La Commune est en lutte (Troisième partie)

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Épisode 12 : du 1er au 21 mai, difficultés et divisions de la Commune

Au cours de la première quinzaine de ce mois de mai 1871, la Commune continue à prendre des mesures en matière sociale et politique et poursuit son œuvre législative. Mais, en même temps, pour l’essentiel, son activité est polarisée par la lutte pour sa survie contre les offensives versaillaises ainsi, d’ailleurs, que par les dissensions internes de la Commune elles-mêmes produites par les tensions créées par l’offensive des Versaillais.

Avant d’aborder ces questions, évoquons la poursuite de l’œuvre de la Commune en Mai. Le 2 Mai, la Commune abolit le serment politique et professionnel pour les fonctionnaires. Le 4 Mai, elle abolit le cumul des traitements. Le 6 Mai paraît le fameux décret qui autorise le dégagement gratuit des objets d’une valeur inférieure à 6 francs qui ont été déposés au Mont de piété. Le 17 Mai, la Commune déclare l’égalité des enfants « naturels » ou « légitimes », des épouses et des concubines (en ce qui concerne la perception des pensions).

Autant l’œuvre politique et sociale de la Commune a été considérable, autant on ne peut pas exactement dire la même chose en ce qui concerne ses réflexions sur les questions de défense et les questions militaires, qu’il s’agisse de ses conceptions stratégiques, du manque d’organisation, de l’indiscipline des troupes - c’est-à-dire, en l’occurrence, de la Garde nationale – des querelles de compétence en matière de défense ou encore l’absence totale de continuité des responsables militaires.  Ainsi, en matière stratégique, on a une forte défiance à l’égard du militarisme et une volonté de contrôle populaire sur la troupe. Ce sont des aspirations tout à fait légitimes, mais qui ont néanmoins un revers : une conception purement défensive et localiste de la pensée militaire.

Il y a une tendance à concevoir la défens e de la Commune comme la défense du quartier, voire de la rue, et de ne pas penser en termes d’offensive contre l’adversaire. Un exemple concret : le 18 Mars, le jour de l’insurrection, comme plus tard lors de la Semaine sanglante, la conception qui prévaut est la construction de barricades dans le quartier et dans la rue et l’attente de l’arrivée de l’adversaire pour le repousser. A quoi s’ajoute évidemment l’absence de discipline. Au fond, les Communards pensent que comme ils ont le bon droit pour eux, comme ils ont des convictions politiques fortes et qu’ils sont courageux, cela suffit. Évidemment, cela ne va pas suffire…

Le second facteur de fragilité est constitué par les tensions qui existent entre le Conseil de la Commune – l’organisme élu – et le Comité central de la Garde nationale. Ce dernier a, de fait, hérité du pouvoir le 18 mars (jour de l’insurrection) et il l’a immédiatement remis à disposition en organisant des élections qui ont donné naissance au Conseil de la Commune. S’il a remis sans aucun problème le pouvoir au Conseil de la Commune, le Comité central de la Garde nationale ne s’est pas pour autant dissous et a bien l’intention de jouer un rôle politique important, notamment parce que c’est lui qui anime la Garde nationale. Cela crée réciproquement une certaine méfiance de la part du Conseil de la Commune qui, dès sa prise de fonctions, tient à préciser les choses : « Le Comité central ne saurait s’immiscer dans les actes de la Commune, seul pouvoir régulier. Il les fera respecter et se bornera à réorganiser la Garde nationale ».

De fait, à plusieurs reprises, existeront des tensions entre le Comité central de la Garde nationale et les différentes structures mises en place par le Conseil de la Commune, comme la Commission militaire de la Commune ou encore le Délégué à la Guerre (un peu l’équivalent d’un Ministre de la Défense). Le troisième facteur aggravant est l’instabilité des responsables militaires. L’un des premiers responsables, Gustave Flourens a été tué le 3 Avril, lors de l’offensive ratée contre Versailles. Il a été remplacé par Cluseret qui a été nommé Délégué à la Guerre. Mais son mandat n’a duré que moins d’un mois. Il est révoqué et Louis Rossel, un militaire de carrière, est nommé en remplacement. Très rapidement il entre en conflit avec le Comité central de la Garde nationale. Il démissionne et, le 10 Mai, il est remplacé par Charles Delescluze. Ainsi, la Commune a eu 4 chefs militaires 5 semaines ! Face à l’armée régulière et disciplinée dont disposent Thiers et les Versaillais, la partie n’est pas égale. 

