La Conférence de Labor Notes 2016 : panorama des luttes aux Etats-Unis

Chaque année depuis 1979, la conférence de Labor Notes réunit l'aile combative du mouvement ouvrier américain pour échanger pendant 3 jours autour des luttes en cours et des perspectives politiques et syndicales au centre du capitalisme. La conférence a été rythmée par plus de 120 ateliers-débats ainsi que meetings autour de luttes actuelles particulièrement importantes. Les ateliers-débats ont été divisés en deux parties : d'un côté des formations très concrètes pour militant-e-s sur par exemple le contact avec les médias, les secrets d'un bon tract, la motivation des militant-e-s, les formes de luttes créatives, la cartographie de son lieu de travail ou encore l'utilisation des réseaux sociaux ; de l'autre côté des sujets plus généraux comme la lutte contre le réchauffement climatique, le traité trans-pacifique, les liens avec les mouvements « Black Lives Matter » et LGBTQ, l'histoire du mouvement ouvrier et la grève mais aussi la théorie marxiste de l'exploitation.

Initialement fondé comme une revue tournée vers le syndicalisme, Labor Notes ne constitue pas un syndicat mais un courant présent dans différents syndicats qui se définit comme « troublemakers », fauteurs de trouble. Le combat des fauteurs de trouble est double : d'un côté la lutte des classes les oppose aux patrons, de l'autre côté la lutte contre la bureaucratie les oppose à la plupart des dirigeants syndicaux. Dans un contexte de baisse importante du taux de syndicalisation aux Etats-Unis depuis plusieurs plusieurs décennies il peut paraître surprenant qu'avec plus de 2000 participant-e-s la conférence de 2016 ait été la plus grande de son histoire de 37 ans. Cette évolution traduit clairement un renforcement de l'aile radicale du mouvement ouvrier américain qui conçoit le syndicalisme comme activité basée sur la lutte et l'implication de tou-te-s les syndiqué-e-s. La toute récente grève des enseignant-e-s de Chicago du 1er avril 2016 en constitue un bon exemple : Les grèves sont très rares aux Etats-Unis et ne conduisent généralement pas à des mobilisations conséquentes et pourtant avec entre 20.000 et 25.000 de personnes dans la rue ce 1er avril 2016 nous avons fait face à un événement majeur.

Les luttes des classes aux Etats-Unis

Afin de comprendre les objectifs des luttes aux Etats-Unis, il faut garder à l'esprit les particularités de la structure fédérale des Etats-Unis qui donne aux Etats fédérés, voire aux villes, des compétences budgétaires importantes. Par conséquent, les luttes sont souvent menées à l'échelle de l'Etat fédéré ou de la ville. Ainsi, dans le même pays, le salaire minimum de 15 dollars par heure dans la ville de Seattle coexiste avec des endroits sans salaire minimum. A titre d'exemple, les Etats fédérés gèrent notamment l'éducation, le transport, la santé et les infrastructures. Pendant la conférence, plusieurs meetings ont eu lieu pour présenter des luttes en cours qui se distinguent par l'intensité du conflit.

Tout d'abord, l'enjeu de l'éducation à Chicago : frappées par l'austérité, beaucoup d'écoles n'ont plus d'infirmières, ni de bibliothèques et elles sont menacées de privatisations ou de fermetures. Ces fermetures ont notamment lieu dans les quartiers pauvres et souvent noirs ou latinos, ce qui explique aussi pourquoi depuis 10 ans le nombre d'enseignant-e-s non-blanc-he-s diminue de façon continue. Le syndicat des enseignant-e-s de Chicago (CTU) a décidé de toujours mobiliser main dans la main avec la communauté (« community »). La communauté est un concept relativement vague sur lequel s'appuient bon nombre de stratégies syndicales aux Etats-Unies. Il peut désigner un groupe culturel ou ethnique ou alors un quartier, en tout cas le concept est utilisé par opposition au lieu de travail. Grâce à ce travail de dialogue continue avec la communauté et vu la situation concrète de fermeture d'écoles à Chicago, la CTU réussit à convaincre, par exemple, les parents d'élèves de la nécessité de faire grève et celle du 1er avril a été suivie par 90 % des enseignant-e-s. La démarche de collaborer avec la communauté pousse également le mouvement syndical à intégrer des revendications qui ne sont pas directement économiques, notamment contre le racisme (Black Lives Matters) et les violences policières.

