La campagne de France de Nicolas Sarkozy

Nicolas Sarkozy n'est pas (encore) candidat à la primaire de la droite, mais (toujours) président de Les Républicains (ex-UMP). Entre mouvement anti-loi Travail et euro du football, il lui faut pour accéder (une fois encore) à la présidence de la République se frayer un chemin. Mais avec Hollande accroché au poste, la multiplication des postulants à droite et quelques outsiders, c’est la cohue.

Dans ces conditions, preuve que le personnage a du ressort, il a choisi, pour son meeting du 8 juin à Saint-André-lez-Lille, d'écarter la surenchère d’ultralibéralisme à laquelle se livrent les concurrents au sein de son parti. Pour se lancer dans le « grand récit national ».

Dans ce discours présidentialiste, on reconnaît l'assemblage de thèmes aussi connus que traditionnels de l'idéologie de la droite la plus réactionnaire. Le tout décliné en trois temps.

1) Dénonciation du déclinisme. La France aurait cédé à « l'esprit de renoncement ». A l'origine duquel il y eut... Mai 68 ! « L’esprit renoncement, c'est un long mouvement commencé il y a près d'un demi-siècle, quand les jeunes gens écrivaient sur les murs de Paris : « jouissons sans entrave », « il est interdit d'interdire ». Ici a commencé le désastre ». Voici donc ressorti du placard la vieille obsession sarkozyste anti-Mai 68, agrémentée cette fois de ce qui aurait été le tournant des années 1980 : le communautarisme et le multiculturalisme.

2) Théorisation de l'opposition entre « les élites et le peuple ».
Les élites ? Non pas celles de l'argent, du pouvoir (politique, médiatique...), mais, plus confusément, celles qui se montrent infidèles à la France pour flatter « les minorités ». Quant au peuple, tout aussi confusément, c'est précisément la majorité qui voit bafouer ses droits légitimes et son identité par ces minorités.

3) Désignation des dites minorités. De ce confus impressionnisme s'en dégagent quelques unes. Celle qui considère qu’hommes et femmes parce qu'égaux devraient être identiques (clin d’œil, côté majorité, à la manif pour tous), celle qui capitule devant la « poignée de manifestants et de casseurs qui bloque une loi de réforme du marché du travail » (soutien appuyé, non à Hollande, Valls et El Khomry, mais à cette majorité qu'est le MEDEF), ou face à cette autre poignée des « islamistes radicaux qui prennent en otage un quartier »... Sans oublier la CGT qui « voudrait imposer sa loi contre la majorité »...

Au final, un appel au sursaut populaire. Lequel est rendu possible par « le réveil de la conscience nationale » face à l'immigration et à l'islam et en réaction au communautarisme . « Cela ne gêne pas nos prétendus progressistes mais cela gêne le peuple : l'immigration massive et le communautarisme ont créé une prise de conscience du fait qu'il y avait quelque chose qui ne tournait plus rond ».

Certes, Nicolas Sarkozy se garde de confondre islamisme et islam, prosélytisme et foi privée, croyants et terroristes... Mais il ne résiste pas à l'attraction d'une pente plus glissante : la dénonciation de tout comportement renvoyant à une religion musulmane qui, on le soupçonne, ne saurait s'intégrer véritablement dans une société dont l'identité est chrétienne. « Cette politique de la Nation devra défendre nos us et coutumes, notre langue, nos traditions culinaires, nos habitudes vestimentaires. Elle devra revendiquer notre culture et notre histoire. Nommer le choses sans détour. Nommer le réel. Dire que la France est un pays d'empreinte et de tradition chrétienne, un pays qui est né du baptême de Clovis il y a plus de 1500 ans. Un pays d’églises, de cathédrales, d'abbayes, de calvaires. Un pays dont tant de grands philosophes furent des penseurs chrétiens ».

Ce pourquoi le sursaut nécessite la restauration de l'autorité. Et voici Nicolas Sarkozy qui se revendique de la continuité avec le Général de Gaulle et... Bonaparte !

Lesquels pourtant n'avaient pas à répondre à quelques questions que Sarkozy ne saurait esquiver.

D'où, dans ce « grand récit », des failles béantes. Comment tenir un tel discours et jurer poing sur le cœur qu'on n'a nulle complaisance à l'égard de l'extrême droite (« C'est pour cela que je combats la société multiculturelle que nous propose la gauche, autant que la société isolée, repliée, sclérosée que nous propose l'extrême-droite ») ? Et quid de l'Union européenne ? Se gausser du juridisme tatillon de la technocratie bruxelloise est aisé, plus difficile de se contenter d' expliquer que « la grande promesse du XXe siècle » qu'était l'Europe a été trahie par « les élites » ! Est-il possible de chevaucher le populisme nationaliste et ne pas assumer la rupture avec l'Union européenne ?

Toutes choses qui indiquent que pour Nicolas Sarkozy la route vers le pouvoir est encore longue et la pente ardue. N'empêche que la poussière qu'il soulève n'est pas prête de retomber. La nocivité de celle-ci ne saurait être prise à la légère.

Francis Sitel

Article