Italie : retour sur l’histoire de Rifondazione

En Italie, on discute beaucoup de l'expérience de Syriza en Grèce et de Podemos en Espagne, de leurs succès politiques et électoraux ; beaucoup de monde souhaite dans notre pays la construction d'un rassemblement politique qui dépasse les divisions infinies de la gauche italienne, aujourd'hui très minoritaire, pour faire face aux affrontements politiques et sociaux et rendre crédible une alternative de gauche et de classe.

Une formation qui avait quelques caractéristiques semblables à Syriza a déjà existé en Italie et s’appellait Rifondazione, mais après des hauts et des bas et des potentialités, le projet initial né au début des années 1990 – construire un parti d'alternative et une refondation de la pensée et de la praxis communistes – ne s'est pas réalisé. Créé en 1991, le Parti de la Refondation Communiste (PRC) a uni des forces importantes, la très grande majorité des courants et des familles politiques de la gauche ayant tenu un rôle central pendant plus de 15 ans dans les évènements politiques et sociaux du pays.

En 2006, le PRC fit alliance avec le gouvernement de centre gauche Prodi. Fausto Bertinotti, secrétaire du PRC, devint président de la chambre des députés de 2006 à 2008 qui vit la chute de Prodi. S’enclencha alors la mise en route d’un processus de crise qui allait se traduire par l’éclatement du PRC. Cet article veut donner des éléments de bilan de cette histoire.

La naissance du PRC et l'espoir d'un nouveau départ

Rifondazione Comunista est tout d'abord le fruit d'une rupture au sein du Parti Communiste Italien (PCI), qui fut le plus grand Parti communiste de l’Occident ; avec un million et demi de membres, des résultats électoraux tournant autour de 25 % (et deux fois de 30 %), gouvernant des régions et des villes de grande importance et dirigeant la CGIL, la plus grande organisation syndicale. Ayant pour souche la Troisième internationale stalinienne, il a aussi adopté dès l'après Deuxième Guerre mondiale des traits sociaux-démocrates. Ces deux aspects étaient bien incarnés par son dirigeant historique Palmiro Togliatti, mort en 1964 : pour en indiquer le profil on parle couramment de « togliattisme ».

Au cœur des années 1970 et des luttes ouvrières, le PCI a appuyé un gouvernement d'unité nationale avec la bourgeoisie qui a ouvert la voie au recul et à la défaite du mouvement ouvrier. Vers la fin des années 1980, quelques courants politiques orientés à gauche se sont formés en son sein. La décision de la majorité du parti, menée par le secrétaire Achille Occhetto, de changer le nom du parti et de s'orienter de plus en plus vers l'Internationale socialiste, poussa les deux courants d'opposition lors du congrès de 1991 à refuser la transformation du PCI en PDS (Parti Démocratique de Gauche) et de créer le PRC.

Le premier courant était dirigé par le chef historique de la gauche du parti, Pietro Ingrao (même si au dernier moment il décida de rester dans le PDS), par quelques syndicalistes, tel Sergio Garavini, et par les militants qui dans les années précédentes avaient engagé l'expérience de la revue Il Manifesto, un courant attentif aux mouvements sociaux et aux luttes ouvrières, critique vis-à-vis du stalinisme et de l’URSS, et également critique du système capitaliste. Le deuxième courant était beaucoup plus petit, mais mieux organisé, animé par un autre dirigeant historique, Armando Cossutta, plus lié à l'expérience soviétique, critique de l’acceptation de l'OTAN par le PCI et de ses choix opportunistes. Ce dernier devint le président, et Garavini le secrétaire général. En 1994, celui-ci fut remplacé par Fausto Bertinotti qui allait diriger le parti jusqu’en 2008.

 À ces deux composantes s’ajouta la principale organisation de la nouvelle gauche radicale des années 1970, Democrazia Proletaria, au sein de laquelle depuis deux ans, étaient aussi présents les militants de la IVe Internationale.

La naissance de ce nouveau parti eut un large écho dans le pays et vit renaître un regain d'espérance et de militantisme de la part de nombreux cadres des années 1970 et 1980 qui s'étaient mis à l'écart. Plusieurs militants de l'autre organisation de la gauche révolutionnaire des années 1970, Lotta Continua (qui par la suite s'était dissoute) décidèrent de participer à cette nouvelle expérience.

La première année du parti fut marquée par une grande euphorie politique, le renouvellement d'un fort militantisme, des moments élevés de participation dans un climat de chaos politique, les appareils, quoique présents, ne réussissant pas à contrôler la situation.

