Jacques Lacomblez, défaire face

"Jacques Lacomblez, il n'a pas trahi la cause." Christian d'Orgeix[i]

Du bavardage

Jacques Lacomblez n’aime pas parler de lui. Il a développé une technique de bavardage sur tout et rien selon la théorie qu’il défend, à savoir que nous sommes des sortes d’éponges et que notre moi ne s’élabore qu’au gré des rencontres que l’on peut faire.

Ainsi le coq de l’âne peut aussi bien être le Tao que Marcel Lecomte, Scutenaire que Jean de la Croix. Puis Hugo, Mallarmé, Verlaine, Staline, Engels, Zola. Enfin Fauré, Wagner, Jaguer, Breton, Tarnaud, Rodanski, Camacho, Charbonel, Cortázar, les Sioux des Plaines, Freud, Saint-Pol Roux qui vivait ici dans les Ardennes, Reb Ba’al al Shem Tov et Marx bien sûr…

« Si je ne bavarde pas, il ne sortira rien. J’aurai l’impression de me soumettre à un interrogatoire universitaire où je devrai répondre exactement et je n’en ai pas envie. Qu’est-ce que j’ai oublié ? J’aurais dû dire… Tu ne dis rien, tu sors ta propre langue de bois, avec évidemment les évidences : je fais ça, je suis ça, je n’aime pas ça, j’aime bien ça, et après ça, c’est tout. On parle de soi au lieu de dire ce qu’on a rencontré, ce qu’on a brassé, dans quoi on a été pris et c’est cela qui compte, c’est le liquide amniotique. »

Le danger de l’interview questions-réponses pour lui, c’est de devoir se retrancher derrière sa propre légende, ne rien dire qui ne soit déjà balisé.

Souvent, il revient sur cette notion de rencontre, capitale autant pour lui que pour André Breton, qu'il a rencontré dès 1958. Le seul stimulant de la création.

Du langage du trouble

Pour obtenir un tant soit peu de vérité, il ne faut pas avoir peur de s’aventurer dans les contradictions :

« C’est une évidence de dire qu’on est quelque chose et le contraire. Je détruis en moi les frontières entre les sujets, j’extrapole facilement mais tout se tient chez moi ; et pour cela il n’y a que le bavardage à bâtons rompus dont Novalis a assez dit qu’il était, dans son laisser-aller, “le côté infiniment sérieux de la langue” si dédaigné. »

Ce qui peut rendre les choses difficiles, c’est la compréhension de l’autre, du spectateur, de ce feu d’artifice d’idées, de commentaires, d’anecdotes qui rebondissent les uns sur les autres, laissant un peu perdu l’écoutant. Il y a une volontaire confusion des frontières dans la pensée de Jacques Lacomblez, tout transpire sur tout. Il a besoin d’une toile d’araignée de pensées qui lui permettent de sauter sur un livre, de reprendre le pinceau, de méditer, et les choses s’imprègnent mutuellement. Il prétend se refuser à les approfondir, il n’aime pas comprendre trop théoriquement.

Camacho affirmait qu’il y avait un sens alchimique dans ce que peignait Lacomblez. « N’ayant point son énorme connaissance de cette matière, je m’en étonnai en lui précisant mon peu de notions à ce sujet. Il me répondit : “C’est que, sans doute, tu es un vrai alchimiste puisque tu l’ignores”. Ce qui m’importe dans cet échange, c’est que je me suis toujours méfié du trop de Savoir qui n’est pas la connaissance, qui peut entraîner à ne produire que de l’illustration, sans que l’opératif ne soit creusé. »

« Je mélange les frontières en moi, je suis un corps poreux… coller tout ce que l’on a rencontré », mais surtout ne pas analyser, ne pas théoriser, laisser aller le flux. Métastaser la page, la toile, avancer en sentant. Toutefois « je tiens à la forme, je tiens à garder une certaine forme, un vieux classicisme hérétique qui reste en moi. Je sais que je mentirais en alignant des images insolites – que l’on prend pour du surréalisme – sans souci d’un respect du pneuma intérieur – qui est aussi une rythmique. Guy Cabanel comprend cela mieux que personne. 

