 1920, comme la Histadrout (Confédération générale des travailleurs hébreux en Palestine), étaient les outils indispensables pour intégrer, représenter et prendre en considération la partie ouvrière de ce processus. La Histadrout se définit comme une institution sioniste ayant pour objectif de créer un monde du travail, de lui donner sa place, et des droits.

C'est ainsi que s'est constitué, dès les années 1920, un monstre, plus fort que l’État, à l'exception de l'armée, ayant le quasi-monopole de l'industrie, de la distribution, mais aussi du sport, du système de santé, et l'essentiel du système éducatif. Tout appartenait non pas à l’État mais à la Histadrout, devenue la Confédération des travailleurs en Israël. C’était donc beaucoup plus qu'un syndicat. Dans cette immense structure paraétatique, il y avait aussi un département des affaires syndicales, comme il y avait un département du sport, de la sécurité, des affaires culturelles. C'était un État avant l'État, un pré État. Avec la création d’Israël, un gouvernement et un Parlement élu se sont substitués au parlement de la Histadrout, au gouvernement de la Histadrout qui était, jusque-là, le véritable pouvoir. Il y a eu, à ce moment-là, une forte tension sur le partage des tâches. Si un État s'est effectivement constitué, la Histadrout est restée la structure qui organisait la société. Au cours des années 1980, avec le début du néolibéralisme, s'est imposé un processus de privatisation de ce qui appartenait à la Histadrout : la banque, la sécurité sociale et surtout l'industrie ont été privatisées. C'est ainsi que, par défaut, la Histadrout est devenue un syndicat !

CT : Cela n’est pas passé par la case État, mais directement par le marché ?

M.W. : Oui, avec un État qui pousse à cela. Donc petit à petit la Histadrout est débarrassée, ou se débarrasse, de toutes ses fonctions sociales, et il ne reste plus que la dimension syndicale.

CT : C'est encore le modèle soviétique !

M.W. : Oui, c'est le même processus que celui qu'ont connu les pays de l'Est. Le paradoxe de cette histoire est que, grâce au démantèlement de la Histadrout et à ces privatisations, il ne reste plus que le département syndical qui est obligé de faire du syndicalisme. Mais il est très affaibli, ce qui laisse l'espace pour l'émergence d'une opposition syndicale. Cette opposition existe aujourd’hui sous la forme d'une deuxième fédération syndicale, beaucoup plus petite mais pas marginale.

CT : Est-ce que la Histadrout organisait aussi les ouvriers palestiniens ?

M.W. : La Histadrout, au départ, dans les années 1930, a été créée pour défendre le travail juif, voire pour subventionner les salaires des travailleurs juifs, parce que le travailleur arabe était meilleur marché... C'était le but de la Histadrout : comment aider les travailleurs juifs, comment créer une classe ouvrière juive, y compris en augmentant leurs salaires pour qu'ils aient des revenus adéquats à une société plus moderne et non des salaires arabes, qui étaient de misère. Jusqu'en 1965, la Histadrout a continué à s'appeler et à être la Confédération générale des travailleurs juifs, avec des petits syndicats satellites pour les Arabes.

En 1965, il y a eu un tournant, Israël étant suffisamment stable et confiant en sa force, assuré d’être une société juive dans un État juif, a pu envisager d’intégrer les Arabes sans craindre de mettre en question le caractère juif de tout ce qui existait. La Histadrout intégra alors les travailleurs arabes dans ses structures et changea son nom pour la Confédération générale des travailleurs en Israël. En ce qui concerne les travailleurs arabes, c'est-à-dire les Palestiniens-citoyens-Israéliens, il existe une discrimination sociale institutionalisée : la population arabe est la plus pauvre, il y a moins d'investissements dans les villages arabes, et cela est lié à l'histoire et aux priorités de l’État juif. Mais contrairement aux travailleurs des territoires occupés, qui n'ont pas de droits, qui ne sont pas syndiqués, qui n'ont pas de contrats de travail, il n'y a aujourd'hui de discrimination ni dans la loi ni dans la pratique entre travailleurs juifs et arabes... Si ce n'est la discrimination de l'accès au travail ! Les grandes industries ne sont pas présentes dans les zones où vivent les Arabes, ceux-ci n'ont accès qu'aux petites industries.

CT : Existe-t-il des entreprises où travaillent ensemble Arabes et juifs. Les salariés ont-ils un syndicat commun, et le syndicat assume-t-il ce pluralisme ?

M.W. : Oui, il y a un syndicat commun. Mais il n'assume pas le pluralisme, il organise les travailleurs de sa boîte, de sa branche.

CT : Mais peut-on trouver des dirigeants arabes dans le syndicat ?

M.W. : Oui. Là où les Arabes sont très présents, par exemple dans le bâtiment ou le textile, puisque les Arabes sont sans qualification. Dans le syndicat du bâtiment, par exemple, le secrétaire général est juif, mais le sous-secrétaire du syndicat est arabe. La discrimination suinte par tous les pores de la réalité sociale, mais ce n'est pas un apartheid. C'est un processus social, pas un choix politique.

CT : Que dit le syndicat par rapport la question palestinienne ?