Deux éléments sont à souligner : la scission fut le produit d’un acte symbolique – le refus l'abandon de la dénomination communiste – mais sans élaboration d'un programme alternatif, alors que les choix modérés des décennies précédentes auraient dû conduire bien avant les secteurs de la gauche du PCI à la rupture, comme au demeurant y poussaient des organisations radicales extérieures au parti. Le caractère symbolique de la rupture a limité l'aspect programmatique innovateur de la scission. Dans le même temps certains secteurs étaient conscients que le futur du PRC ne pouvait être seulement une continuité « communiste » présumée, laquelle aurait été « trahie » par les sommets du parti.

On ressentait fortement le sentiment d'un nouveau départ indispensable, la nécessité de tout réécrire et de reconstruire. D'où la discussion importante et désordonnée du premier congrès de décembre 1991, qui vit plus de 4 000 amendements au texte proposé parvenant de la base et qui ne purent être traités ; le débat se concentra sur le nom du parti, mais les « continuistes », qui voulaient reprendre le nom du PCI, furent battus par une coalition soutenant le concept et le nom de la « refondation ». Ils étaient nombreux à penser qu'il fallait reprendre à la racine le projet de la transformation sociale et du communisme. Toutefois le débat montra que les contenus politiques et programmatiques de la rupture n'étaient pas du tout clairs. En fait, comme l'évocation du mot communisme dissimulait l'incertitude sur les contenus et sur la stratégie, il ne sera pas facile de passer de l'espérance aux faits.

On rencontrait alors une ardeur politique similaire à celle que nous avons retrouvée, tant d'années après, en Grèce et en Espagne avec le mouvement des Indignados et la naissance de Podemos. Il faut cependant souligner des différences structurelles qui dépendent tout d'abord de moments historiques distincts.

En 1991, on était déjà dans l'offensive néolibérale, mais elle se situait encore loin de la violence explosive de la crise commencée en 2007 et des politiques d'austérité qui allaient suivre. En outre, si la configuration du mouvement ouvrier et de la gauche était en cours de transformation, les structures traditionnelles de la classe ouvrière, quoique affaiblies, tenaient encore. Les adhérents au nouveau parti étaient en général des militants ou des membres des syndicats ; la fracture entre la « gauche » et de larges secteurs sociaux n'avait pas encore eu lieu et le processus se plaçait dans une dynamique qui tendait à réorienter les forces du mouvement ouvrier et à relancer les luttes dans une perspective anti-système. Les luttes des années 1970 et même 1980 étaient loin, mais elles restaient bien présentes dans les expériences et les souvenirs directs de ceux qui voulaient reconstruire une alternative aux politiques des classes dominantes.

Rifondazione s'est située dans une continuité organisationnelle avec le vieux parti, mais aussi avec un fort apport de forces nouvelles (jusqu’en 2008, le nombre de ses adhérents fluctua autour des 100 000), un groupe parlementaire significatif, des milliers de cellules de base dans tout le pays. Toutefois l’important turn over des adhérents (jusqu'à 30 % chaque année) montrait que le PRC avait du mal à s'enraciner dans la société de façon stable et structurée. Le parti attirait plus par son image (surtout dans une seconde phase de Bertinotti) que par sa capacité à s'implanter socialement. Il ne réussira jamais à être une force décisive à l'intérieur des organisations syndicales et il n'arriva jamais à diriger avec ses cadres un syndicat. Cette situation de faiblesse structurelle ne lui permit presque jamais d'intervenir avec une efficacité suffisante dans les événements sociaux, bien qu'il jouât un rôle de premier plan dans la vie politique.

En outre, l'introduction d'un système électoral uninominal, qui allait remplacer le système proportionnel traditionnel, a constitué un élément complètement imprévu pour le PRC, qui bien vite se trouva ballotté à chaque échéance électorale, poussé à s'allier aux forces du centre gauche par rapport auquel il voulait représenter une alternative politique.[2]

Le contexte social des premières années

Rifondazione vit ses premières années dans un climat particulièrement bouleversé, sur fond international de désagrégation de l'URSS et de première guerre du Golfe à laquelle l'Italie prit activement part. À l'intérieur, les politiques d'austérité se concrétisèrent en 1992 avec une forte remise en cause d’acquis sociaux, les syndicats acceptant de se soumettre à la logique patronale.[3]

Les accords entre syndicats, patrons et gouvernement de 1992-1993 provoquèrent une très puissante révolte des travailleurs ; avec le mouvement dit des « boulons » qui contestait fortement la politique des directions syndicales, en premier lieu celle de la CGIL. Le PRC, malgré le grand engagement des militants dans le mouvement, resta paralysé et subordonné aux bureaucraties de gauche de l’appareil syndical qui recherchèrent un compromis avec les directions centrales et qui capitulèrent. En outre, la classe ouvrière, à cause des défaites et des restructurations, connut un affaiblissement significatif dans les grandes concentrations d’usines, moteurs de la mobilisation ouvrière.