Enfance, insectes et cresson bleu

Jacques Lacomblez est né à Bruxelles le 25 mars 1934. à onze ans, il reçut comme prix Les Poèmes barbares et les poèmes antiques de Leconte de Lisle et Les Sonnets de José Maria de Hérédia. Premier intérêt pour la poésie, souci qui ne l’a jamais quitté depuis.

« Je m’y intéressais tout de même déjà un peu et c’est resté en moi pour le langage, l’écriture d’un certain français. C’est le côté dur du mot, le côté minéral de la langue. Je me souviens de “Par delà l’escalier des roides Cordillères”[ii], que j’ai retrouvé dans “[le] noir roc courroucé que la bise le roule”[iii] chez Mallarmé, et ça, ça me touche toujours, ce durcissement du français. »

Il pressentait le côté rituel ou sacré de l’écriture poétique en regard de la prose. « Il y avait création d’un seuil d’intelligibilité et ça m’a toujours attiré. »

« J’ai fait collection d’insectes, de papillons. Nous allions en vacances dans la région de Thuin, entre Charleroi et la frontière française. C’est la Thiérache belge, un pays d’argile, du schiste, beaucoup de schiste, et des étangs. J’ai toujours été fasciné par les trous d’eau qu’il y a à côté des étangs et je surveillais les insectes dans l’eau. Je me souviens de mon émerveillement – mais là c’était le merveilleux – pour celles qu’on appelle vulgairement les araignées d’eau, cet animal qui avait l’air de courir au-dessus de l’eau, soutenue par son ombre. De même que l’insecte qui vit dans un morceau de bois et ce morceau se met à avancer. Il a un nom, mais ça ne m’intéresse pas, c’est la chose. J’ai fini par ramener à la maison des salamandres, des tritons, des lézards et on en retrouvait dans les tuyaux et, chez les voisins, les dames hurlaient quand elles prenaient leur bain parce qu’il y avait un lézard qui sortait du trou. Puis je me suis mis aux phasmes, un animal extraordinaire qui se rend transparent. Ils sont légèrement mimétiques. Ils faisaient toute ma bibliothèque, alors quand la couverture était violette… Mais devant Victor Hugo, ils demeuraient transparents ; là, ils ne pouvaient pas… »

« Je me demande s’il n’y a pas là un domaine de la corne, de la patte, du croc comme on en voit dans mes aquarelles, dans mes peintures… »

Autre anecdote fondatrice, celle où son professeur de français lisait un poème de Rimbaud, Le Dormeur du val. « Un des moins bons ! », s’empresse-t-il de commenter. Il y est question de cresson bleu.

« Le professeur nous demande : “Est-ce que le poète, par son imagination, voit le cresson bleu ou bien le vert du cresson est-il un vert spécial qui tirerait vers le bleu ?” Et nous, on était occupé : “Est-ce que c’est l’imaginaire du poète…” et là il m’a appris quelque chose; il a dit : “Mais non, le cresson est bleu, mais il n’y a que le poète qui le voit.” 10 ans après, je suis allé voir s’il donnait encore cours et il donnait encore cours. Je lui ai dit : “Vous vous rappelez … Merci” ; je lui ai dit merci d’avoir dit ça, parce que à 12, 13 ans, ça fait boum !… le passage du mystère ! Déjà une notion de voyance, à cet âge, c’était capital. »

Le mystique athée

Si certains ont dit de lui qu'il était un mystique athée, Jacques Lacomblez n'entend pas se faire une bannière de cette formule à l'emporte-pièce. « J'ai toujours été strictement athée ! » s'exclame-t-il. Mais alors, cet intérêt plus que certain pour les Indiens, les Bogomiles, les Cathares, les Taoïstes. Une source d'inspiration ? De la poésie ? Du mystère ? L'inexpliqué semble jouer un grand rôle dans sa cosmogonie. « C’est-à-dire que je crois à une vie, non pas une vie invisible, ni dans le sens d’une autre vie ; mais à une partie parallèle de la vie ; plus exactement, il y a une vie qui s’écrit à notre insu et il faut essayer que l’insu soit fragilisé pour apercevoir cette vie parallèle. Mais je crois que c’est une facilité de langage de parler d’invisible. »

