La fin du trotskisme organisé à Cuba1*

« La recherche de la vérité est un combat pour la vie ; la vérité, qui n’est jamais définitive, puisqu’elle est toujours en train de s’écrire, est une conquête sans cesse recommencée avec une approche plus utile, plus stimulante, plus vivante d’une vérité idéale peut-être inaccessible. »

Victor Serge

À la mémoire de Roberto Acosta Hechevarría et d’Idalberto Ferrera Acosta, révolutionnaires.

I

La question du trotskisme à Cuba est loin d’être une affaire classée de notre historiographie. Chaque jour qui passe souligne cette omission injustifiable de la part des sciences sociales de notre pays. Un tabou durable frappa la question de Trotski et du trotskisme à partir des années soixante-dix du siècle dernier, avec l’adhésion définitive de la Révolution cubaine au système du socialisme réel2. Pendant près de cinquante ans, les publications cubaines n’abordèrent pas cette question. Ce furent l’implosion et la dissolution du camp socialiste qui, en renvoyant Cuba aux sources originelles de son nationalisme révolutionnaire et en la laissant jouir, pour la première fois, d’une absolue souveraineté, jetèrent les bases nécessaires à des analyses comme celle-là, auparavant étouffées.

Sans la thèse de doctorat du chercheur Santiago Rafael R. Soler Martínez El trotskismo en la Revolución del 30 (« Le trotskisme dans la Révolution des années 30 »), soutenue avec succès en 1997 (dont une synthèse intitulée « Los orígenes del trotskismo en Cuba » (« Les origines du trotskisme à Cuba ») fut publiée dans la revue Temas, n° 24-25 en 2001) et sans le roman de Leonardo Padura El hombre que amaba los perros (Tusquets, 2009)3, cette question serait encore taboue aujourd’hui.

La mort de Rafael Soler en 2001 interrompit une recherche très prometteuse. Sa thèse devint une référence incontournable pour la genèse et l’évolution du trotskisme à Cuba jusqu'aux années 1940 mais, à part l’article de Temas susmentionné, elle ne circula guère qu’entre de rares intéressés, principalement des universitaires. Le roman de Padura quant à lui, plongea les lettres cubaines dans un débat qui est plutôt l’apanage des sciences sociales et des instances politiques. C’est un autre de ses mérites, outre son excellence littéraire. Il n’aborde pas seulement le drame de la chasse de Trotski par les services secrets de Staline mais ancre, dans l’une de ses sous-trames, cette tragédie à Cuba et rappelle ses liens avec l’histoire de l’île dus au fait, notamment, que Ramón Mercader y passa les dernières années de sa vie, ce qui est particulièrement connoté4.

Bien sûr, ni le roman [de Padura] ni le texte de Soler ne sont utiles à la reconstitution de la période finale de l’organisation trotskiste à Cuba. Néanmoins, grâce au contexte narratif de Padura et à l’essai de Soler, on put briser le silence qui avait plané de la fin des années soixante — moment où l’on publia plusieurs livres de et sur Trotski — à nos jours, puisque, désormais, des maisons d’édition trotskistes étrangères vendent en toute normalité leurs livres à la Feria del Libro5 de La Havane6. Au moment où j’écris ces lignes, la revue Temas, à nouveau, a mis en vente un livre au format numérique, Estudios sobre el estalinismo (« Études sur le stalinisme »)7, dans lequel plusieurs auteurs russes analysent les cas de Staline, Trotski et les politiques qui leur furent associées, en URSS principalement. Mais, quoi qu’il en soit, ce livre numérique permet d’approfondir la question au niveau soviétique et international.