Plus encore que ces difficultés qui tiennent à l’organisation militaire, la grande faiblesse qui va vraiment fragiliser la Commune est sa division. On a déjà évoqué la diversité et l’hétérogénéité des courants politiques qui ont été parties prenantes du mouvement et du pouvoir révolutionnaire : les républicains révolutionnaires, jacobins ou plus décentralisateurs ; les blanquistes ; les socialistes, notamment les Internationaux de l’Association internationale des travailleurs et ses différentes sensibilités. D’ailleurs, l’énumération de tous ces courants et organisations ne constitue qu’un tableau assez simplifié de la réalité, car chacun de ces mouvements est lui-même divers.

Le Premier Mai, face à la pression versaillaise, la diversité qui était une force de la Commune va tourner à la division et même à la rupture. Ce 1er Mai, après 3 jours de discussions, le Conseil de la Commune décide la création d’un Comité de Salut public qui, comme le précise le décret qui accompagne sa création, sera « composé de 5 membres nommés par la Commune au scrutin individuel et sera doté des pouvoirs les plus étendus sur toutes les commissions ». Comité de salut public, composition restreinte, pouvoirs étendus : c’est une référence très forte et très explicite à la Révolution française, au Comité de Salut public de la Révolution française. Plus précisément, il s’agit d’une référence à un aspect très particulier de la Révolution française, à savoir la centralisation du pouvoir, sa concentration entre peu de mains, la prééminence de l’Exécutif sur l’assemblée issue du suffrage universel. On retrouve là une logique qui a été celle de la Révolution française : « pas de libertés pour les ennemis de la liberté ! », la lutte à outrance, voire la Terreur. Cette référence est compréhensible dans la situation d’isolement qui est celle de la Commune et, en même temps, elle est contestable du point de vue des aspirations émancipatrices.

La création du Comité de Salut public s’accompagne d’ailleurs très rapidement d’une radicalisation des mesures prises en matière de lutte politique, même si l’on reste quand même très loin de la Terreur de 1793. La plupart des mesures prises sont en fait des mesures symboliques. Ainsi, le 5 Mai, la Commune supprime sept journaux po-versaillais et fait détruire la chapelle expiatoire qui commémorait la mort de Louis XVI. Le 10 Mai, les biens parisiens de Thiers sont saisis et la Commune ordonne par décret la démolition de sa maison. Le 5 Mai, cinq journaux supplémentaires sont interdits. Le 16 Mai, la colonne Vendôme qui symbolise un peu le militarisme est détruite. Le 18 Mai, de nouveaux journaux sont interdits. Le 19 Mai, la Commune décrète que les fonctionnaires ou les fournisseurs de la Commune qui seraient accusés de corruption relèveront désormais de la Cour martiale et, en conséquence, seront éventuellement passibles de la peine de mort. Soupçonnés d’aider les Versaillais, les Dominicains du couvent d’Arcueil sont arrêtés.

Retour à la création du Comité de Salut public : cette décision est adoptée par 45 voix contre 23. Elle divise donc la Commune au point que l’on considère qu’il y a désormais une « majorité » et une « minorité ». Ceux qui se réclament du socialisme, à commercer par les « Internationaux » - les membres de l’Association internationale des travailleurs - se retrouvent pour l’essentiel dans la minorité. Pour l’essentiel, mais pas tous. Car, en fait, il n’est pas si simple d’interpréter le clivage qui se produit à ce moment-là à propos de la création du Comité de Salut public, à l’aide d’une grille de lecture idéologique en référence aux courants politiques que l’on a évoqués précédemment .