« Mystique athée, on l’a dit. En 54-55, j’ai beaucoup fréquenté Marcel Lecomte dans le groupe surréaliste en Belgique et Marcel Lecomte, c’était tout de suite les tarots, les Bogomiles, la Gnose… »

« Mystique athée… Georges Henein me définissait ainsi – enfin définissait, c’est prétentieux. Un jour il me donne rendez-vous à l’hôtel Raspail. Je m’assieds à côté de lui et il me dit : “Je suis désolé, mais nous allons être interrompus cinq minutes; je me suis permis de donner rendez-vous à Henri Michaux”. C’est comme ça qu’il m’a présenté à Michaux : “Je vous présente Jacques Lacomblez, quelqu’un qui, en tout athéisme, serait capable d’embrasser une religion rien que pour devenir hérétique”. Et il se fait que dans tous les mouvements, dans tous les groupes, et même dans les réunions, je suis toujours l’hérétique chiant qui fait : oui, mais… »

Grand lecteur de certains mystiques qu’il considère parmi les plus grands poètes de tous les temps. La plupart ont été condamnés par leurs églises respectives : Jean de la Croix et son contemporain Luis de Leon, un poète fabuleux, Thérèse d’Avila, et chez les Chiites – il n’a pas négligé Christian Jambet ni surtout Henry Corbin – Sohrawardî, Rūzbehān, les septimaniens, les soufis…

« Et cela me vient en partie d’un texte de Engels quand il parle dans le Matérialisme de la chaîne de maillons. Il dit qu’il ne faut pas détacher le dernier maillon et le retourner contre le reste de la chaîne ; la spiritualité est dans le dernier maillon. Il y a aussi un texte de Lénine de 1916 où il dit que la connaissance est une spirale dont il ne faut pas isoler un morceau. Si on l’isole il paraît plat; alors on arrive dans les marécages de la théologie, “dans le mysticisme clérical”. Et puis il y a le point mobile chez Engels qui oscille entre la conscience de la plus large autonomie et la conscience de la plus étroite dépendance : toute la vie de l’homme est un point mobile qui oscille entre ces deux pôles. »

Nous voilà donc prévenus : le matérialisme permet de sentir « scientifiquement » la mystique…

« Je reviens aux Indiens d’Amérique du Nord où ceux qui peignent les tentes ou les boucliers ne vont pas au combat ; c’est une caste sacrée. Note bien que Staline a caché tous les intellectuels pendant 41-45. Prokofiev a écrit son 2e Quatuor à cordes dans le Caucase. Ils étaient une affiche. Mais chez les Indiens ce n’est pas ça. Pour eux, ceux qui font les totems, les dessins, ont une connaissance des choses interdites ou obscures que les autres ignorent. C’est un peu le contraire des psychopompes égyptiens. Anubis conduit l’esprit vers le centre de décision juridique, à la limite de la mort. L’artiste, pour l’Indien, ramène les choses de l’invisible ; c’est un lecteur d’abîmes et c’est ça qui m’intéresse chez Jean de la Croix, chez les mystiques ; ils sont des lecteurs d’abîmes, des écrivains au bord du… ce que j’appelle l’écriture au bord du gouffre. C’est ce qui m’a, sans doute, gardé proche de Mallarmé… enfin dans de très humbles parages ! »

Marxien

« En général, je dis : je suis marxien. Le seul marxiste crédible, c’est Engels. » Son grand-père, dès qu’il eût sept ans, lui fit des lectures instructives : Proudhon, Jaurès, Zola, Élie Faure l’Histoire de l’Art, et celle de Salomon Reinach, et Balzac et Maeterlink…