Je me réfère donc à un long silence de cinq décennies qui supposa un fait absurde, à savoir, l’absence de discussion dans notre société des causes de l’écroulement du socialisme européen, mis à part dans quelques étroits cercles universitaires. Et certains nœuds gordiens du désastre entraîné par ce projet politique et social résident dans la relation entre stalinisme et trotskisme, révolution permanente et socialisme dans un seul pays, démocratie ouvrière et centralisme démocratique soviétique, syndicats forts et simulacres de syndicats, révolution permanente et coexistence pacifique. Autant de problèmes qui méritaient une réflexion de fond sur notre société étant données les similitudes entre le système établi dans l’île et celui qui a disparu en Europe.

Une autre thèse de doctorat, anglaise celle-là, intitulée The hidden Pearl of the Caribbean: Trotskyism in Cuba (« Le communisme cubain dissident : le cas du trotskisme 1932-65 »), fut soutenue à l’Université de Bradford en 1999 par Gary Teenant. Elle fut publiée à Londres en 2000 sous le titre de The hidden Pearl of the Caribbean: Trotskyism in Cuba (« La perle cachée des Caraïbes. Le trotskisme à Cuba ») chez l’éditeur Revolutionary History. C’est le livre le plus complet et le mieux documenté qui ait été publié sur la question jusque-là. Il n’a toutefois pas circulé à Cuba. Des pans de la thèse de Gary Teenant furent traduits en espagnol dans la revue En defensa del marxismo de Buenos Aires8.

Ces dernières années, il y eut, sur internet, un regain d’intérêt pour cette question à travers des textes, entre autres, d’Éric Toussaint, Alejandro Armengol et Michael Löwy mais surtout grâce à l’étude panoramique, notable et complète, des auteurs argentins Daniel Gaido et Constanza Valera « Trotskismo y guevarismo en la revolución Cubana, 1959-67 » [« Trotskisme et guévarisme dans la Révolution cubaine, 1959-1967 »] paru en avril 20169. Cette étude se présente comme un complément rigoureux et une actualisation du livre de Teenant, tel que les auteurs le formulent en conclusion. Tous, en somme, indiquent que la question continue à susciter de l’intérêt par les temps qui courent.

II

Entre 1963 et 1965, la Révolution cubaine affronta une conjoncture complexe sur le plan de sa politique intérieure et extérieure et quant à la précarité de sa situation économique. Un an plus tôt, la Crise d’Octobre — dite « Crise des Missiles » — avait propulsé l’île dans un climat géopolitique tendu qui se répercutait dans la politique intérieure. Ces dynamiques convergentes déterminèrent le cadre dans lequel se débattaient les différentes forces qui s’affrontaient pour l’hégémonie politique de la Révolution.

Entre 1960 et 1964, les polémiques dans le champ culturel, vase communicant avec le champ politique, avaient défini, non sans effort ni confrontations difficiles, un espace qui, en 1965, était encore ouvert et tolérant à l’égard des désaccords et des oppositions. La question cruciale analysée par Sartre ainsi que par les écrivains et intellectuels cubains des années 1960, à savoir la liberté d’expression des révolutionnaires, fut recadrée l’année suivante à la Bibliothèque Nationale où Fidel Castro et la direction de la Révolution avaient réuni un groupe d’écrivains et artistes triés sur le volet. C’est à cette occasion que surgit la formule « Dans la Révolution, tout. Contre la Révolution, rien ». Ces mots connus sous le nom de « Paroles aux intellectuels » excluaient ainsi les contre-révolutionnaires incorrigibles ou les réactionnaires. La formule avait ses limites du fait de sa subjectivité, ce qui, à cette époque turbulente, ne parut pas important mais cela allait donner lieu, dans le futur, à des scénarios désagréables pour certains écrivains et artistes. Néanmoins, d’une part, on assurait à cette occasion que tout était possible pour les révolutionnaires et d’autre part, on pouvait y entendre un appel de la part de la direction à nouer une alliance étroite entre l’intelligentsia et le pouvoir dans le but de construire un pays nouveau.