Ensuite, la mobilisation des travailleur-euse-s agricoles en Californie, dans l'Etat de Washington et au Mexique. Face au constat que celles et ceux qui récoltent les fruits n'ont même pas les moyens de les acheter à cause de leurs salaires trop bas, une mobilisation a commencé autour du droit de se syndiquer, contre le travail des enfants (dans l'état de Washington le travail est légal à partir de 12 ans), pour l'augmentation des salaires (à travers le revendication d'un salaire minimum de 15 dollars par heure dans tout le pays) et pour la baisse du temps de travail qui est de 12 heures par jour à San Quentin au Mexique. Comme moyen d'action, les mobilisé-e-s mettent notamment en avant le boycott de certaines entreprises du secteur agricole. En parallèle, la présentation de cette lutte comme un seul combat qui est à mener au Mexique et aux Etats-Unis permet de mettre en lumière non seulement l'esprit, mais surtout la pratique internationaliste de Labor Notes. Celle-ci s'est également traduit via la présence d'environ 150 militant-e-s venu-e-s du monde entier et la traduction partielle de la conférence en 6 langues.

Troisièmement, l'intervention de Mark Brenner, un des responsables de Labor Notes. Ce discours a visé à donner un cadre général à la conférence qui s'incrit dans un contexte où les choses évoluent vite. Désormais, un abonné à la revue de Labor Notes est candidat aux primaires (Bernie Sanders), les syndicalistes américain-e-s sont de plus en plus engagé-e-s contre le changement climatique et les violences policières, et en même temps, la lutte pour le salaire minimum de 15 dollars par heure progresse dans tout le pays. Brenner a également insisté sur l'importance de méthodes de lutte radicales, car pour gagner on ne peut pas toujours respecter les règles, il faut faire grève et ne pas avoir peur d'occuper des bâtiments et usines.

Une autre lutte emblématique est celle des enseignant-e-s de Los Angeles (United Teachers Los Angeles – UTLA). Le point de départ de leur lutte se situe dans la communauté et, assez logiquement, ils et elles défendent la justice sociale dans l'école et dans la communauté. A Los Angeles, 90 % des élèves sont non-blanc-he-s et pour beaucoup d'entre eux l'anglais est la 2e langue. Dans ce contexte, l'état de Californie encourage la création d'écoles privées qui excluent les pauvres et il coupe les budgets des écoles publiques. La UTLA demande donc +10 % de salaires et des meilleures conditions de travail et d'étude. Pour cela, la UTLA participe notamment à la coalition « taxons les millionnaires ». La coalition – terme étroitement lié à la communauté, évoquée plus haut – désigne une alliance entre syndicats et organisations de la communauté, autrement dit entre lieu de travail et lieu de vie. Cette pratique est très répandue et constitue souvent un élément indispensable pour une campagne qui veut réussir. C'est une sorte de levier pour la lutte qui permet de remporter des batailles autour de revendications immédiates au niveau de la ville ou de l'état. En même temps, la UTLA lutte contre le racisme institutionnel et coopère avec le mouvement « Black Lives Matter ». La UTLA se définit comme organisation pour le changement social, racial, politique et économique. Nous sommes donc bien loin de la séparation entre syndicats et partis politiques à la française.

Enfin, la lutte des travailleur-euse-s du transport (Teamsters) : le syndicat a lancé la campagne « End part time poverty » pour en finir avec le travail précaire chez UPS, la première entreprise mondiale du transport de colis. En parallèle, les militant-e-s du courant Labor Notes luttent pour que leur syndicat rejoigne la campagne nationale pour le salaire minimum de 15 dollars (« fight for 15 »). UPS paie un maigre salaire 10 dollars et la moitié des travailleur-euse-s est au temps partiel.