Puis il tombe sur Misère de la philosophie, contre Proudhon, et c’est comme cela, dit-il, qu’il est « arrivé dans le bain. Moi, je ne connaissais rien du tout, mais à l’athénée[iv], il y avait des jeunes proches des communistes, et j’avais un ami, plus âgé que moi, et qui a eu une grande influence. Il m’a parlé du surréalisme, il m’a parlé de Freud. Freud, Marx et le surréalisme arrivent en même temps. Et c’est resté. »

« Mais la grande influence politique, ce fut celle du fondateur du parti communiste belge, Guillaume Van den Borre[v], qui a été exclu du parti en 27 et qui en 21, accrochait, punaisait le portrait de Staline aux valves[vi] du parti où on affichait tous les infiltrés, les flics et les traîtres… »

« C’est un peintre et militant bordiguiste, Henri Heerbrant[vii], qui m’a mis, simultanément, entre les mains, fin 48, les Manifestes de Marx et de Breton. C’est chez lui que je découvrirai les images de Chirico qui vont faire basculer mon rapport avec le réel ».

Puis ce furent les relations avec les Jeunesses communistes. « Dans toutes les manifestations, on, côtoyait les trotskistes ; on n’avait pas de problème avec le Parti pour ça ; d’ailleurs il ne le savait même pas. Je me souviens qu’à la cellule que je fréquentais, il y avait le portrait de Marx, de Engels, de Lénine et de Staline ; moi j’ai retiré celui de Staline, déjà à ce moment-là. »

Quand des surréalistes belges et les surréalistes révolutionnaires sont entrés au parti communiste stalinien, après la guerre, lui rejoignait la 4e Internationale. « J’ai été trotskiste jusqu’en nonante-quatre[viii]. Puis quand ils se sont présentés aux élections, j’ai rompu avec eux parce qu’on ne va pas au parlement bourgeois si on est révolutionnaire. D’ailleurs ils appartenaient à une tendance parti unique qui ruine les pouvoirs des conseils ouvriers. »

 « Je suis désolé mais la lutte de classes n’est pas terminée. Elle n’a pas disparu du jour au lendemain, elle est bien là, dans le monde entier. Les ouvriers allemands et la petite bourgeoisie allemande qui s’effondraient après le traité de Versailles qui était une honte, sont devenus hitlériens. C’était tout à fait normal. Maintenant ils vont voter Le Pen, mais c’est historique. “Les socialistes préparent toujours le fascisme”, celle-là, elle n’est pas de moi, elle est de Trotski ! »

« Ce qui reste plus que probable, c’est que le libéralisme (qui est sans cesse néo) mène à la catastrophe générale et que si sa faillite (qui a fait déjà quelques grands pas) n’est pas récupérée et remplacée aux mains d’une solide organisation de la classe exploitée, ce ne sera pas le Socialisme (dans le sens vrai, premier, ici) mais la Barbarie. Et tout indique, pour l’instant – tiens, une faiblesse optimiste, anomalie chimique – que c’est là que l’on nous mène. Je crains d’ailleurs que la force de destruction qui puisse arrêter le libéralisme mondial n’existe plus. Il est peut-être trop tard ».

L’aventure Edda

Entre l’été 1958 et octobre 1964, 5 numéros d’Edda : « ma revue », parurent. Aurait-ce été possible sans l’aide très active d’Édouard Jaguer ? Jacque Lacomblez le reconnaît aisément, mais il rappelle qu’il y mit une condition première :

« Jamais, dans ma revue, il n’y a eu un surréaliste révolutionnaire. Si Jaguer me montrait parfois des choses de Noël Arnaud[ix] ou d’un proche, je disais : “Non ! ça c’est radicalement non ! surtout pas lui”. »

Une table des matières des plus impressionnantes. Lui, en retrait : « Ah ! oui ? J’ai écrit aux gens… ». Une grande partie du travail de tissage de relations se faisait à Paris avec l’aide d’Édouard Jaguer qui, non seulement faisait les liens, mais intervenait beaucoup dans la revue. Début d’entente avec la revue Phases : « En 56-57, j’ai marché à fond, j’étais son lieutenant ». La rencontre de Lacomblez avec Breton a été pour beaucoup dans le rapprochement des deux Mouvements.

