"Je suis Charlie, dimanche, je ferais cap sur une autre société, un autre monde"

Cela fait des mois que ma plume est restée silencieuse dans l’espace public. Un besoin profond de prendre de la distance, de laisser mûrir mes réflexions, d’interroger mes certitudes et mes doutes, d’être dans un autre temps que celui de la réactivité…

Mais ce tragique mercredi a tout chamboulé. Me voilà rebaptisée. Je suis Charlie. Pourquoi suis-je touchée si profondément par cette tragédie ? Dès jeudi, 12h05, après un inattendu et émouvant moment de recueillement, au pied de cette tour de 22 étages, où habituellement les gens se croisent quotidiennement sans se voir vraiment, j’ai éprouvé l’immense nécessité d’écrire. Ma manière de tenter d’interroger et de comprendre ce qui se nouait et jouait en moi, ce qui s’était noué et joué dans ce rassemblement la veille, soir du drame, place de la République, à Paris. J’ai été prise aux tripes par ces moments intenses de tristesse, de dignité, de solidarité et de fraternité partagés.

Aujourd’hui, samedi, je suis devant mon clavier. Au-delà de mon intention initiale, me voilà presque sommée de justifier ma présence dimanche à la marche organisée. Or, pour moi, y être était une évidence. Suis-je à côté de mes pompes ? Suis-je submergée par mes émotions ? Incapable de raison ? Drôle, je n’ai jamais fonctionné ainsi. La raison d’un côté, les émotions de l’autre. Le cœur a ses raisons que la raison ne devrait pas ignorer. Rechercher l’harmonie entre l’esprit, le cœur, les énergies du corps, n’est-ce pas viser l’émancipation ? 

Pourquoi ai-je ce curieux sentiment de vivre un véritable deuil ? J’essaie d’y réfléchir depuis le choc de la première information. Je ne sais qui a eu l’idée initiale dès mercredi après-midi du slogan « je suis Charlie », mais il a réellement traduit ce que nous avons sans doute tous ressentis au plus profond de nous-même. Nous connaissions ou avons le sentiment de connaitre une partie des victimes. L’acte a été barbare. Une violence froide qui interroge notre humanité. Il se passe au cœur de la capitale. Il porte atteinte à un des principes démocratiques fondamental qu’est la liberté d'expression. Plus encore, ces journalistes et policiers tombés incarnaient la République, sa devise, ses valeurs. C’est ainsi que je le comprends. C’est une partie de nous que l’on a voulu assassiner. Ils étaient nous. Nous sommes eux. Oui, je le sais, je l’ai d’ailleurs souvent écrit, chaque jour notre devise liberté, égalité, fraternité est attaquée, affaiblit, vidée de sa substance. Mais c’est souvent insidieux. Là, nul ne peut fuir sa responsabilité. Se réfugier dans l’angoisse et la peur ou rester debout, dignes, solidaires. Oui, je suis en deuil. Oui mes émotions sont intenses. Oui je suis fière de tous les rassemblements spontanés qui se sont organisés dès mercredi soir. Fière de ce qu’ils ont exprimés. Je réécris ces mots non sans une certaine délectation. Dignité. Solidarité. Fraternité. Cette tragédie ravive notre humanité, tout simplement. C’est énorme. Un immense besoin de se retrouver s’exprime. Etre ensemble pour partager ces émotions, vivre le deuil, mais aussi retrouver le chemin de ce qui nous lie, nous relie. Chacun à son niveau est interpellé consciemment ou inconsciemment. Même, et peut-être surtout, les moins engagés. C’est ce que je constate dans mon entourage. Où allons-nous ? Quelle société voulons-nous ? Oui, le gouvernement, les partis politiques ont appelé à ce rassemblement. Ils sont dans leur rôle. Oui les tenants européens de l’ultralibéralisme seront dans le cortège. Mais j’m’en fous. Je leur accorde le droit d’exprimer aussi leurs émotions et leur humanité, même si j’ai plus de doutes sur leurs capacités d’analyser les causes profondes ayant conduit à ce drame et ne suis pas dupes des enseignements qu’ils vont vouloir en tirer. Mais, croyez-vous vraiment que toutes celles et ceux qui vont se déplacer avec leurs tripes à nues et leurs cœurs prêts à la communion républicaine répondent à l’appel d’organisations politiques qu’ils fuient depuis tant d’années ? C’est le peuple qui sera dans la rue. Vous savez, le fameux peuple, celui au nom de qui nombreux s’expriment d’une manière trop souvent abstraite. Seul, entre amis, en famille, en associations, il sera là, bien vivant. J’en suis. J’y serai. Pour tout cela et aussi désormais pour rendre hommage aux nouvelles victimes de jeudi et d’hier. 