Interaction entre politique et syndicalisme

A côté des débats concernant les enjeux syndicaux, la campagne des primaires de Bernie Sanders a été omniprésente pendant la conférence. Ainsi, dans le programme, ont figuré plusieurs ateliers de la campagne « Labor for Bernie » qui entend à la fois soutenir la campagne de Sanders et créer une structure nationale pérenne pour porter les revendications de la classe ouvrière au-delà d'une campagne électorale spécifique. Ces ateliers ont à chaque fois attiré entre 150 et 200 personnes, donc les salles étaient pleines. « Labor for Bernie » a pour objectif de porter le débat politique dans les syndicats. C'est un enjeu électoral et financier important. D'un côté, dans les syndicats, se trouve un potentiel de voix très important pour Sanders, de l'autre côté, les syndicats financent des campagnes politiques (ce qui traduit également un soutien officiel). Or, dans la plupart des directions nationales des syndicats (tous sauf 7), les bureaucraties préfèrent Hillary Clinton et financent sa campagne. « Labor for Bernie » veut donc mener la bataille en interne pour que les syndicats soutiennent Sanders ou à défaut ne soutiennent aucun-e candidat-e, ce qui rend la campagne de Clinton plus difficile, vu qu'elle compte sur l'appui des syndicats. En même temps, cette bataille autour des financements permet souvent aux militant-e-s de Labor Notes de démasquer le caractère anti-démocratique des directions syndicales qui refusent de consulter leurs membres sur une question aussi cruciale, par crainte qu'ils et elles soutiennent Sanders (appréciation d'ailleurs très réaliste). D'ailleurs, beaucoup de sections locales soutiennent officiellement – et à l'encontre de leur direction – la campagne de Sanders. De plus, les syndicalistes de « Labor for Bernie » mènent un vrai travail de terrain auprès de leurs collègues, ils et elles passent des coups de fils, discutent avec leurs collègues et organisent des meetings. Loin des plateformes internet, il s'agit donc d'une campagne basée sur l'implication directe des travailleur-euse-s. « Labor for Bernie » est une initiative inédite qui essaie de profiter de l'audience qu'attire la campagne de Sanders pour faire entendre durablement un discours en faveur de la classe ouvrière.

Toutefois, malgré l'enthousiasme suscité par la campagne de Sanders peu de militant-e-s présent-e-s à Labor Notes croient réellement à la victoire de celui-ci et beaucoup craignent que Sanders se fera voler de manière anti-démocratique l'investiture par les super-délégué-e-s. A partir de cette configuration et au cas où Hillary Clinton deviendrait la candidate du Parti démocrate, les syndicalistes soutiennent une candidature indépendante de Sanders et la création d'une organisation des travailleur-euse-s indépendante des deux grands partis et soulignent que le contexte a rarement été aussi favorable à une telle entreprise. Toutefois, la réussite de la campagne de Sanders crée chez certain-e-s – une petite minorité à Labor Notes mais un nombre de personnes non-négligeable dans le pays – l'impression que le Parti démocrate est moins verrouillé qu'on croyait. Au-delà de Bernie Sanders, la conférence a également fait une place importante aux victoires électorales remportées par des candidat-e-s avec un programme de gauche et indépendant-e-s des deux grands parti. Dans ce cadre, un meeting a eu lieu avec Kshama Sawant et Gayle McLaughlin. La première est conseillère municipale et militante trotskyste (Socialist Alternative) de Seattle et y a gagné la bataille pour l'instauration du salaire minimum de 15 dollars, la deuxième a été maire de Richmond.

En avant !

A travers une conférence très dynamique, Labor Notes 2016 montre la multitude et la créativité des luttes en cours aux Etats-Unis ainsi que la place centrale du mouvement syndical pour un changement radical de société. Que Bernie Sanders soit passé par Labor Notes n'est pas juste un petit détail et indique l'importance de cette conférence et sa revue. Ainsi, se dessine une image très différente de l'idée d'un capitalisme totalement hégémonique dans la société américaine. Les contradictions entre travail et capital se renforcent et poussent le mouvement ouvrier à la fois à radicaliser ces pratiques et à chercher très activement les alliances avec le mouvement anti-raciste porté par des non-blanc-he-s. Autant de raisons pour suivre avec beaucoup d'attention l'évolution politique et sociale aux Etats-Unis et développer nos liens avec les organisations de l'autre côté de l'Atlantique..

Benjamin Birnbaum

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