Puis de nombreux peintres et poètes se sont mis à sonner à la porte pour monter leurs travaux, « à la demande de Jaguer », diront certains : Carl Frederik Reuterswärd, Horst Egon Kalinowski, et la spectaculaire arrivée de Hundertwasser :

« Il avait un long pull rouge, il était pieds nus, il avait une Coccinelle rouge avec dedans son amie, et je lui dis : “Mais vous pouvez la faire entrer – Non, non, non, elle est très bien là-bas”, il monte, “j’essaie de la perdre depuis Vienne… J’ai dû l’épouser parce qu’elle est de la haute société viennoise et que je suis viré de l’Académie de Vienne”, parce qu’il avait fait sa grande spirale, et je lui dis : “Mais où allez-vous ? – Ah ! j’essaie de la perdre. Je vais passer par le désert de la Sierra Morena”. »

Et puis « en 64, il s’est passé quelque chose. Un jour, Jaguer et les surréalistes se sont fâchés et je n’ai jamais su pourquoi. Cette rupture a créé un malaise réel surtout chez Tarnaud et chez moi. Par amitié, j’ai suivi Jaguer. Il a écrit à Breton qui lui répondit : “Un réseau d’intrigues et de cancans […]. Je n’emploie pas le mot rupture, parce qu’il n’[en] est pas question…” ». à moi, il assurait : “Par delà nos déterminations affectives, je vous conserve, cher ami, toute mon amitié”. C’est une affaire personnelle qui n’est pas une affaire éthique, et Breton le signale dans sa lettre. Alors, nous, on était emmerdés parce que l’on sentait qu’on n’était pas “partie prenante” mais il y avait l’amitié qui jouait ! »

« Nous nous sommes demandé à ce moment-là, Claude et moi, si s’opposer au courant, être à contre-courant, avait encore une force réelle contre lui et si, tout au contraire, la résistance ne lui redonnait pas vigueur ; si le courant ne pouvait pas s’appuyer sur cette résistance (qui, de plus, acceptée, justifie une fausse liberté laissée). Ainsi, je crois que nos angoisses, nos révoltes peuvent faire un beau terreau pour une immense petite-bourgeoisie, une social-démocratie universelle qui ignore qu’elle courbe le dos dans d’éventuels “nouveaux aspects de consommer”. Rationalisations entraînent d’autres rationalisations… etc. Le pire des mots. Nous en sommes arrivés à nous demander s’il ne valait pas mieux offrir, au courant déferlant, notre moindre surface, soit se tenir “de profil”. Ce qui, pour certains, va jusqu’au silence. Par ailleurs, j’ai constaté que c’était – quasi – une réponse taoïste… Alors, avec Claude Tarnaud et Jean Thiercelin, nous avons sorti un tract rare et chic, en douze exemplaires : Défaire face. »

En 1966, la fin de la collaboration avec Jaguer a été un peu tulmutueuse. Lettre comminatoire à Lacomblez d’interdiction de publier Edda n° 6 car cela ressemble trop à Phases ! Réponse virulente de Tarnaud : « Quels lendemains qui chantent espérez-vous ?» Et chez Lacomblez, un peu de placidité wallonne pour dire : « “On continue. Moi, je continue les expositions dans le genre Phases”. Je ne suis pas parti de Phases, je ne fais rien contre Phases. Ils sont devenus fous à la tête du mouvement. »

Lacomblez a créé, à cette époque, les éditions L’Empreinte de la Nuit où ont été publiés des textes de Thiercelin, Tarnaud, D. Abel, Lacomblez…

Cette histoire a été très pénible pour ceux, Tarnaud, Gronier et Lacomblez, qui étaient proches de Jaguer. Toutes ces ruptures, ces combats de coqs sont à l’évidence contre-productifs : « Je dis des choses personnelles comme des furoncles qui sont vite oubliés, mais, en résumé, je suis pour “Liaisons surréalistes” au pluriel. Pour l’instant je crois que c’est le seul moyen de continuer quelque chose.. »

Et de poursuivre : « Il paraît donc que le Surréalisme est dépassé, mais au moins “il ne vend pas de la transparence au prix du verre”[x] ».

