L’« océan d’images », les femmes et la photographie aujourd’hui

Entretien avec Nadia Benchallal

Nadia Benchallal est photographe indépendante. Née en France de parents algériens, elle a grandi dans le Béarn avant de compléter ses études à l’International Center of Photography de New York. Après avoir débuté dans la presse américaine par des portraits en noir et blanc, elle est revenue en Europe, effectuant pour la presse française et internationale des reportages qui l’ont conduite du Maghreb à l’Extrême-Orient. Elle continue d’enrichir un projet singulier, conçu dès 1994 autour des femmes des pays musulmans. Elle a fait partie des dix photoreporters de premier plan interrogés par Helen Doyle pour son film Dans un océan d’images, qui a reçu en 2013 le prix du meilleur film canadien. Elle a bien voulu répondre aux questions de ContreTemps sur son œuvre principale toujours en cours et sur les conditions actuelles de son métier.

ContreTemps : Le photoreportage passe pour un métier d’homme. Être une femme est essentiel pour le projet que tu poursuis et que nous allons évoquer, mais cela t’a-t-il empêchée, cela t’empêche-t-il encore de couvrir d’autres sujets ? Cela influe-t-il sur les travaux qu’on te commande, du fait du danger qu’implique le métier, ainsi que l’a montré récemment la mort de Leila Alaoui ?

Nadia Benchallal : Le métier de photographe est depuis plusieurs décennies un métier où les femmes se sont investies, comme vient de le rappeler une grande exposition parisienne[1]. Aujourd’hui elles sont présentes dans tous les médias de tous les pays. Pour mon projet « Sisters », être une femme d’origine arabe a forcément joué dans l’accès et la confiance que ces « sisters » m’ont témoignés, développant une grande ouverture d’esprit et pas mal de complicité. Dans la culture musulmane la séparation homme-femme, public-privé est très marquée au sein de la société. Un homme photographe peut bien sûr travailler sur le sujet, son accès et son travail seront sûrement intéressants mais son approche sera forcément très différente.

Quant au danger, le ou la photographe ne le mesure pas en permanence. Qu’on réalise un reportage de commande ou un travail personnel, on est avant tout préoccupé par le projet en cours. Il y a toute une phase de préparation, on étudie le dossier avant de partir, on voit où il est possible d’aller ou non, mais c’est sur le terrain que le ou la photoreporter doit à la fois recueillir les informations les plus précises, les plus « sûres », dans tous les sens du terme, parce qu’elles conditionnent sa sécurité, et déployer toute son intuition, qui dépend assez largement de son expérience du danger, celui qu’on palpe sur place.

Je peux te citer deux situations emblématiques que j’ai connues et « couvertes » presque en même temps, au milieu des années 1990, l’Algérie et la région de Srebrenica en Bosnie d’aujourd’hui, autrement dit une guerre larvée comparée à une guerre ouverte. En Algérie, il y avait des zones qu’il aurait été insensé de chercher à visiter, mais partout ailleurs le danger était à la fois invisible et omniprésent, cela pouvait venir de partout. À Srebrenica, tout était bordé, l’ennemi ou le danger étaient repérés, on en connaissait la direction, la distance, presque les heures à éviter. Tout dépend bien sûr de ce qu’on cherche à photographier et des risques qu’on est prêt à encourir pour cela, mais j’ai évidemment frôlé moins de dangers en Bosnie qu’en Algérie, d’un côté une guerre « simple », de l’autre quelque chose de beaucoup plus complexe. La prise de risque dépend aussi de la volonté de témoigner, et la plupart des gens qui travaillent à collecter et à publier des témoignages en sont conscients, se demandant toujours jusqu’où aller pour les recueillir. Il arrive aussi qu’on ne se mette pas en danger en tant que photographe, et qu’on se trouve au mauvais endroit au mauvais moment – c’est ce qui est malheureusement advenu à Leila Alaoui[2], le danger est venu à elle, comme ça aurait pu être mon cas en Algérie, et comme ça l’a été pour les gens massacrés en novembre dernier à Paris. Rien de plus actuel, dans ce pays-ci, que ce danger qu’on ne peut pas prédire, parce qu’il est complexe, et qu’il demande une prise de conscience de cette complexité, de ses rapports avec ce qui se passe dans les pays en guerre, et qui est en train de nous atteindre directement.