De même que, dans les débats, la soi-disant unanime approbation de masse des déclarations et positions officielles du pays (que certains spécialistes nommèrent relation plébiscitaire entre Fidel et le peuple) n’était pas l’exact reflet de l’apparente « unité des révolutionnaires », cette unité ne se forma pas non plus naturellement : elle fut au contraire imposée par le haut. Ce ne fut nullement un résultat logique ou naturel de l’évolution du processus politique (ce que l’instauration de mécanismes démocratiques aurait alors sans doute aidé), mais plutôt une modulation, opérée depuis la direction de la Révolution. Cela réduisit considérablement la pluralité espérée du ferment populaire, vécue lors des premières années de la Révolution. On avançait peu à peu vers l’unité désirée tandis que, y compris au sein du camp de la Révolution, les nuances, désaccords et positions politiques faisaient entendre des voix dissonantes dans des espaces toutefois limités.

En 1964, à la demande de Fidel Castro et sous sa houlette, le second procès du délateur Marcos Rodríguez permit de réajuster les relations internes des différentes forces politiques. Tant le Directoire du 13 Mars10 que le Parti Socialiste Populaire (PSP)11 perçurent, à travers cette affaire, la force du commandement du chef de la Révolution dans l’unification des différentes forces révolutionnaires. La première destitution d’Aníbal Escalante12 accusé de sectarisme, le procès qui s’en suivit — avec la liquidation de deux figures aussi significatives que Joaquin Ordoqui et Edith García Buchaca —, la répression du Parti Ouvrier Révolutionnaire-Trotskiste (POR-T), le procès de la microfraction en 1968, l’unification de la presse et la création du Parti Communiste Cubain (PCC) doivent être vus comme les événements les plus visibles du processus qui conduisit à la constitution, autour de la figure de Fidel Castro, de cette unité révolutionnaire désirée. Ce fut sans aucun doute un processus ardu et impitoyable pour ceux qui y restèrent extérieurs. Le reste de ce processus vers l’unité fut instrumentalisé par le commandement et le charisme de Fidel qui revendiqua toujours le soutien majoritaire des masses. Le concept si rebattu de centralisme démocratique s’imposa peu à peu dans le langage et la pratique politique du pays.

L’origine et la première évolution du trotskisme organisé à Cuba ne figurent pas dans ces lignes. Pour aborder cette question, il faut recourir à la thèse de Rafael Soler, au livre de Gary Teenant ou au texte des chercheurs argentins déjà mentionnés. Le POR-T était une prolongation de l’ancien Parti Bolchevique Léniniste (PBL) qui exista au début du XXe siècle, jusque dans les années quarante. Il comptait des membres peu nombreux, certes, mais dont les positions étaient définies, solides et critiques mais en interne. Le POR-T fut un élément qui ne cadra pas avec les plans d’homogénéisation dans les rangs de la Révolution. Son grand rival historique, les communistes du PSP dont les militants occupaient alors des postes importants au sein du gouvernement et du parti, ne perdirent jamais une occasion de les pourchasser. Depuis sa fondation et malgré ses rares adhérents, le POR-T avait été pour eux ce qu’on appelle un « caillou dans la chaussure ».

En septembre 1963, glosant la Deuxième Déclaration de La Havane où Fidel décréta le caractère inévitable de la révolution en Amérique Latine — document que Che Guevara citait comme guide philosophique de la Révolution cubaine — le commandant argentin lança, avec La guerra de guerrillas: un método (« La guerre de guérillas : une méthode »), une formule audacieuse pour dire l’appui de Cuba aux mouvements insurrectionnels du continent. On forgeait ainsi le foquisme13 comme une méthode de lutte qui rivaliserait avec les méthodes défendues auparavant par les partis communistes traditionnels, ce qui entraîna leur franche opposition à cette théorie. Cuba s’isola rapidement au sein des pays du continent, non plus seulement de par son expulsion de l’OEA mais aussi pour sa radicalité révolutionnaire et pour la nouveauté des tactiques mises au goût du jour.