En pays cathare

Marcel Lecomte venait de publier, dans la revue Le Thyrse, une étude sur les tombeaux bogomiles en Bulgarie. Conversations sur les cathares. Lecomte lui conseille d’aller là-bas : « Vous vous adresserez à M. Fernand Costes, le téléphone c’est le 2 à Montségur ». C’était en 1958. Lacomblez, ayant fait la connaissance de Breton, lui annonce : « Je vais à Montségur » et celui-ci lui donne la même adresse ainsi que le 2 à Montségur.

Carcassonne, Pamiers, Lavelanet. Là, un seul hôtel, Le Roi d’Espagne. Un seul bus monte le vendredi, mais pour Montferrier, plus bas.

Sur la place à Montferrier, personne ! Une vieille sort et l’interpelle : « Vous êtes Espagnol ? – Pourquoi ? – Parce que vous êtes pâle comme un inquisiteur ! »… – Je voudrais bien aller à Montségur. – Qu’est-ce que vous allez faire là ? – Mais, le château. – Vous allez voir des tas de pierres ? – Oui, mais c’est chez M. Costes. – Ah ! Fernand ! »

Finalement, Fernand Costes est venu le chercher en 15 CV. Le ciel bleu s’est élargi et « j’ai vu Montségur, enfin ; c’est un temple, pas un château ! »

« J’ai passé le solstice de juin avec lui, dans le château, où le soleil entre par une sorte de meurtrière, devient un fil rouge et sort par la pareille sur le mur opposé. Et il y a une croix, mais en forme d’épée qui, en fait, se fiche dans la salle ronde qui n’est pas le donjon. »

« Un angle du château est extraordinaire, à tel point qu’il existe, mais que pour être vu, ils ont dû creuser une rainure. À chaque passage du soleil, aux Solstices, le plus grand nombre des façades est illuminé, et, à un moment, le soleil se fiche dans la rainure. C’est extraordinaire et significatif. Il y a aussi des corbeaux en pierre faits pour soutenir une plate-forme disparue, qui devait être en bois à l’époque, pour la prière vers le soleil. Et là certains ont fait le rapprochement avec le mazdéisme et Zoroastre. »

Ce fut une expérience fondatrice pour le mystique athée, tant philosophiquement qu’artistiquement.

Les images

L’on ne peut passer sous silence, considèrant la voie de l’image que Jacques Lacomblez allait emprunter, l’influence de son grand-père maternel qui le menait, tous les dimanches, visiter les expositions et les musées ; il était vers ses 7 ou 8 ans. Certes, il ne vit rien à cette époque du Surréalisme, mais, en plus de beaucoup de peintres mineurs, voire « du dimanche », dans les galeries, certaines œuvres des symbolistes belges comme Fernand Khnopff, Xavier Mellery, Georges Le Brun, Constantin Meunier (ce dernier pour les dessins) qui tranchaient avec l’invasion de l’expressionnisme flamand.

Tôt après la 2e Guerre mondiale, une découverte fondamentale : « Je crois que c’est cette exposition Van Gogh qui me détermina à prendre le chemin de la peinture. Je dois dire que l’homme m’importait autant que ses œuvres. Et je fus surtout impressionné par ses dessins : l’extraordinaire circulation des traits, leur accumulation… »

Autodidacte, il fit ses classes en copiant minutieusement les gravures d’Albert Dürer qui le fascinaient ; il se plongea aussi dans les livres d’entomologie et de médecine, « fortement attiré par la gravure des insectes et leurs détails, des éléments du corps humain : on n’en était pas encore à la catastrophique photographie illustrative ».

En fin 1948, la rencontre avec le peintre et militant politique Heerbrant fut décisive : c’est chez lui que Lacomblez découvrit l’œuvre de Chirico. C’était comme l’irruption de « l’invisible rendu visible » qui « me sautait à l’inconscient plus qu’aux yeux », comme si soudain « le paysage même dépaysait », comme « si les éléments familiers connaissaient une nouvelle évidence dans une relation révolutionnée ».