CT : On parle depuis longtemps de la crise du photojournalisme, liée au déclin de la presse écrite, à l’inflation des photographies d’amateurs, au développement des supports numériques et des banques d’images à bas coût, faisant disparaître peu à peu les agences de photos et les photoreporters professionnels. Comment trouves-tu à continuer d’exercer ton métier ?

N. B. : Il est très difficile aujourd’hui de vivre de ce métier de manière indépendante et paradoxalement le nombre de supports et de photographes a augmenté. L’arrivée du numérique et du multimédia a changé la donne, et il est très intéressant de voir l’expression et la richesse créative qui en résultent, mais désormais, les travaux de commandes « presse » sont limités par des délais et des budgets sans cesse réduits, avec des médias dominants qui préfèrent utiliser des photos déjà réalisées et à bas coût. Beaucoup de jeunes photoreporters professionnels se sont délocalisés pour s’installer dans les pays à « couvrir » et avoir un accès plus rapide à l’actualité locale, mais sans réelle promesse de publication ou de commande, sans parler des risques qu’ils prennent ou des tarifs très bas pratiqués par les groupes de presse.

Ce qui me permet de continuer en dépit de ces difficultés, c’est sûrement la passion de l’image, l’originalité des sujets que je traite, et mon engagement, qui est de raconter des histoires, de témoigner. Pour un trop grand nombre d’entre elles, ces images numériques manquent de vie, sont au mieux dans l’illustration et jamais dans l’histoire. S’il n’était déjà pas facile d’être photographe et d’en vivre il y a trente ou cinquante ans, la situation a largement empiré : les moyens techniques sont beaucoup plus accessibles, c’est bien, mais servent uniquement à produire de belles images, incapables de déboucher sur un récit, un livre, quelque chose de fort. On y sent de moins en moins de culture photographique, de moins en moins de réflexion et de vie humaine. La multiplication des images, leur succession de plus en plus rapide font qu’elles s’effacent ou qu’on ne les voit plus, on est dans le voyage touristique et non dans la documentation. Or c’est un chapitre essentiel de l’histoire de la photographie, si l’on se remémore les travaux des jeunes gens envoyés observer les États-Unis par le gouvernement Roosevelt, comme Walker Evans, Dorothea Lange et bien d’autres, ou ceux de Robert Frank le long de la route 66, rassemblés dans son livre de 1958, The Americans, où le public étatsunien de l’époque refusait de reconnaître sa propre réalité parce que le regard du photographe n’était pas esthétisant. Ce mélange de réalité objective et de regard subjectif qui est le propre de la photographie documentaire est en train de se perdre aujourd’hui, notamment sous l’effet de la profusion numérique, mais peut-être aussi parce qu’il y a des images qu’on ne veut pas voir.

CT : L’intérêt esthétique et spéculatif que portent à la photographie les « acteurs du marché de l’art », collectionneurs et marchands, n’a jamais été aussi grand. Les photoreporters comme toi en bénéficient-ils ?

N. B. : Le photoreporter raconte le monde qui est en train de se faire. Les photos de reportage qui se vendent sur le marché restent rares, il faut qu’elles aient une valeur iconique et viennent de photographes anciens, plus ou moins connus, ayant travaillé en argentique et en noir et blanc. Il y a aujourd’hui une tendance à la photo très léchée, dévitalisée, où l’on montre et regarde le beau, en écartant ou en oubliant le fond, les contours. Ceux de la jeune génération qui s’y essaient produisent des travaux destinés à des musées ou à un certain marché, sans considération pour le regard ni pour le sens même des images. Quant aux travaux à l’ancienne, en photographie argentique, avec le temps que cela suppose, ils sont reçus eux aussi comme des pièces de musée, non des photos documentaires ou d’actualité ! Dans la course au financement des reportages, avec de plus en plus de bourses et de moins en moins de commandes de médias, c’est la fulgurance des sujets qui l’emporte, ainsi que la séduction des dossiers aujourd’hui préparés grâce à internet, au détriment de la réflexion et de l’expérience du terrain. Le ou la photoreporter n’a pas toutes les clés en partant, il faut savoir les trouver sur place.

CT : Helen Doyle t’a retenue avec neuf autres grands photoreporters pour son film Dans un océan d’images. Peux-tu rappeler ce que tu tenais surtout à dire dans la séquence qu’elle te consacre ?