Pour la minorité, le Comité de Salut public est « une atteinte aux droits que les membres de la Commune tiennent de leurs électeurs », c’est « la création d’une dictature » et « une véritable usurpation de la souveraineté du peuple ». Pour la majorité, le Comité de Salut public est censé constituer enfin le pouvoir fort qui manquait à la Commune, une équipe resserrée et un gouvernement de combat dans, comme ils le disent, « une situation plus terrible encore que celle dans laquelle nos pères se sont trouvés en 1793 ». Toujours la référence à la Révolution française…

En fait de gouvernement fort, il n’en sera rien en pratique. Les cinq membres du Comité de Salut public sont désignés le 1er Mai. Ils ne parviennent pas réellement à s’imposer et, dès le 9 Mai, la composition du Comité de Salut public est modifiée. Soit une semaine à peine après sa création. C’est donc un « pouvoir fort » qui est … relativement faible ! Pour autant , l’affaire du Comité de Salut public constitue désormais une fracture au sein de la Commune, sans doute bien au-delà la réalité de ce Comité. Pire, c’est une fracture qui s’élargit. Le 15 Mai, la crise ouverte éclate lorsque la minorité rend public un Manifeste qui déclare « La Commune a abdiqué son pouvoir entre les mains d’une dictature à laquelle elle a donné le nom de Comité de Salut public. La majorité s’est déclarée irresponsable par ce vote. La minorité affirme au contraire que la Commune doit au mouvement révolutionnaire d’accepter toutes ses responsabilités ». La minorité refuse désormais de siéger - « nous nous retirons dans nos arrondissements » - avant de se raviser sous la pression populaire et unitaire

Le 21 Mai, Porte de Saint-Cloud, les troupes versaillaises entrent dans Paris. La Commune de Paris n’a en fait plus que quelques jours à vivre : une semaine de résistance, une semaine de massacres.
C’est la Semaine sanglante.

 

Épisode 13 : la Semaine sanglante

Le 21 Mai, les premières troupes versaillaises entrent dans Paris par la Porte de Saint-Cloud. Le Conseil de la Commune apprend la nouvelle alors qu’il est en réunion, mais sans véritablement prendre la mesure de l’évènement. Lissagaray, l’historien que l’on a déjà beaucoup cité, racontent les évènements en ces termes : « des groupes se forment. On commente la dépêche. Tout se passe en causeries. Il n’y a ni motions ni débats. Personne ne demande d’établir une permanence. Personne ne somme ses collègues de mander le Comité de Salut public. Le Président Jules Vallès lève la séance ». C’est en réalité la dernière séance du Conseil de la Commune.

Le 22 Mai, Charles Delescluze - qui est alors le responsable militaire de la Commune - finit par publier une proclamation très lyrique, mais assez décalée par rapport à la situation : « Assez de militarisme ! Plus d’État-major galonné et doré sur les coutures ! Place au peuple, aux combattants aux bras nus ! L’heure de la guerre révolutionnaire a sonné. Le peuple ne connait rien aux manœuvres savantes, mais quand il a un fusil à la main et du pavé sous les pieds, il ne craint pas tous les stratégistes de l’école monarchiste ». Comme le note Lissagaray qui est peu suspect d’engouement pour le militarisme : « quand le Ministre de la Guerre flétrit toute discipline, qui pourra désormais obéir ? Quand il méprise toute méthode, qui voudra raisonner ? On verra des centaines d’hommes refuser de quitter le pavé de leur rue et ignorer le quartier voisin qui agonise, attendre immobiles que l’ennemi continue de les encercler ». C’est en effet l’un des principaux problèmes : la résistance des Communards sera héroïque mais, pour l’essentiel, elle va prendre la forme d’un repli sur les quartiers et la construction de barricades. Avec comme seule stratégie : tenir les barricades.