Tout ceci pour expliquer que la naissance et le développement de Rifondazione ont eu lieu dans un contexte difficile, mais où tout était encore possible ; c’était la vision des milliers de militants qui rejoignaient le PRC. Rifondazione prit la mesure de cette résistance sociale, allant jusqu’à se positionner comme « cœur de l'opposition ».

En revanche il lui sera beaucoup plus difficile de passer à la reconstruction, c'est-à-dire à un projet cohérent de développement du parti et du mouvement de masse. Si bien que chaque fois que s'approchent les élections, les dirigeants et les militants de base oublient d'être le « cœur de l'opposition » et se mettent à discuter d'alliances électorales.

Les changements de cap répétés et les alliances avec le centre gauche

Après s’être situé dans l’opposition durant plus de deux ans, Rifondazione, aux élections politiques de 1994, participa à « l'Alliance des Progressistes » guidée par le secrétaire du PDS Occhetto. Le parti obtint un bon résultat électoral, mais l'alliance fut battue par le nouveau chef de la droite, Berlusconi ; le « danger » représenté par l'entrée au gouvernement s'en trouva conjuré. Peu d'années après, suite à la crise du premier gouvernement Berlusconi, ce fut la naissance d'un gouvernement de coalition présidé par Dini, un ex-ministre de Berlusconi. Rifondazione connaît alors une première scission à droite, de la part de certains de ses fondateurs qui, contre les décisions de la majorité, voulaient soutenir ce gouvernement.

En 1996, Le PRC change encore de cap et noue une alliance solide avec la coalition de L'Ulivo dirigée par Romano Prodi qui gagne les élections : à cette occasion Rifondazione obtient le maximum des voix de son histoire (environ 8,7 %, soit trois millions deux cent mille voix). [4]

Le PRC entre donc dans la majorité, harcelant le gouvernement sur la nécessité d'un programme de réformes, en commençant par la réduction du temps de travail, avec maintien du salaire, pour répondre au chomage ; cependant dans le même temps il soutient le projet européen, la naissance de l'euro et les premières mesures de précarisation du marché du travail.

Après de durs affrontements dans la majorité autour mot d'ordre « changement ou rupture », Rifondazione sort de la coalition en espérant obtenir le consensus sur ce choix radical. Mais le parti connaît une scission très pénible, menée par l'un des fondateurs, Cossutta, qui crée une formation nostalgique du vieux PCI, le Parti des Communistes Italiens (PdCI). Les élections européennes de 1999 pénalisent Rifondazione qui n'obtient qu'un décevant 4 %, alors que le PdCI montre qu'il existe avec 2 %.

Aux élections régionales de 2000, le PRC s'allie à nouveau avec le centre gauche, obtient de bons résultats, mais il reste dans l'opposition au niveau national ; aux élections politiques de 2001 il se présente seul ; il renonce à présenter ses candidats pour la partie uninominale, participant seulement à la répartition proportionnelle (25 % des élus). Il retrouve un bon résultat (plus de 5 %) avec environ 1 900 000 voix, mais il obtient peu de parlementaires (une quinzaine).

S'ouvre alors une période de radicalité plus forte, qui commence par le soutien au mouvement altermondialiste. Mais les élections de 2006 voient un nouveau virage à 180° : une nouvelle alliance avec le centre gauche et la participation au gouvernement Prodi 2 pour – affirme-t-on – garantir « la compensation des classes populaires et ouvrières et une grande réforme sociale ». Il obtient 2,2 millions de voix à la Chambre et 2,5 millions de voix au Sénat. Mais l'expérience gouvernementale se révèle bien vite catastrophique[5]. On y reviendra.

Rifondazione a réussi à obtenir les meilleurs résultats électoraux quand il a pu associer deux éléments : avoir derrière soi une période d'opposition et de lutte et en même temps prouver qu'il était unitaire et se présenter comme l'aile gauche du centre gauche. Cette politique correspond bien au niveau moyen de conscience de la majorité des électeurs de gauche. L'exigence d'unité est très forte car, en face, on trouve toujours la droite guidée par un Berlusconi qui révulse. La prépondérance de l'antiberluconisme a empêché que de larges secteurs du peuple de gauche prennent la mesure des politiques menées par les forces politiques du centre gauche.