En 1952, Lacomblez fit sa première exposition, la seule où apparaît encore ce que l’on pourrait appeler un Surréalisme figuratif (définition sommaire) venu de Dali, de Chirico, et où, également, transparaît son admiration pour Yves Tanguy. Mais il abandonnera rapidement « l’image prévue » pour des recherches où les « coulures », le hasard des taches et « gifflages » de térébenthine, les empreintes etc. lui donnaient encore comme un nouvel univers à explorer. C’est l’ombre de Max Ernst qui, désormais, orienta ses chemins, doublée, non contradictoire, par celle de Kandinsky.

Marcel Lecomte, à cette époque, eut une heureuse formule : « Somme toute, vous créez un canevas de suscitations ». Ce canevas premier permettait la révélation d’un monde où le voyageur que devient le peintre ou le dessinateur ne peut plus prévoir son cheminement mais se laisse enchanter par une certaine errance dont il ignore l’aboutissement. Cependant, Lacomblez n’abandonna jamais les formes abstraites susceptibles d’habiter ces « paysages », d’un Ailleurs découvert, de cosmogonies non répertoriées et où l’on peut voir une certaine fidélité à Kandinsky.

« Ce canevas de suscitations dont parlait Marcel Lecomte, j’ai cru pouvoir le retrouver dans ce que certains peintres taoïstes chinois appellent le “Chaos bienveillant”. Plusieurs personnes m’ont déjà dit qu’il y avait, dans mes images, une manière d’organisation du Chaos. C’est une explication ou définition un peu sommaire, mais séduisante, mais je me demande si le “Chaos” ne possède déjà pas sa structure… il ne s’agirait dès lors, que d’une tentative de révélation de cette structure. »

« Depuis environ une trentaine d’années, je voyage surtout, que ce soit sur la toile ou sur le papier, à partir d’empreintes reportées sur le support ou à partir de matrices travaillées sur du papier plastifié, à la peinture à l’huile pour la toile – ou à l’encre de Chine pour le papier, avec le couteau à peindre ou tout autre objet à l’aide desquels je grave dans la couleur étalée selon certaines formes. Je reporte ces matrices sur la toile ou la feuille de papier, comme des décalcomanies, empreintes heureusement infidèles à leur base gravée. »

« Je tiens pour essentiel le principe selon lequel le “Quoi” se trouve déjà dans le “Comment”, ce qui me fait préférer la question “Comment c’est fait ?" à celle, plus coutumière, “C’est quoi ?”. Tient à cela, également, la nécessité – en ce qui me concerne – d’un lent artisanat, nullement opposé à l’automatisme, trop souvent confondu avec la spontanéité. Je me souviens de longues discussions à ce propos avec Adrien Dax, à Toulouse – Adrien Dax avec qui je fus toujours d’accord et sur tous les sujets : une des plus belles rencontres de ma vie. »

« J’insiste sur l’artisanat, c’est que je me sens, profondément, comme un fabricant d’images plus que comme un peintre – ce qui fait corporatiste. Imagier plutôt que peintre, avec le souci de réduire la distance sociale et technique entre ces deux catégories. Bref, et ceci est important, je ne suis guère un artiste ni un “anartiste”– comme ces producteurs honteux qui pensent œuvrer en dehors du Système veulent se nommer (il n’y a pas d’extérieur au Système ; il serait aisément récupéré) – mais un être humain qui écrit, qui peint, qui dessine – entre autres choses. La pratique de l’art, même souvent au sein du Surréalisme, ne limite pas la vie. »

L’écriture

L’arrivée vers l’écriture, c’est évidemment d’abord les lectures. Ce fut Prévert, vite abandonné. « Le Dîner de têtes, c’est quand même quelque chose… ». Bien sûr aussi Jules Verne, « Les Indes noires, c’est un chef d’œuvre », Michel Zévaco, Walter Scott, « je me souviens de La Sorcière des Shetland », Fenimore Cooper. « Ah ! mais c’est épouvantable : en même temps on lisait Tchékhov, Cronin, Delly, mais on lisait tout ! »