Les troupes versaillaises occupent maintenant les Champs-Élysées, ainsi que les quartiers Saint-Lazare et Montparnasse. Seize fédérés capturés rue du Bac sont conduits dans la caserne Babylone où ils sont fusillés dans la cour. C’est le début des exécutions sommaires qui vont s’amplifier les jours suivants et durer toute une semaine. Le lundi 23 Mai se produit la chute de la Butte Montmartre (là où avait commencé l’insurrection) et le début des incendies qui vont embraser Paris. Assez rapidement, il devient évident que les Versaillais vont l’emporter. Les massacres qu’ils commettent n’ont donc que peu de fonctionnalité proprement militaire. Il s’agit de faire « expier » aux Parisiens leurs fautes, dont l’exécution des généraux Leconte et Thomas le 18 mars. Sur un plan plus stratégique, il s’agit de terroriser durablement les couches populaires en leur montrant ce qui arrive lorsqu’elles se soulèvent.

Un exemple parmi d’autres, rapporté par P-O Lissagaray : « à peine installé rue Montmartre, l’État-major versaillais comment les holocaustes en hommage à Leconte et Clément Thomas. Quarante-deux hommes, trois femmes et deux enfants, ramassés au hasard sont conduits rue des Rosiers, contraints de fléchir les genoux, têtes nues devant le mur au pied duquel les généraux ont été exécutés et puis on les tue ». A nouveau en retard sur les évènements, le Comité de Salut public va afficher un appel aux soldats de l’armée de Versailles de ne pas tirer et de fraterniser. Cet appel sera sans effet.

Les Versaillais continuent inexorablement à avancer. Pour les retarder, les Communards incendient les bâtiments publics et les monuments qui, à leurs yeux, symbolisent le vieil ordre injuste comme les Tuileries, la Légion d’Honneur, le Conseil d’État, la Cour des comptes. Le 24 Mai, c’est au tour de l’Hôtel de ville qui pendant 70 jours a été le siège du pouvoir révolutionnaire. Les femmes qui combattent dans les rangs de la Commune sont accusées d’avoir provoqué les incendies. Les vainqueurs les dénonceront comme des « Pétroleuses ». A partir du 24 Mai, les Communards répondent aux massacres des Versaillais par quelques exécutions d’otages, dont des espions versaillais, mais aussi l’archevêque de Paris ainsi que 5 Dominicains et 9 employés du couvent d’Auteuil.

Le 25 Mai, des combats acharnés se déroulent place de la République. Delescluze, le responsable militaire de la Commune, est tué. Seuls les quartiers du Nord-Est de Paris sont tenus par les Communards. L’agonie de la Commune va encore durer trois jours. Le 26 Mai, les Versaillais prennent le contrôle du Faubourg Saint-Antoine. Le 27 Mai, les combats sont très durs à Belleville, aux Buttes-Chaumont et au Père-Lachaise où se trouve aujourd’hui le principal monument d’hommage aux morts de la Commune : le Mur des Fédérés. C’est là que le 28 Mai 1871, cent-quarante-sept fédérés – des membres de la Commune, de la Garde nationale – sont fusillés puis jetés dans une fosse commune.

Ce même jour, dans le quartier de Belleville, la dernière barricade, celle de la rue Ramponneau, est démantelée. Il est sans doute inutile d’en rajouter dans l’énumération des horreurs commises par les Versaillais. Mais laissons une dernière fois la parole à Lissagaray, à propos de la mort d’Eugène Varlin, l’une des figures emblématiques de la Commune : « le dimanche 28, il fut reconnu par un prêtre qui courut chercher un officier. Le lieutenant Sicre saisit Varlin, lui lia les mains derrière le dos et l’achemina aux Buttes où se tenait le général Laveaux-Croupet. Par les rues escarpées de Montmartre, ce Varlin qui avait risqué sa vie pour sauver les otages fut traîné pendant une grande heure. Sous la grêle des coups,  sa jeune tête méditative qui n’avait jamais eu que des pensées fraternelles devint un hachis de chairs, l’œil pendant hors de l’orbite. Quand il arriva rue des Rosiers, à l’État-major, il ne marchait plus ; on le portait. On l’assit pour le fusiller. Les soldats crevèrent son cadavre à coup de crosses. Sicre lui vola sa montre ».