Les élections de 2008 virent la formation d'une liste dite Arc-en-Ciel qui unit Rifondazione, le PdCI, les Verts et d'autres forces, et subit une défaite retentissante en ne dépassant pas le barrage des 4 %. Pour la première fois dans l'histoire de l'après-guerre, la gauche ne parvient à faire élire aucun représentant au Parlement. La défaite est dramatique : dans ce cas, au lieu de récolter à droite et à gauche, Rifondazione perd l'appui de ceux qui pensent que le parti a poussé le bouchon trop loin et de ceux qui jugent qu'il a cédé aux positions modérées. De larges secteurs des électeurs de gauche s'abstiennent.

La structure profonde du PRC et l'héritage du passé

Ces changements incessants ne sont jamais vraiment discutés. Cela se traduit par une tension permanente dans le parti et une subordination aux choix du secrétaire : aucun parti ne peut se construire sérieusement dans la durée avec cette méthode.

Il devient évident que le groupe dirigeant, quoique formé de diverses composantes, n'a jamais rompu stratégiquement avec le DS ensuite PD, croyant toujours se trouver au sein de cette famille politique. La rupture avec le centre gauche n'a jamais répondu à une visée stratégique, elle avait seulement comme but d'obtenir des consensus dans les secteurs les plus radicaux des mouvements et un rapport de force utile dans les négociations avec le centre gauche. Ce en fonction des positions théorisées depuis toujours au sein du PCI, en particulier par Lucio Magri, l'un des fondateurs de Rifondazione : la nécessité de trouver des compromis avec la bourgeoisie et ses partis, lesquels le mouvement ouvrier doit dynamiser, c'est-à-dire porter au fur et à mesure à un niveau plus élevé et plus favorable. Les grandes luttes et conquêtes des années 1960 et 1970 pouvaient alimenter cette illusion. Les événements des années 1980, avec la reprise du contrôle par les forces bourgeoises et le patronat, auraient déjà dû l'effacer, pourtant, aujourd'hui, elle reste encore répandue dans plusieurs secteurs de la gauche.

Un autre élément est lié à la réalité profonde du parti : même en période d'opposition, on tisse des alliances, dans les régions, dans les provinces, dans les mairies, dans les grandes villes, avec le centre gauche, moyen permettant d'obtenir des milliers de conseillers, mais aussi de nombreux adjoints ; on participe ainsi à la gestion locale des politiques d'austérité, position que l'on justifie chaque fois avec l'argument qu'au niveau local on peut obtenir des résultats partiels et réduire la gravité de ces mesures.

Cela crée un milieu social étroitement lié aux institutions ; l'espoir d'une carrière politique et institutionnelle touche de nombreuses personnes et imprègne la vie de l'organisation, même lorsqu'au niveau général on mène des campagnes sociales radicales. Cela implique que le centre de gravité du parti ne se déplacera jamais socialement.

Un possible big bang refondateur

Un big bang refondateur du parti aurait pu pourtant se produire dans les premières années quand tout était en discussion et que le pays était encore traversé par des mouvements ouvriers significatifs avec dans les usines et sur les lieux de travail un réseau dense de délégués, dont beaucoup étaient adhérents ou sympathisants du PRC. Lesquels n'acceptaient pas passivement les positions de la bureaucratie, prenaient des initiatives de lutte et portaient de propositions alternatives.

Rifondazione soutint activement tous ces mouvements, et s'y inscrivait mais ne les dirigeait qu'en faible partie avec ses cadres.

Nous étions alors au point le plus élevé de distance entre une base syndicale encore militante et l'appareil bureaucratique du syndicat ; on entrevit même la possibilité d'une scission massive de la CGIL et la construction d'une autre confédération syndicale, large et forte, sur des positions de classe. Son absence provoquera, entre autres, la formation des syndicats de base, très combatifs, mais dirigés par des courants parfois sectaires, dont la sphère d'action restait limitée à quelques secteurs ou situations.

Mais le parti en tant que tel ne réussit pas à affronter la complexité de ces nœuds sociaux et syndicaux, même pour en discuter ; son fonctionnement, ses structures, les soucis de ses cadres étaient ailleurs, liés à la gestion politique quotidienne, c'est-à-dire aux institutions. Par ailleurs, les forces qui proviennent de l'extrême gauche ne réussirent pas à être efficaces dans leurs propositions politiques de renouvellement, du fait de leur faiblesse, ou à cause de leur orientation ; ainsi le groupe dirigeant provenant de Democrazia Proletaria choisira de s'intégrer dès 1995 dans la majorité de Bertinotti.

Un parti qui se voulait anticapitaliste, militant, de masse, qui avait l'ambition de refonder le projet communiste, pour dépasser le capitalisme, et qui pour ce motif avait rompu avec le PDS, aurait dû accomplir une série d'actions correspondant à son nouveau nom.