N. B. : À ce moment-là, je me questionnais sur l’évolution de la photographie à bas coût, le lowcost de l’image et la presse qui changeait. Helene Doyle a donné la parole à différents photographes dont la qualité des travaux et la diversité des approches expriment leurs préoccupations du monde avec ses paradoxes, ses injustices et ses espoirs. Faire des images, c’est tenir compte d’éléments importants : la politique, l’économique, et la culture des pays. La photographie donne une vision objective dans son contenu et subjective dans la manière de traiter l’information. Il était important de dire que c’est un investissement personnel avec une grande responsabilité, dans le traitement et l’approche des mondes qui se font et se défont. Pour reparler de Srebrenica, où j’ai assisté à la chute de la ville et suis revenue plusieurs fois ensuite, j’ai pu observer, notamment au centre d’aide psychologique pour les femmes victimes de violences sexuelles de Tuzla, comment se reconstruit une identité ou non : est-ce qu’on se reconstruit quand on a tout perdu ? Nées yougoslaves, elles étaient devenues bosniaques, avaient aussi à construire cela… Mais à côté de tous ces drames, l’attachement à la vie, un grand nombre d’enfants nés durant la guerre parmi les déplacés que j’ai vu passer au check point les 11 et 12 juillet 1995, d’autres aperçus plus tard, nés bosniaques, qui n’auront pas connu la Yougoslavie, et avec qui on est déjà dans ce qui se construit. Mais tout cela ne s’observe qu’en y passant du temps.

CT : À côté de nombreux autres projets, tu mènes depuis longtemps ce que tu appelles ton œuvre principale, work in progress consistant à photographier des femmes musulmanes dans le plus grand nombre de pays possible. Peux-tu rappeler pourquoi le livre de Marc Garanger, Femmes algériennes 1960 (1982, éditions Contrejour), avec ce qu’il a de brutal, a été l’élément déclencheur ?

N. B. : J’ai découvert ce livre à la bibliothèque de l’école Internationale de la Photographie (ICP) à New York. Le regard de ces femmes exprime et dénonce la brutalité d’une époque : c’est le colon qui ordonne qu’elles se dévoilent, et leur regard montre qu’on est déjà dans la guerre. Ces photos sont à la fois un formidable témoignage sur la guerre d’Algérie, d’où leur grande valeur documentaire aujourd’hui, et une contribution à l’histoire du pays, ou aux trous de son histoire, pour qui sait les regarder. On cherche aujourd’hui à mettre des noms sur ces visages de femmes, mais on les a oubliées pendant des années ! Ce livre m’a fait prendre conscience que je ne connaissais pas ce pays et a été l’un des éléments qui m’a permis de devenir photographe.

CT : Tu as donc commencé par l’Algérie, en 1992, très différente de celle saisie par Garanger, Pierre Bourdieu ou d’autres témoins de l’époque. Qu’était-elle alors, qu’est-elle aujourd’hui, puisque tu y es retournée il n’y a pas si longtemps, notamment pour Le Monde ?

N. B. : L’Algérie que j’ai découverte en 1992 était celle de la décennie noire, un pays qui se cherchait, une guerre fratricide où beaucoup d’innocents ont payé le prix fort. Aujourd’hui l’Algérie développe ses infrastructures, l’économie va mieux, offre de nombreuses possibilités sans profiter à tout le monde, il y a une démographie galopante et le social est un élément de préoccupation des populations. Deux guerres ont sévèrement marqué les esprits des Algériens, c’est un pays jeune qui est en train de se faire, et où règne une formidable envie de construction, une énergie qui s’exprime dans tous les domaines : économique, politique et culturel. Mais on ne lui donne pas les moyens publics, et ce sont des initiatives privées, comme « la Baignoire » créée à Alger par l’homme d’affaires Samir Tourni, qui génèrent des activités culturelles et artistiques, des lieux alternatifs qui essaient d’ouvrir des portes. Le pays reste hermétique, complexe, l’information y circule encore très peu.

CT : Tu l’as souvent rappelé, tu n’as pu photographier ces femmes de sociétés musulmanes qu’à force d’établir des dialogues et des relations de confiance. Dans quelles langues dialogues-tu, sur quels sujets, et cette confiance te permet-elle de recueillir mieux que des poses étudiées devant l’objectif ?