La capitulation au fort de Vincennes, le 29 Mai, marque la fin de la Commune, mais pas la fin des massacres ni de la répression. Tous ceux et toutes celles qui ont joué un rôle pendant la Commune ou sont soupçonnés de l’avoir fait vont être poursuivis, recherchés, trainés en justice, condamnés et parfois exécutés. Signalons – cela aussi fait partie des leçons de la Commune – que de nombreuses personnalités, des intellectuels, des poètes, des écrivains raffinés, vont applaudir aux massacres commis par les Versaillais, souvent en des termes ignobles. Leconte de Lisle qualifie ainsi les Communards : « une ligue de tous les déclassés, les incapables, les envieux, les assassins, les voleurs, mauvais poètes, mauvais peintres, journalistes manqués, romanciers de bas étage ».

Gustave Flaubert, le grand romancier, écrit à George Sand : « je trouve que l’on aurait dû condamner aux galères toute la Commune et forcer ces sanglants imbéciles à forcer à déblayer les ruines de Paris, la chaîne au cou, en simples forçats ». Ce qu’ils expriment est la haine de classe ; c’est aussi la haine des femmes. Alexandre Dumas fils, l’auteur de la Dame aux Camélias, n’est pas en reste lorsqu’il parle des femmes de la Commune, c’est-à-dire des femmes ayant participé à la Commune ou des femmes des Communards : « nous ne dirons rien de leurs femelles, par respect pour les femmes à qui elles ressemblent quand elles sont mortes ».

Quelle a été l’ampleur de la répression ? Comme toujours, il a discussion sur les chiffres. Selon l’évaluation faite par de nombreux historiens, le nombre des victimes des Versaillais avoisine les 30.000 morts, auxquels il faut rajouter 40.000 Communards (ou présumés tels) qui seront emprisonnés. Pour les juger, on dénombre vingt-quatre conseils de guerre qui vont fonctionner pendant plusieurs années : en fait, jusqu’en 1878. C’est-à-dire 7 ans après la fin de la Commune. Ces tribunaux d’exception vont prononcer 10.000 condamnations à des peines de mort, des peines de prisons, des peines de travaux forcés. D’autres seront déportés en Nouvelle-Calédonie – en Kanaky - comme Louise Michel, par exemple.

Puisque l’on a commencé à citer des écrivains, on va conclure cette évocation de la Semaine sanglante par une citation d’Edmond de Goncourt – l’un des frères Goncourt qui ont donné leur nom au… prix Goncourt – qui donne un éclairage à la fois cynique et pertinent, finalement très politique sur les raisons d’une répression aussi brutale que systématique : « C’est bon ; il n’y a eu ni conciliation, ni transaction. La solution a été brutale ; ça été de la force pure. La solution a retiré des âmes les lâches compromis. La solution a redonné confiance à l’armée qui a appris dans le sang des Communeux qu’elle était capable de se battre. Enfin, la saignée a été une saignée à blanc et les saignées comme celle-ci en tuant la partie bataillante de la population ajournent d’une conscription la nouvelle révolution. C’est vingt ans de repos que l’ancienne société a devant elle si le pouvoir ose tout ce qu’il peut oser en ce moment ».

Edmond de Goncourt sera entendu : le pouvoir va oser tout ce qu’il peut oser ! Il faudra de fait plusieurs décennies – une « conscription », c’est-à-dire une génération - pour que se reconstituent des organisations syndicales, pour que se créent les Bourses du travail, pour qu’émergent de nouveaux courants qui se réclament du socialisme.

En fait, il faudra un bon quart de siècle pour que le mouvement ouvrier se relève et se réorganise.