Premièrement, exprimer pleinement l'alternative stratégique et politique, donc dans l'action quotidienne, aux forces pro-capitalistes du centre gauche, en construisant celle-ci sur le plan social. Deuxièmement, régler les comptes avec les vieilles réminiscences staliniennes, mais surtout avec la vulgate « togliattienne », brisant toute subordination au mythe du socialisme réel, reconstruisant l'idée de projet socialiste et libertaire, ce que d'ailleurs le nom du quotidien du parti Libération aurait dû suggérer. Troisièmement, il aurait fallu mettre réellement au centre l'intervention dans la classe ouvrière et dans les mouvements de masse, dans le but de favoriser l'auto-organisation de ces derniers ; l'histoire de la classe ouvrière italienne fournissait des expériences fondamentales : les conseils d'usine de l'après Première Guerre et les réflexions de Antonio Gramsci, les événements suivant la Deuxième Guerre mondiale et surtout le mouvement des conseils des années 1970, auquel avaient pris part de nombreux cadres de Rifondazione et auquel on rendait souvent un hommage nostalgique. Cela aurait aussi signifié un engagement différent pour conquérir la direction et le renouvellement des organisations syndicales.

Quatrièmement, il aurait fallu une révolution culturelle et organisationnelle totale dans le fonctionnement du parti, une démocratisation profonde et une réorientation des priorités des groupes dirigeants.

Toutes ces possibilités ont surgi, de temps à autre, sans pour autant s’inscrire dans une orientation majoritaire. Cela se serait-il traduit par la croissance électorale tant attendue, promise par les sondages électoraux et régulièrement démentie par les faits ? On ne peut l’affirmer avec certitude. En revanche il est certain qu'au choix du travail patient, mais décidé, attentif à reconstruire l'hégémonie autour d'un projet anticapitaliste, on a préféré le raccourci électoral ou la recherche de l'événement clef (combien de lapins Bertinotti n'a-t-il pas tiré de son chapeau durant les réunions de la direction ?) qui aurait dû changer les rapports de force et l'histoire. Sans succès.

La lutte de classes offre une deuxième possibilité

Au début du nouveau siècle, la naissance du mouvement contre la globalisation capitaliste a offert une deuxième possibilité.

Le parti a acquis pour la première fois, grâce à son tournant gauche de ces dernières années, une certaine force et crédibilité auprès des jeunes, il disposait d'une organisation de jeunesse bien présente dans le mouvement altermondialiste et dans les journées dramatiques de Gênes contre le G8 en 2001. Deux ans plus tard se développera contre la guerre un mouvement de masse encore jamais vu.  Le syndicat des métallos (FIOM/CGIL) – le plus important syndicat sectoriel en Italie – avait décidé de mettre fin aux politiques de compromis avec le patronat et commencé une saison de luttes et de mobilisations. La CGIL, elle-même attaquée par le gouvernement de droite de Berlusconi, fut amenée à organiser en 2002 l'une des plus grandes manifestations (3 millions de manifestants à Rome) pour défendre le Statut des Travailleurs, la loi qui garantit les droits des salariés.

Pour faire obstacle au courant plus traditionnel et « continuiste » avec le vieux PCI, qui pourtant s'était détaché de Cossutta qu'il avait soutenu jusque-là [6], Bertinotti décida d'ouvrir une discussion théorique en partant de l'hypothèse que l'histoire offre à nouveau en termes immédiats le dilemme socialisme et barbarie. Il remettait au centre les mouvements sociaux. Il mettait également en discussion le concept traditionnel d'impérialisme sous l'influence des idées d'Antonio Negri (voir Empire, écrit avec Michel Hardt), partagées notamment par le secteur jeune du parti qui travaille désormais en étroit contact avec les forces anarchisantes des centres sociaux.[7]

Bertinotti insistait sur la nécessité de dépasser définitivement le stalinisme et son héritage culturel ; mais la réflexion est restée à la surface et aucune des composantes du parti, hormis les courants qui se réfèrent de différentes façons au trotskisme, ne soumit à la critique ce qui est le nœud politique de l'histoire italienne, le togliattisme.

Bertinotti récupéra la catégorie de la révolution, mais en même temps il introduisit la critique au concept de la prise du pouvoir, développant ensuite la théorie de la non-violence, avec l'objectif non seulement de se lier aux secteurs pacifistes du mouvement, mais aussi, comme on le verra, pour se rapprocher des forces du centre gauche.

Ce qui aurait pu être l'ouverture d'une profonde discussion politique et théorique resta très éclectique et à la surface des débats du parti, qui restèrent dominés par des débats tacticiens et des affrontements internes, visant à construire un courant homogène autour du secrétaire.