Le champ politique intérieur se réorganisa progressivement à son tour et utilisa le champ culturel pour exprimer ses principales redéfinitions. La politisation accélérée de toute la société était un de ses traits définitoires. Tout ce regroupement trouva sa conclusion en 1975 lors du premier congrès du PCC et l’entrée définitive de Cuba dans le camp socialiste. Mais après le premier lustre des années soixante, une fois hâtivement déclaré le caractère socialiste du processus, une fois défini l’alignement de Cuba avec l’URSS face au schisme sino-soviétique  — qui se concrétisa clairement après le voyage de Fidel Castro à Moscou au printemps 1963 —  et après l’épuration des forces qui ne cadraient pas avec cette conception de la société à construire, les deux tendances fondamentales de la politique intérieure apparurent clairement : celle des socialistes marxistes d’inspiration soviétique et celles des socialistes marxistes d’inspiration nationale et latino-américaine. Les travaux sur Cuba du début des années soixante d’Adolfo Gilly, à l’époque figure centrale du marxisme d’orientation trotskiste et témoin personnel de la Révolution jusqu’en 1963, confirment la compréhension par les trotskistes de cette morphologie14.

Tout ce panorama que l’on vient de parcourir à vol d’oiseau fut nourri par deux éléments que nous dirions centraux : un appui populaire massif et majoritaire à la direction de Fidel Castro et une ferveur générale pour Che Guevara. La thèse selon laquelle avait sonné l’heure de faire la révolution où que ce soit, prit corps au sein du peuple. En une parfaite et solide harmonie, ce devoir suprême trouvait son pendant dans l’enthousiasme populaire à l’égard des objectifs de la Révolution. On croyait que le futur était au coin de la rue ; c’était une certitude pour le plus grand nombre. Au pied de ces citadelles du processus révolutionnaire, les Cubains vivaient dans la précarité : les services étaient insuffisants et déficients, l’approvisionnement alimentaire défectueux et la croissante bureaucratie alarmait tout le monde.

À leur tour, le rythme des attentats orchestrés par les États-Unis et concrètement mis en œuvre par les organisations contre-révolutionnaires, se stabilisait. L’année 1964, s’ouvrit sur la séquestration, les 2 et 3 janvier, de six bateaux de pêcheurs cubains alors conduits vers les Etats-Unis. D’autres embarcations cubaines furent mitraillées au cours de l’année et, de même, les infiltrations d’équipes contre-révolutionnaires ainsi que les sabotages continuèrent. Les batailles qui duraient depuis 1960 dans la région montagneuse du centre du pays étaient sur le point de s’achever mais il restait encore des reliquats des groupes qui s’étaient soulevés contre le gouvernement — c’est à l’occasion de la cérémonie du 26 juillet 1965 que Fidel annonça la victoire définitive contre ces groupes —, en une sorte de guerre civile qui se solda par des dizaines de victimes des deux côtés. Comme le dit plus tard une Européenne en visite dans l’île, chacun sentait sur sa nuque le souffle des États-Unis.

Néanmoins, on sait aujourd’hui que durant toute l’année 1964 le gouvernement cubain essaya en vain d’envoyer des messages au gouvernement du président Lindon Johnson afin qu’il fasse en sorte d’améliorer et de normaliser les relations bilatérales. Ces initiatives s’exprimèrent par des moyens détournés comme des entretiens journalistiques de Fidel et Raúl Castro dans d’importants médias nord-américains (la première dans le New-York Times). Malgré l’insistance de Cuba, les États-Unis répondirent en durcissant encore des relations déjà tendues sur les plans diplomatique, économique et militaire15.