Épisode 14 :  la Commune, 150 ans après

Au cours des épisodes, j’ai essayé de raconter l’histoire de la Commune.
Pour cela, je me suis naturellement inspiré de quelques ouvrages.

Celui qui a été le plus cité est « L’histoire de la Commune de 1871 », de Prosper-Olivier Lissagaray (1). C’est un Communard – la légende veut qu’il ait été le dernier combattant de la dernière barricade - qui a échappé à la répression et, ensuite, fait un travail d’historien. Il a recensé de nombreux témoignages pour écrire une histoire de la Commune. Cet ouvrage constitue donc un document extrêmement précieux, écrit dans le style de l’époque. Mais ce qu’il raconte est absolument passionnant.

Le second ouvrage utilisé est « La Commune de 1871 » de C. Talès (2) ; c’est un ouvrage à la fois d’histoire et de réflexions. Il est paru dans les années 20 et essaie de tirer les leçons de la Commune. Le troisième ouvrage utilisé est « Paris Libre, 1871 » (3) de Jacques Rougerie, un historien contemporain : c’est un travail sur les archives, particulièrement pertinent pour comprendre comment les idées des Communards – notamment l’idée de Commune – ont émergé et se sont modifiées au cours des évènements.

Autre ouvrage important : « Inventer l’inconnu » (4) qui est un recueil de correspondances entre Marx et Engels à propos de la Commune de Paris, avec une longue préface de Daniel Bensaïd - « Politiques de Marx » - qui est une réflexion sur la politique, la Commune et le pouvoir. Depuis 2011, d’autres ouvrages sont parus qui, chacun à leur manière, améliorent nos connaissances sur la Commune et en font revivre les combattants et les combattantes. On citera notamment ceux de Kristin Ross (5), Quentin Deluermoz (6) et Ludivine Bantigny (7). On aura l’occasion d’y revenir…

Les petites interventions vidéos - dont les présents articles sont la transcription écrite fidèle – ont été mises en ligne sur le site du NPA au cours de l’année 2011. Elles constituaient alors une manière, pour le courant marxiste révolutionnaire, une manière de rendre hommage aux combattants et aux combattantes de la Commune. Bien d’autres courants, revues et associations ont commémoré cette année-là le cent-quarantième anniversaire et commémorent, aujourd’hui encore, la Commune.

Pourquoi cet impact maintenu de la Commune ? Un siècle et demi plus tard, la Commune a-t-elle quelque chose à nous dire ? Après tout, la Commune n’a duré que 72 jours ; elle est restée pour l’essentiel cantonnée à Paris, les Communes de Province n’ayant duré que quelques jours et même parfois que quelques heures. En pratique, ce fut un désastre dont le mouvement ouvrier français a mis un quart de siècle à se relever… Pourtant, 150 plus tard, la Commune de Paris demeure, pas seulement en France mais à l’échelle internationale, une référence pour toutes celles et tous ceux qui n’ont pas renoncé à changer la société, à la lutte pour l’émancipation. Il existe de nombreuses raisons à cette situation ; attardons sur quelques-unes d’entre elles .

La première raison de cette vivacité de la mémoire de la Commune est celle que l’on vient d’évoquer dans l’épisode précédent : l’écrasement de la Commune. Cet évènement est devenu le symbole par excellence de la sauvagerie de la bourgeoisie quand son pouvoir est menacé. Les massacres commis par les Versaillais ont eu lieu à Paris, au cœur de la capitale moderne d’un des pays les plus développés et les plus civilisés de l’époque. La classe dominante française – la bourgeoisie – n’ a pas hésité à massacrer une partie significative du peuple de Paris - plusieurs dizaines de milliers de personnes - la « partie bataillante » de la population afin de s’assurer « vingt ans de repos », comme l’écrivait alors Edmond de Goncourt . L’un des principaux textes de Marx sur la Commune est intitulé « La guerre civile en France ». Il ne s’agit pas d’une formule rhétorique, d’une exagération. Il y a bien eu une guerre civile. Une guerre de courte durée, mais une vraie guerre civile. Une guerre de classes. Rappeler cette réalité historique n’est pas principalement céder au goût de la célébration des martyrs même si rendre hommage aux combattants de la Commune est une démarche parfaitement honorable. L’écrasement de la Commune est d’abord une leçon à méditer pour ceux qui veulent changer la société : les anticapitalistes, les révolutionnaires. Et, d’ailleurs, tout autant les réformistes.