Très tôt aussi, il a commencé à écrire – et a tout déchiré. Puis lectures de Shakespeare, Balzac, « le seul addendum au Capital de Marx. Je suis en train de relire Le Lys dans la vallée, je tombe d’admiration », et enfin les Manifestes du surréalisme qui ont été décisifs – « lecture difficile quand on est jeune, il faut se reprendre à plusieurs fois pour saisir une page, vérifier avec les copains si on a compris comme eux… ». Tous les romantiques allemands – mais surtout Novalis – ; Senancour, Meyrink, d’autres auteurs qui l’ont énormément inspiré.

Et Mallarmé, définitif, semble-t-il. Les citations lui coulent de la bouche, avec un sourire ravi. Ses propos sur la littérature, il les achève provisoirement par l’anecdote de Valéry qui, au moment de mourir, avait dit de tous ses trésors bibliophiliques et littéraires : « Tout ça ne vaut pas un beau cul ».

« … Les grands poètes, j’en retiens deux : Rodanski et Tarnaud. Je sais que c’est un peu court, mais il y a chez eux un terrible maelström, digne de Malcom Lowry. C’est cet aspect qui justifie ma brièveté ».

Le corpus écrit de Lacomblez, ce sont surtout des poèmes de la forme dure des vers mallarméens. Il y a aussi deux magnifiques opuscules d’aphorismes : Le Peu quotidien et Presque rien : le jaillissement des phrases courtes, ébullition de joie noire : « je sais que je tente, un peu, de m’en tirer par de la fumée humoresque, mais j’avoue toute fragilité devant pareille vastitude ».

La métrique de ses poèmes est « réactionnelle contre le bavardage de l’écriture automatique » : beaucoup de vers impairs (ah ! Verlaine).

Et la musique, très importante pour Lacomblez, profonde source d’inspiration aussi. Wagner, Schoenberg, Monk, Ornette Coleman, tout le jazz – noir, raciste en jazz !

Je continue

« Entre l’Alpha et l’Oméga, assieds-toi… ou étends-toi (sur trois points de suspension, par exemple, c’est bon pour le dos, paraît-il).

Tous vont te dépasser, se pressant vers l’Oméga.

Tout d’abord, tu ne verras plus que leur dos,

ce qui est déjà un mieux. Puis ils s’effaceront

à l’horizon, pour ton bien-être total.

C’est bon d’être dépassé…

Ils ignorent que l’Oméga qui les attend n’est

qu’une stricte copie de l’Alpha. »[xi]

Jacques Lacomblez a subi ces deux dernières années les orages de l’économie immobilière, se faisant quasiment virer de chez lui.

Aujourd’hui, il dit : « Je continue » et son plaisir est grand de citer encore une anecdote : « Un vieux taoïste aveugle a dit : “Passés septante ans, on allume une bougie plutôt que de maudire l’obscurité”. Je l’ai marqué sur mon chevalet. »

« Je vais continuer avec vents et marées ». Défaire face.

Georges-Henri Morin & Christian Oestreicher. Publié dans le n°30 de Contretemps.

[i]        Communication personnelle, dimanche 29 novembre 2015, Lyon.

[ii]        Leconte de Lise, Le Sommeil du condor, in Poèmes barbares.

[iii]       Stéphane Mallarmé, Tombeau, 1897.

[iv]        Le lycée en Belgique.

[v]        Guillaume Vanden Borre, Bruxelles 1896-1984, peintre abstrait.

[vi]        Panneau d’affichage biface en Belgique.

[vii]         Peintre, graveur, aquarelliste, illustrateur et sculpteur (1912-1982).

[viii]       94.

[ix]        Un des fondateurs français des Surréalistes révolutionnaires adhérents au PCF.

[x]        Extrait de Bois flottés, à paraître aux éditions Somnanbula, Montréal.

[xi]        Extrait de Bois flottés.

 

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