Toutefois, Rifondazione est la seule force politique à participer au grand mouvement de Gênes en 2001. Les syndicats de base sont présents, mais aussi la FIOM. Les potentialités sont grandes : il est possible d'essayer d'unir les différents mouvements sociaux contre la globalisation, contre la guerre, et contre les conditions précaires des jeunes, tandis que le mouvement ouvrier organisé et actif retrouve de la voix pour défendre salaire et emploi et voit en son sein, quoique de façon limitée, une nouvelle génération militante. Rifondazione soutient la FIOM, mais la méfiance est importante entre les deux groupes dirigeants. De plus, Bertinotti craint la concurrence politique du secrétaire de la CGIL, Cofferati.

Rifondazione est dans le mouvement en tant que parti ; c'est la reconnaissance positive de sa diversité, mais aussi une limite parce que le parti ne pousse pas au développement des structures d'auto-organisation du mouvement qui seraient pourtant indispensables pour lui procurer la continuité nécessaire et construire l'unité entre ses différentes formes sociales. Selon l’opinion dominante, les mouvements sont désormais vivants et bien structurés, Rifondazione devant tout au plus leur fournir une représentation institutionnelle.

Au contraire, dans ce moment crucial, il faudrait un parti qui aide vraiment les mouvements à se développer, tout en proposant de discuter d’une « Refondation de la Refondation », d’un processus constituant ouvert et démocratique qui puisse fondre les nouvelles forces vives des jeunes avec les forces dynamiques du « vieux » mouvement ouvrier. C'est en tout cas ce que propose, sans succès, au sein de la direction le courant politique auquel j'appartiens[8].

Si le PRC refuse la nouvelle « constituante sociale et anticapitaliste », il repousse aussi une proposition réformiste, celle d'un regroupement de toutes les forces de gauche. Selon cette orientation, défendue alors par le journal Il Manifesto, un tel regroupement pourrait atteindre les 13 % aux élections et serait en mesure de peser sur le centre gauche.

Bertinotti reste à mi-chemin, parlant d’une « alliance politique sociale », qui devrait être composée par Rifondazione et par les forces du mouvement. C’est en fait une problématique « d’autosuffisance politique » et d'instrumentalisation des mouvements qui ne peut mener qu'à une impasse. Elle sera suivie par la dernière « grande opération » de Bertinotti : l'alliance avec Prodi en 2006.

La crise de 2006-2008

Toutefois, pour l’instant, le PRC reste au diapason des mouvements. En 2003, il prend une initiative importante : la bataille autour d’un référendum pour l’extension aux salariés des petites entreprises des protections de l’article 18 du Statut des Travailleurs qui prévoit la réintégration sur le poste de travail de l’employé injustement licencié. C’est une campagne de masse qui commença par la récolte des signatures nécessaires et qui obligea la CGIL elle-même, au dernier moment, à soutenir cette proposition. Toutes les forces du centre droit et du centre gauche s’y opposèrent fortement, appelant à ne pas participer au vote afin que ne soit pas atteint la participation de 51 % exigés par la loi pour que le résultat du référendum soit valide.

Du coup, le taux de participation fut seulement de 25 %, mais plus de dix millions de citoyen-ne-s ont soutenu la proposition du PRC. Cette défaite est en réalité une victoire pour un parti qui pour la première fois a atteint un public aussi large, en construisant des alliances avec divers acteurs syndicaux et sociaux. Une nouvelle « refondation » devenait à nouveau possible.

Ce ne fut pas le choix de Bertinotti et du groupe dirigeant, qui, en deux jours, décidèrent de revenir vers le centre gauche, expliquant que ce dernier « est désormais perméable aux appels des mouvements, nous avons donc la possibilité de l'influencer et de nous faire les garants d’une nouvelle Grande Réforme ».

La discussion dans le parti fut violente. Elle se conclut au congrès de Venise (2005) avec une majorité qui resta en dessous de 60 %, gérant le congrès de façon autoritaire et excluant les minorités des lieux de pouvoir réels dans la direction.[9] Les minorités sont divisées entre elles ; ainsi le courant de Grassi, le plus important, s’est opposé à cette nouvelle alliance non pour des raisons stratégiques mais à cause d’une évaluation à la fois tactique et politique. Elles ne réussiront pas à construire une alternative valable à la majorité.

En 2006, l’élection d’un nombre élevé de parlementaires (41 à la Chambre et 27 au Sénat) créa une immense euphorie et brouilla encore plus les esprits des dirigeants du PRC qui ne comprirent pas que le trajet vers l’enfer avait commencé.