La deuxième raison de cette postérité de la Commune est précisément que pendant la Commune et surtout après, des militants, des intellectuels, des courants du mouvement ouvrier ont essayé de tirer « les leçons de la Commune ». Au cours même des évnements, dans les années 1870, ce fut le cas de Karl Marx, de Friedrich Engels, de Michel Bakounine. Ainsi, Bakounine se déclare partisan de la Commune « surtout parce qu’elle est la négation audacieuse et bien prononcée de l’État ». Il continue : « La Commune s’est déclarée fédéraliste et, sans nier l’unité nationale de la France qui est un fait naturel et social, elle nia audacieusement l’État qui en est l’unité violente et artificielle ».

Pour sa part, Karl Marx écrit : « Son véritable secret, le voici : c’est essentiellement un gouvernement de la classe ouvrière, le résultat de la lutte des classes entre producteurs et appropriateurs, la forme politique enfin trouvée qui permettrait de réaliser l’émancipation économique du travail ». Ces deux citations permettent de souligner que, au-delà des éclairages différents – dans un cas, on met l’accent sur la négation de l’État ; dans l’autre cas, sur le gouvernement de la classe ouvrière – la Commune de Paris est un héritage commun aux libertaires et aux marxistes révolutionnaires.

Par la suite, Lénine, Trotski et bien d’autres vont nourrir les débats stratégiques sur les leçons de la Commune, notamment la nécessité de détruire l’État ou la nécessité d’un parti pour le faire. Il est important de redire que la Commune n’est pas la première expérience révolutionnaire à laquelle la classe ouvrière et les couches populaires participent et où elles jouent un rôle de premier plan et fournissent le gros du mouvement. Mais c’est la première expérience révolutionnaire où la classe ouvrière agit pour son propre compte au point de prendre le pouvoir.  Et c’est effectivement, de façon éphémère, le premier gouvernement de la classe ouvrière. C’est à ce titre que la Commune a pris une série de mesures sociales et politiques. Le temps a évidemment manqué à la fois pour les mettre en œuvre et pour les approfondir.

Rappelons-en quelques-unes : la séparation de l’Église et de l’État ; le contrôle populaire sur l’armée ; l’éducation gratuite, laïque et obligatoire pour les filles comme pour les garçons ; l’interdiction du travail de nuit ; l’égalité des traitements des instituteurs et des institutrices (qui préfigure l’égalité des traitements entre hommes et femmes) ; la citoyenneté – comme on dirait aujourd’hui – pour les étrangers qui servent la Commune. Et, bien sûr, le décret sur les ateliers abandonnés qui constitue un embryon de réflexion sur l’expropriation des capitalistes et la gestion par les travailleurs et les travailleuses, l’autogestion.

Naturellement, depuis cette époque, le monde, la société, le capitalisme ont beaucoup changé. Il serait absurde de penser que l’œuvre de la Commune nous fournit clés en main les réponses politiques aux problèmes politiques et sociaux d’aujourd’hui. Mais on peut considérer que la Commune nous a légué des chantiers ouverts, des pistes tracées, une source d’inspiration.