N. B. : Le français ou l’anglais avec ou sans interprète, tout dépend encore une fois de la situation. Être une femme née musulmane parmi les femmes musulmanes m’a effectivement ouvert des portes. M’installer dans leur quotidien a favorisé la curiosité, valorisé la qualité du dialogue et construit progressivement le lien. Ma manière de procéder a ouvert le champ sur un questionnement. Elles ont été aussi curieuses que moi et ont posé beaucoup de questions sur mon indépendance, le pays où je vis et ceux que j’ai visités, les gens que j’y ai rencontrés et ma vie personnelle. C’est une manière d’établir la confiance, et pour elles de réaliser qu’une femme d’origine musulmane peut faire les choses autrement, s’assumer complètement sans exercer une activité salariée ni dépendre d’un homme, ce qui est difficile à comprendre dans des sociétés si attachées au lien familial. Leur curiosité est aussi interpellée dans leur rapport à l’image, celles que je prends de leur vie quotidienne sont très éloignées des photos qu’on prend d’elles lors des célébrations ou des cérémonies, elles ne savent pas trop ce que je ferai des miennes, n’ont pas idée de leur caractère documentaire ou historique, et la curiosité est également dans cet écart, et dans ce rapport différent au temps.

CT : Quelles raisons décident les femmes que tu photographies à participer à ton projet, celles que tu leur exposes, ou les leurs qui pourraient être différentes ? Que te semble contenir à leurs yeux le terme de « Sisters », titre que tu donnes depuis longtemps à tes expositions et qui te sert de mot de passe auprès d’elles ?

N. B. : L’envie pour elles d’y participer est déterminée par la manière de me présenter et de leur soumettre mon projet. Certaines étaient fières de montrer ce qu’elles sont et d’autres de dénoncer leur situation. L’idée de savoir que ces photos allaient voyager et être vues est un élément aussi très important. « Sisters » est née d’un constat au cours de mes voyages et des différents pays où j’ai développé ce projet. Les hommes et les femmes s’interpellent ainsi par respect ou par affection. Au Bangladesh, par exemple, c’est le terme de reconnaissance et de respect hiérarchique que tous utilisent pour s’adresser à Runa Khan, fondatrice et directrice de l’association Friendship qui dispense des soins gratuits dans un hôpital flottant, sur le cours supérieur du Brahmapoutre, attirant même des gens de Dacca. En même temps, le mot souligne qu’on appartient au même groupe, à la même communauté. 

CT : Il te faut compter avec les hommes entourant ces femmes à un titre ou à un autre. Sont-ils inclus dans ces relations de confiance, contournés, écartés, laissés dans l’ignorance ?

N. B. : Les pays où je suis allée sont très différents les uns des autres et les conditions de travail changent en fonction de la compréhension et de l’ouverture que l’on m’offre. Le choix se fait aussi en fonction d’un intérêt commun et d’une envie de véhiculer un message. Ma démarche est de montrer cette différence sociale, culturelle et politique, et les hommes y participent aussi. Concrètement, quand il s’agit de demander une autorisation au mari, il renvoie le plus souvent à la décision de sa femme, il peut même se faire que la décision ne soit jamais vraiment prise. En réalité, ce sont les femmes qui décident, les hommes ne se déterminent pas et servent un peu d’alibi. Il s’agit d’établir une connivence, jusqu’à ce que tout le monde se sente à l’aise, il faut parfois plusieurs tentatives avant d’y parvenir. La situation est différente quand on travaille pour la presse : on est attendu, et le plus souvent accompagné. Pour un sujet personnel, il faut du temps pour générer une attention, puis un début de complicité, c’est à la fois facile et compliqué, tenir compte du sentiment de vulnérabilité et du souci de dignité, des hésitations et du potentiel qu’elles recèlent. J’ai connu des refus absolus, il est arrivé aussi que je rencontre des personnages intéressants sans jamais les photographier.

CT : Dans les pays que tu visites, n’arrive-t-il pas à des hommes de photographier des femmes qui leur sont proches, ne serait-ce qu’à titre familial ? Dans ce cas, quels effets déclenchent tes photographies ? Et qu’en est-il dans le cas contraire ?

N. B. : Oui, elles sont photographiées dans les médias par les hommes quand elles sont sur la place publique, qu’elles ont quelque chose à revendiquer. La photographie est également souvent liée à l’administration (carte d’identité, passeport, etc..), et on l’utilise dans les célébrations familiales et religieuses de manière à garder une trace. Ma démarche est autre et me permet de leur expliquer pourquoi je veux les photographier.