Le gouvernement Prodi est celui de l’austérité et de l’application des normes européennes ; il approuvera des lois financières très dures, il confirmera en pratique toutes les mesures du gouvernement précédent qu’il avait pourtant promis d’abroger (à partir des lois sur la précarisation du travail), il retirera, d’accord avec les États-Unis, les troupes d’Irak, mais il augmentera la présence militaire italienne en Afghanistan et dans beaucoup d’autres pays.

Rifondazione accepte d’avaler toutes ces coupes empoisonnées, sans réussir à réagir à cette soumission politique aux DS ; lesquels entre temps se sont unifiés avec La Margherita, un secteur de la vieille Démocratie Chrétienne, créant un nouveau parti, le Parti Démocratique, qui a pour modèle les Démocrates états-uniens.

Le PRC n'envisage pas du tout l'éventualité d'une rupture et refuse la proposition d’un congrès extraordinaire pour en décider. Il continue à soutenir Prodi, alors que même la nouvelle direction du PD avec le secrétaire Walter Veltroni est arrivée à la conclusion que le gouvernement ne peut pas tenir dans ces conditions[10]. En fait, tout finit mal pour le gouvernement lui-même qui ne disposait pas d’une majorité parlementaire réelle et se vit obligé de démissionner début 2008. La dure défaite électorale qui s’ensuivit provoqua une crise aiguë du PRC, avec des règlements de comptes internes et la rupture de la majorité (Bertinotti quittant la direction), qui mena à un congrès durant lequel on vit une scission pratiquement équivalente numériquement.

En outre, l’espoir porté par des courants de gauche afin qu’à partir de la crise politique du PRC puisse au moins se créer une forte organisation révolutionnaire ne déboucha pas[11].

La défaite est celle de la classe ouvrière qui sort désorientée et démoralisée de l’échec conjugué du centre gauche et de Rifondazione ; la démoralisation des secteurs militants qui s’étaient engagés dans le projet politique et organisationnel est toute aussi grande.

Les dynamiques centrifuges sont inévitables, au point que le mouvement unitaire réalisé au début des années 1990 se délite et que le parti se brise en mille morceaux.

C’est le dur prix de l’échec d’un projet et des défaites sociales et politiques : frustration, rage, désillusion traversent le monde du travail et les mouvements sociaux après l’expérience du gouvernement Prodi. La gauche est de moins en moins crédible, et aux élections de 2013 une très large proportion d’électeurs, y compris ceux qui votaient à gauche, portèrent leurs espoirs sur une force interclassiste : le Mouvement 5 Etoiles de Grillo.

Un nouveau début ?

Le PRC (dont le secrétaire est Paolo Ferrero) continue à exister, mais ce n’est pas la même entité politique et organisationnelle que par le passé (au-delà des adhérents qui sont encore nombreux et de l'abnégation de quelques milliers de militants). Le poids politique, la crédibilité et l’efficacité de son action sont de qualité différente. Ses résultats électoraux, hormis quelques exceptions, sont faibles. La ligne politique est très pragmatique ; d’une part elle pose le parti comme force d’opposition, mais dans le même temps jusqu’à présent il gère encore avec le PD des alliances dans quelques régions ou mairies. Il est essentiellement animé par des dirigeants de la vieille Democrazia Proletaria, rejoints par ce qui reste du courant dirigé par Grassi dont nous avons déjà parlé. L’adhésion maintenue au Parti la Gauche Européenne représente un point d’appui important.

L’autre tronçon né de la scission de 2008 est Sinistra Ecologia Libertà (SEL) dont le principal dirigeant est le président de la région Puglia, Nichi Vendola ; il dispose d’une rente électorale d’environ 3 %, obtenue grâce à un rapport d’alliance et de dépendance avec le PD, avec lequel il espérait arriver au gouvernement si ce dernier avait gagné les élections de 2013 (dans plusieurs régions SEL est déjà au gouvernement avec le PD). Comme on le sait, l’absence d’une majorité au Sénat a poussé le PD à s’allier à des forces du centre droit ; c’est pourquoi SEL a dû choisir le chemin de l’opposition, payant cependant le prix d’une scission vers le PD de son groupe parlementaire.

Durant les élections européennes de l’année 2014, c’est le mouvement des luttes du peuple grec qui s'est porté au secours des forces de la gauche italienne, faibles et divisées.

L’intervention du leader de Syriza a permis la formation d’une liste unitaire, la liste « l’Autre Europe avec Tsipras », encouragée par une série d’intellectuels, et pour laquelle Rifondazione s’est tout de suite engagée ; SEL y a aussi participé. Le barrage de 4 % a été ainsi dépassé et trois députés ont été élus (l’une d’eux appartient à Rifondazione).