Quelques réflexions pour conclure. Et d’abord une remarque générale : les Communards ont fait une révolution mais, dans leur grande majorité, ils ont fait une révolution sans l’avoir vraiment voulu, le plus souvent sans même en avoir conscience. Il existe un symptôme de cela : même lorsqu’ils essaient de penser l’action qu’ils sont en train de mener, de penser la révolution qu’ils sont en train de conduire, ils le font avec les mots, les concepts, les symboles, les références, d’une autre révolution. La Révolution française, celle de 1789 à 1793. A vrai dire, ce trait n’est pas spécifique à la Commune. En règle générale, les acteurs des grandes mobilisations sociales et politiques ont tendance à penser leur mouvement en référence à ceux du passé. Ainsi, les bolchevicks russes en 1917 se référeront aux révolutions précédentes : la Révolution française, la Commune. En 1968, on constate beaucoup de références à la Révolution française, à la Commune et… à la Révolutions russe. Ce n’est qu’a posteriori que l’on prend conscience de ce qu’i y avait de nouveau par rapport aux expériences passées.

La seconde remarque est que cette référence omniprésente à la Révolution française a évidemment eu des conséquences politiques. La dimension de révolution prolétarienne, de révolution socialiste est présente dès le début de la Commune et en permanence. Mais elle a du mal à émerger et à se formuler. La référence à la Révolution française produit aussi des discours qui pourraient être perturbants si on les regardait avec des grilles de lecture d’aujourd’hui. Par exemple, les diverses déclarations et proclamations – les décrets de la Commune comme les discours de ses « leaders » - ne laissent aucun doute possible : la première caractéristique des Communards est qu’ils étaient tous profondément anticléricaux et même antireligieux. La seconde remarque est qu’ils étaient patriotes et croyaient à l’universalité de la République française. La troisième remarque est qu’ils étaient farouchement républicains.

Mais il faut y regarder de plus près. Ce que l’on va faire à propos de la République. Formellement, ceux qui se sont auto-proclamés comme étant le gouvernement le 4 septembre, lors de l’abolition de l’Empire, les républicains modérés, toute une partie du gouvernement Thiers – des Versaillais, donc – sont républicains… tout comme les Communards ! Pourtant, leurs convictions sont absolument antagonistes…

La République des Versaillais est la forme politique de la domination de la bourgeoisie ; c’est la République de la politique professionnelle. C’est la République dont la fonction essentielle est d’être garante de la propriété privée. C’est cette République-là qui a triomphé fin Mai 1871 et a perduré … jusqu’à nos jours. Pour le dire autrement : formellement, la III° République – la « République française », donc – a été proclamée le 4 septembre 1870. En pratique, elle a été confirmée 4 ans plus tard (en Janvier 1875) par l‘Assemblée nationale à une seule voix de majorité. Mais son véritable acte de naissance politique et sociale est précisément l’écrasement de la Commune et le triomphe de la contre-révolution. C’est sur les ruines de la Commune que sera construite la III° République.

Pour les Communards, c’est l’inverse. La République, c’est la Révolution. C’est 1793, la levée en masse, le peuple en armes, les Sans Culottes, les sections parisiennes, « les aristocrates à la lanterne ». C’est aussi la première Commune de Paris, la République par en bas, les assemblées élues, les élus contrôlés et révocables dont les revenus ne dépassent pas ceux de leurs électeurs, les ateliers gérés par les ouvriers comme l’anticipe le  décrets sur les ateliers abandonnés.

C’est la République sociale ou, comme on disait à l’époque, la Sociale !

François Coustal

Notes

(1) Prosper-Olivier Lissagaray, « L’histoire de la Commune de 1871 ». Editions La Découverte
(2) C. Talès, « La Commune de 1871 ». Editions Les Amis de Spartacus. 1921.
(3) Jacques Rougerie, « Paris Libre, 1871 ». Collection Points. Mars 2004.
(4) Karl Marx et Friedrich Engels, « Inventer l’inconnu, textes et correspondances autour de La Commune  ». Editions La Fabrique. Novembre 2008.
(5) Kristin Ross, « L’imaginaire de la Commune ». Editions La Fabrique. Janvier 2015
(6)  Quentin Deluermoz, « Commune(s), 1870-1871, une traversée des mondes au XIX° siècle ». Editions Le Seuil. Novembre 2020.
(7) Ludivine Bantigny, « La Commune au présent, une correspondance au-delà du temps ». Editions La Découverte. Mars 2021.

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