CT : La photographie numérique que tu pratiques aujourd’hui plus souvent que l’argentique offre la possibilité, dès après la prise de vues, de conserver ou d’effacer les photos. Montres-tu cela aux femmes quand tu viens de les photographier, les associes-tu à cette sélection ? Ou te réserves-tu la possibilité de « retravailler » tes photos ?

N. B. : Parfois je leur montre car elles le demandent mais je préfère sélectionner les images et leur donner un tirage papier après. La sélection se fait au retour du voyage. Je garde toutes les images comme un carnet de notes de manière à y revenir si nécessaire, regarder l’évolution et garder la trace d’un parcours. Je retranscris le cheminement sur la planche contact, il y a parfois des photos que je redécouvre… Comme je suis de l’école de Cartier-Bresson, je ne recadre ni ne retouche jamais mes photos, tout se trouve déjà dans le viseur. Je n’utilise ni moteur ni mode rafale, j’anticipe, je calcule le coup d’après, en tâchant de me placer au bon endroit pour saisir le bon moment.

CT : Après que tu as obtenu de les photographier et de pouvoir diffuser leur image, qu’advient-il de ces femmes à plusieurs mois ou années de distance ? Cela leur aura-t-il profité ?

N. B. : Il est très difficile de dire ce que change une image dans la vie des personnes photographiées. Le nombre de personnes que j’ai photographiées est trop important pour garder le contact avec toutes. Alors ça se joue à l’affinité et aux liens d’amitié qui se sont noués au fur et à mesure, en fonction des allers et retours.

CT : En publiant et en exposant tes photos, un de tes principaux objectifs est de ruiner les clichés pesant sur les femmes vivant dans ces sociétés patriarcales, conservatrices et saisies ces derniers temps de compulsions rétrogrades. Tu insistes sur la modernité de ces femmes : peux-tu en livrer quelques indices ?

N.B. : Elles sont de plus en plus nombreuses à faire des études supérieures et on peut constater qu’à  tous les échelons de la société, elles ont gagné du terrain. Les femmes sont dans toutes les catégories professionnelles mais on en parle peu. Certes beaucoup de choses restent encore à faire et spécialement dans les catégorie sociales pauvres ou rurales. Mais l’éducation gagne du terrain partout. Les femmes ont compris que c’était essentiel, à la fois pour leur indépendance matérielle et pour l’évolution de la société, mais elles font cela dans le silence, on ne les voit pas. Elles mesurent le poids des traditions et du conservatisme, mais au lieu de les affronter ou de tenter de les déstabiliser, elles les utilisent, s’y faufilent, spécialement dans les pays du Golfe, et elles y arrivent souvent grâce aux hommes, dont beaucoup sont ouverts à la cause des femmes, et à leur promotion à des tâches non subalternes. Il m’est arrivé de faire un reportage auprès du prince Al-Walid, le fils de Talal surnommé « le prince rouge », le seul en Arabie saoudite à travailler dans ses bureaux avec des femmes sans qu’elles soient voilées, ce qui implique que les maris, les pères, les frères ont donné leur autorisation. Ce sont toutes des femmes bardées de diplômes, ayant étudié à l’étranger, et qu’il a choisies pour ces raisons. Il s’est étonné de me voir arriver, femme d’origine musulmane, seule, non accompagnée, je lui ai répondu qu’on m’avait donné le visa, il m’a finalement accordé l’exclusivité. Nous sommes allés chez les Bédouins, dans le désert, et il m’a dit à un moment « Tu peux enlever ton voile », ce qui m’a interloquée, puisque j’étais la seule femme et qu’avec mon look plutôt arabe, on aurait pu me prendre pour une Saoudienne. J’ai fini par comprendre qu’il me disait de le faire uniquement pour marquer le fait que j’étais une femme certes d’origine musulmane, mais une étrangère. On peut formuler beaucoup de réserves sur ce richissime homme d’affaires et ses raisons personnelles de promouvoir les femmes, une éducation américaine, une mère libanaise, une fille qu’il adore et qui a pris ses diplômes aux États-Unis, mais il représente les hommes progressistes d’Arabie saoudite, plus nombreux qu’on ne croit.