Est-ce un nouveau début ? Il est difficile de le penser à partir de cet unique résultat.

La démarche de ces forces est encore une fois surtout électorale ; jusqu’à présent aucun bilan sérieux de l’histoire passée n'a été tiré, ce qui serait nécessaire, non par amour de l’autocritique mais pour comprendre le pourquoi de la défaite. La capacité d’une initiative forte et unitaire pour soutenir les mouvements de travailleurs, qui cette année ont connu une reprise partielle mais significative, semble encore très éloignée.

Tous sont stupéfaits devant les succès de Syriza et de Podemos, tous voudraient les imiter, mais comment faire ? D’où repartir ? Tous sont à la recherche du big bang raté.

On a rouvert de toute façon une discussion sur ce qu’il faut faire et quel sujet politique alternatif construire : on travaille pour soutenir la lutte du peuple grec et on discute sur la façon de reprendre une action au niveau européen, internationaliste.

Tout ceci est certes confus, très dépendant des idées du passé, à la recherche d’une nouveauté encore plus incertaine, et les manœuvres politiciennes ne manquent pas, tout comme il y en encore beaucoup qui pensent à de nouvelles convergences avec le PD : une absurde tendance à la répétition.

Il reste le fait qu’on a recommencé à discuter, qu’existent des volontés unitaires ; toutes choses qui peuvent ouvrir un futur, mais pas à elles seules. Seulement si en même temps le mouvement de la classe ouvrière et les mouvements sociaux produisent de nouvelles luttes et des forces militantes nouvelles et jeunes. Et si ceux qui veulent recomposer une force alternative sauront y être au cœur.

Franco Turigliatto[1]. Publié dans le n°25 de Contretemps.


[1] Aujourd’hui dirigeant de Sinistra Anticapitalista, l’auteur a milité au PRC dès 1991, et en 1996 il devint membre de la direction nationale, responsable de la construction du parti dans les grandes usines. Il est exclu en février 2007, parce qu'en tant que parlementaire il n’a pas respecté la discipline de parti en votant contre l'intervention militaire italienne en Afghanistan.

[2]  Le PRC s'alliera nationalement trois fois avec ces forces bourgeoises : 1994, 1996, 2006.

[3]  Le 31 juillet 1992, un accord entre syndicats, gouvernement et patronat mit fin à un mécanisme de l’échelle mobile (« scala mobile »), qui ajustait automatiquement, au moins en partie , les salaires sur l'inflation ; le 23 juillet 1993 un nouvel accord, dit de la concertation, prévoyait que les revendications ouvrières devaient rester à l'intérieur des compatibilités capitalistes et des choix du gouvernement : durant la décennie successive cet accord provoquera une détérioration continue des niveaux salariaux, la croissance du chômage et du travail précaire.

[4]  En 1992, le PRC obtient 5,6 % ; en 1994, 6,05 % ; en 1996, 8,57 % ; en 2001, 5,03 % ; en 2006, 5,84 %.

 

[5] Il est utile de rappeler que Prodi a été Président de la Commission Européenne entre 1999 et 2004.

[6]  Il s'agit du courant guidé par Claudio Grassi centré autour de la revue L'Ernesto qui propose une vision « campiste » de la politique mondiale.

[7]  Les jeunes communistes sont en particulier attirés par ses idées et par le mouvement dit « des Désobéissants » des centres sociaux. Quand ils comprendront l'absence totale de perspective politique portée par ces mouvances, ils deviendront les plus fervents défenseurs de « l'alliance pour gouverner ». Beaucoup d'entre eux choisiront de faire carrière dans les institutions, devenant de plus en plus modérés.

[8]  Il s'agit du courant Sinistra Critica lié à la LCR francaise et à la Quatrième Internationale.

[9]  Pour garantir ce choix, le rôle de la mouvance des dirigeants de l’ex Democrazia Proletaria fut décisif ; cette mouvance est dirigée par Paolo Ferrero qui trois ans plus tard rompra avec Bertinotti et deviendra le secrétaire de l’actuelle Rifondazione.

[10] La Démocratie Chrétienne fut le parti principal de la bourgeoisie italienne dans l'après Deuxième Guerre mondiale. Le PDS, issu du vieux PCI en 1991, change ensuite de nom en Démocrates de Gauche (DS) pour se fondre ensuite avec La Margherita en 2007 et donner naissance au PD.

[11] Deux composantes trotskistes sont déjà parties, celle ayant comme leader Marco Ferrando au moment de la proposition d’une nouvelle alliance avec le centre gauche, l’autre Sinistra Critica en 2007, constatant que le parti n’était pas capable de réagir au désastre provoqué par sa participation au gouvernement.

 

 

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