Il y a quelques jours encore, dans la morosité ambiante, comme tout le monde je m’interrogeais sur l’avenir. Sur que faire pour faire face à cette crise globale, politique, démocratique, écologique, économique, financière, sociale, culturelle. Je souhaitais une très belle année à mes proches, ajoutant « malgré tout ». Je les invitais à ne jamais perdre de vue l’étoile. A vivre dans la joie, la tendresse, l’amitié, l’amour. Leur disait que sans cela, et sans lutte, sans pugnacité ni persévérance, nous ne changerions ni la vie, ni la société. Souvent, je me disais que seul un événement inédit serait susceptible de créer un sursaut. Je me sentais en décalage avec toutes celles et ceux qui, une nouvelle fois, allaient se lancer corps et âmes dans les batailles électorales. Et si le sursaut venait maintenant ? Beaucoup de celles et ceux qui refusent les urnes seront dans la rue dimanche. Croyez-vous qu’ils soient des moutons de panurge ? Pour ma part, j’ai toujours pensé que la grande majorité d’entre eux, dont je fais partie parfois, sont les premiers à dénoncer l’absurdité du fonctionnement de la cinquième République, qui n’est que trop souvent une parodie de démocratie. Ils, elles, je, sommes, serons à la recherche d’unité. Devrions-nous fuir cette volonté, ce besoin profond de nous unir ? J’avoue ne pas être sur cette longueur d’ondes. Vais-je être renvoyée dans mes cordes au nom d’une certaine naïveté ? Ce serait un peu facile. Je ne pense pas fermer les yeux sur cette autre réalité. Je sais bien que certains sont à l’affût, qu’ils ont déjà commencé et vont continuer à instrumentaliser ce drame, à tenter d’exacerber des idées racistes et islamophobes. Mais je n’ai pas envie de leur laisser le champ libre. Je pense au contraire que le moment est venu et bien venu d’accentuer les prises de conscience. De redonner sens tous ensemble à la devise républicaine qui est, quoi qu’on en dise, fortement ancrée dans la culture française. C’est la liberté que ces fanatiques ont tenté d’assassiner. C’est pour elle que nous nous dressons aujourd’hui. C’est l’égalité et la liberté qu’il va nous falloir interroger demain. Les inégalités n’ont jamais été aussi fortes. Qui ne le vit ou ne le ressens ? C’est la solidarité et la fraternité qui vont devoir nous guider. L’heure n’est plus, n’est pas au repli sur soi, à la stigmatisation ou à la colère. L’heure est à l’échange, la compréhension et aux questionnements. Un grand remue-méninge s’impose pour construire partout et le plus collectivement possible une société plus humaine, plus juste, plus solidaire. Notre République laïque et démocratique devra, j’en suis intimement convaincue, inéluctablement franchir une nouvelle étape… une 6ème République sera au bout de ce chemin. Mais dans quel monde ? Comment ne pas interroger le rapport de la France au monde ? Les conflits armés n’ont eu de cesse de proliférer. La logique de guerre serait-elle inéluctable ? N’a-t-elle pourtant pas démontré suffisamment son impasse ? N’est-elle pas le terreau sur lequel naissent tous les fanatismes ? 

Demain, dimanche, je ferais cap sur l’émancipation humaine, individuelle et collective. Je marcherai pour une autre société, un autre monde. 

 

Lydia Martins Viana, le 10 janvier 2015.

 

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Auteur: 
Lydia Martins Viana