M.W. : Aucune voix syndicale ne se prononce. Comme le mouvement des Indignés, le syndicat ne fait pas de politique. Tu ne trouveras jamais une déclaration d’instance syndicale, locale ou nationale, sur Gaza. Donc, la condition pour qu'un syndicaliste arabe devienne dirigeant, c'est qu'il n’intervienne pas dans ce domaine. Ces dirigeants ont deux casquettes. Ils ont une opinion en public, ils peuvent être membres d'un parti politique, du Parti communiste par exemple, et là, ils s'exprimeront, mais jamais en tant que porte-parole du syndicat. Comme pour les Indignés, cette barrière entre social et politique – ou comme on dit cette division mortifère en Israël – est maintenue. Même le syndicat alternatif, de lutte, me semble-t-il, n’a pas dit un mot sur Gaza.

CT : Peut-être interviendrait-il s'il y avait un mouvement pour la paix ?

M.W. : Non, en réaction à la période précédente ou la Histadrout était hyper politique, le syndicat aujourd’hui ne fait pas de politique. Il est revendicatif.

CT : Pour conclure, quels sont les défis aujourd'hui dans cette situation ?

M.W. : Il y a un défi à court terme, et un à plus long terme, plus stratégique. À court terme, nous sommes confrontés – je vais utiliser un mot qui fait l'objet de débats quotidiens – à un processus non seulement de droitisation mais de fascisation. C'est la première fois qu'il y a des groupes violents qui viennent attaquer les réunions de la gauche, qui terrorisent les gens, lesquels ont peur de s’exprimer. Il y a une véritable offensive violente, dans la parole mais aussi parfois dans les actes, de la part d’une extrême droite qui n'est pas marginale et est en continuité avec la droite. C'est la première menace, il y a un changement de l’État, de la société, une fascisation, l’État perd des repères démocratiques qui ont pourtant existé depuis des décennies. Des députés qui ne peuvent plus s'exprimer ont peur. Une députée arabe, Hanbeen Zoabi, vient d'être expulsée du Parlement pour six mois. Jamais cela n'aurait été possible il y a dix ans. Ce sont des lois liberticides surtout contre les Arabes.

À beaucoup plus long terme, et c'est beaucoup plus important comme défi, il y a ce qu'on appelle « les révolutions arabes », auquel j'ajoute le processus de déclin de la puissance américaine. Certes, celle-ci reste la puissance numéro un, mais elle est en déclin. Face à cela, une vague de fond bouleverse l'ensemble de la région arabe. On verra dans vingt ans où tout cela nous aura menés, et s'il ne fait pas de doute qu'il y aura des retours en arrière, le monde arabe du XXe siècle est fini et un autre monde arabe apparaît dont on peut difficilement prédire les contours. Les évolutions sont très différentes d'un endroit à un autre, d'un moment à un autre. Or, il faut toujours le rappeler, Israël vit dans le contexte arabe : si le monde arabe se bouleverse, la place d’Israël change. Si le cousin américain est malade, et que s’affirment dans la région d'autres puissances qui n'ont pas du tout le même rapport avec Israël – la Chine, la Russie, la Turquie – cela modifie la place d’Israël.

Je terminerai avec une anecdote. Lors des grandes manifestations de la place Tahrir, un matin, j’écoute le reportage d'un correspondant au Caire de la radio israélienne. Celui-ci est manifestement impressionné par l'atmosphère et la vitalité de cette immense mobilisation citoyenne. Cela a le don d'énerver le journaliste, qui, à l'autre bout du fil, lui coupe soudain la parole pour dire : « Bon on a compris, mais qu'est-ce qu'ils disent de nous dans tout ça ? ». Après deux ou trois secondes de silence, le correspondant répond : « Ils ne disent rien ». Le rédacteur de s’exclamer : « Quoi, rien ?! ».

S'il y a une révolution dans le monde arabe, si Moubarak et Ben Ali tombent, et qu’Israël n'a que peu d'impact, et ne peut plus, par exemple, fomenter un coup d'État comme cela a été le cas par le passé, pourquoi alors les Américains continueraient-ils à payer trois milliards et demi de dollars par an pour un outil de moins en moins utile ? Pourquoi les Américains continueraient à servir de bouclier diplomatique d'Israël dans le monde, et à perdre des points à cause de cela parce qu'ils sont identifiés à Israël... Derrière le « Quoi rien ? » du journaliste, il y avait tout cela...

Si le pouvoir était capable d’une réflexion stratégique, c'est cela qui devrait l’interpeller : quelle sera la place d’Israël demain ? Quel sera le monde arabe dans lequel on s'inscrit ? Et comment se repositionner dans un monde qui n'est plus le même, où les puissances mondiales et régionales ne sont plus les mêmes, quand les peuples redeviennent des acteurs, des sujets après cinquante ans de silence ? Voilà les questions qui devraient secouer tout dirigeant israélien digne de ce nom. Mais nous n'avons pas de dirigeants politiques, tout au plus des petits politicards, en majorité corrompus jusqu'à la moelle. Si on laisse faire, Israël disparaîtra dans la tempête de la révolution arabe parce que les capitaines étaient ivres – le sort de beaucoup d'empires avant elle.

La société israélienne était une société qui avait connu une vraie ouverture dans les années 1980, une société qui se « détotalitarisait ». La pensée unique, dominante pendant plusieurs générations, s’affaiblissait. D’autres voix s’exprimaient dans les médias, le monde de la culture, les universités, le peuple. J'avais cet espoir : la renaissance d'un nouvel Israël. Mais quand Ehoud Barak a sciemment sabordé toute perspective de paix, la gauche a implosé. 2000 a tout cassé. C'est un tournant historique, une restauration. 2000, c'est quelque part notre « août 1914 »... un écroulement.

Propos recueillis par Louis-Marie Barnier (août 2014). Publié dans Contretemps n°25.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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