CT : Parmi les pays où t’ont portée tes divers travaux et ton enquête majeure, où t’a-t-il semblé que cette modernité des femmes musulmanes était manifeste et en progrès, et où t’a-t-elle paru invisible, réprimée ou en régression ?

N. B. : C’est une question de pays, de catégorie sociale et d’éducation. De plus en plus de femmes en Arabie Saoudite ou des Émirats Arabes sont très diplômées et sortent de grandes universités internationales. L’Iran et la Malaisie sont à la pointe de l’éducation des filles et les femmes sont au même niveau que les hommes sur le plan professionnel et souvent sont à la tête d’entreprises ou à des postes très importants. Dans les pays occidentaux, nous avons tendance à ne pas voir cette évolution, et à ne retenir de ces sociétés que l’intrication du religieux et du politique qui tend à y maintenir les femmes dans des rôles subalternes. Pour ce qui est de l’Algérie, la religion y a pris le pas sur la politique, la laïcité a disparu, il faut se cacher si l’on a décidé d’échapper au ramadan, tout paraît dicté par le religieux même quand ça n’en relève pas. Au Maroc, le berbère est désormais reconnu langue officielle mais le ministère de l’Éducation, aux mains des islamistes, contraint ses enseignants à enseigner surtout la « langue sacrée » qu’est l’arabe…

CT : Souscrirais-tu à ce jugement de Gilbert Achcar[3] sur les « printemps arabes » et leurs suites, estimant qu’il n’y a pas lieu d’être « optimiste » à court terme, mais qu’on peut rester « plein d’espoir » pour l’avenir plus lointain ?

N. B. : Bien sûr, il faut voir que le socle, ce sont les femmes, les jeunes, l’éducation, l’élargissement de leur champ d’analyse et de compréhension. Mais tout dépend par qui on est éduqué, comme le montre l’exemple du Maroc que je viens de mentionner.

CT : En 2014, à la demande du musée de la ville de Cahors, tu t’es chargée d’illustrer photographiquement, à plus de soixante ans de distance, le tracé de la « Route sans frontières n° 1 », inaugurée en juin 1950 par Robert Sarrazac, Garry Davis et André Breton, avec l’appui d’une majorité de la population et des municipalités du département du Lot, où l’on persiste à commémorer régulièrement l’événement. Quels liens vois-tu entre ce travail de commande et l’œuvre que tu poursuis à propos des femmes musulmanes ?

N. B. : Le lien est diffèrent mais la démarche rejoint mes interrogations sur la dimension humaine. Celle d’un intérêt commun pour la compréhension du monde et l’évolution de celui-ci. Celle d’un ancrage pour faire avancer les consciences et qui résonne encore aujourd’hui d’espoir, d’humanité, et de générosité. J’ai d’ailleurs prolongé ce travail avec beaucoup de bonheur, reprenant les vieilles techniques de la photographie argentique et de la double exposition, impatiente et joyeuse de découvrir le résultat du film développé. C’était construire un récit tout en collant avec le sujet historique, et travailler avec tout ce que cette « Route sans frontières » avait et garde de symbolique, en le racontant de façon onirique. C’est là encore un cheminement, et le sens même que je donne au photoreportage.

Propos recueillis par Gilles Bounoure. Publié dans le n°29 de Contretemps.

[1] Allusion à « Qui a peur des femmes photographes ?
1839-1945 », exposition à caractère encyclopédique présentée à Paris du 14 octobre 2015 au 24 janvier 2016, en deux sections réparties entre le musée de l’Orangerie et le musée d’Orsay [N.D.L.R.].

[2] Née en 1982, la photographe franco-marocaine Leila Alaoui se trouvait à Ouagadougou pour réaliser un documentaire sur les violences faites aux femmes en Afrique de l’Ouest commandé par Amnesty International. Mitraillée à la terrasse d’un restaurant lors de l’attaque djihadiste menée le 15 janvier 2015 dans la capitale du Burkina Faso, elle succombait trois jours plus tard à ses blessures [N.D.L.R.].

[3] Gilbert Achcar, « Qu’est-il arrivé au printemps arabe, cinq ans après ? », entretien conduit par Nadia Matta, paru le 17 décembre 2015 sur le site américain Jacobin, publié en français sur le site À l’Encontre : alencontre.org/.../quest-il-arrive-au-printemps-arabe-cinq-ans-apres-i.html [N.D.L.R.].

 

 

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