En 1965, on ouvrit les camps de travail « rééducatifs » (lire « forcés ») connus sous le nom d’UMAP (Unité Militaire d’Aide à la Production). Ils étaient le signe d’un moralisme et d’un puritanisme dogmatique, répressif, installé dans un secteur de la direction révolutionnaire qui croyait aux « vertus » régénératrices de ce genre de mesures. Au mois d’octobre de cette même année, Fidel Castro annonça également sa détermination à construire simultanément le socialisme et le communisme. Cette annonce définissait le fondement sur lequel allait s’ériger, un peu plus tard, la fameuse « hérésie cubaine » ou voie nationale vers le futur socialiste. L’aspiration à un « homme nouveau », la personne chargée d’accomplir cette tâche colossale, devint une utopie parmi d’autres.

José Caballero Bonald, intellectuel espagnol poussé par la curiosité et par une solidarité propre à l’époque, fut l’un des nombreux visiteurs de l’île durant ces années-là. Son opinion et son regard extérieurs sont aujourd’hui éclairants :

« De cette première visite qui me fit entrer dans la période initiale de la révolution triomphante, je conserve néanmoins une imperturbable sensation d’harmonie entre la politique et la vie. J’ignore si mes désirs ont faussé mon jugement. Toutefois, il me semble qu’à cette époque on percevait déjà une croissante subordination de l’individu au treillis collectif révolutionnaire, cette sorte de raison d’État qui incluait la progressive disparition de la vie personnelle. Cela finirait par restreindre ainsi une indépendance ou une liberté de mouvements à l’évidence illimités »16.

La Révolution offrait parallèlement ces deux images, tant pour des yeux extérieurs — plus ouverts et avisés de fait — que pour des yeux intérieurs — mi-clos par d’épuisants efforts. C’est-à-dire qu’on avait, d’un côté, le spectacle magnifique et émouvant d’un peuple entièrement uni autour de son leader et de ses hauts objectifs collectifs et, de l’autre, le croissant obscurcissement d’une société uniforme, presque militarisée, dans laquelle les hommes et les femmes et, en particulier, les jeunes, tendaient avec un esprit de croisés vers les causes les plus altruistes de l’époque.

À l’intérieur de la société, presque tous les pas de la mutation du Parti Uni de la Révolution Socialiste de Cuba (PURSC) en Parti Communiste de Cuba avaient été accomplis. C’est-à-dire qu’on avait consolidé le schéma de parti unique vers lequel tendaient Fidel Castro et la direction de la Révolution dès son commencement. Les Organisations Révolutionnaires Intégrées (ORI) et le PURSC ne furent rien d’autre que des étapes intermédiaires. La cartographie des relations internes du pouvoir était un reflet de toutes ces circonstances caractérisées par la fusion entre le peuple, le parti (en germes) et un État au leader charismatique. Tout cela généra une sorte de légitimité révolutionnaire qui excluait toute autre possibilité d’existence politique. Au sein de cette cartographie, le POR-T ne fut rien de plus qu’un minuscule parti de révolutionnaires qui joignirent activement leurs forces au processus politique et social, sans abandonner pour autant leur boussole critique propre — trotskiste — dans leur compréhension du marxisme. Néanmoins, à cause de ce même esprit critique, la Révolution les abandonna en cours de route.

III

Il est important que je mentionne, même brièvement, la façon dont réagit le trotskisme international face à la Révolution cubaine puisque cela créa un cadre dont l’influence fut considérable sur les trotskistes cubains et sur les premières années de l’apparition du POR-T.

De nombreuses turbulences et scissions marquèrent la Quatrième Internationale trotskiste de la fin des années cinquante au début des années soixante. Or, cette période coïncide avec le triomphe de la Révolution ainsi que la réorganisation du trotskisme insulaire. Michel Pablo, alias Michel Raptis, et Jaime Posadas, alias Homero Cristalli, chacun de leur côté, dirigèrent certaines des factions du trotskisme international. Le trotskisme argentin, était dominé par le « morénisme » de Nahuel Moreno et par la tendance de Posadas. Toutefois, le poids et la voix du morénisme dépassaient largement les frontières de l’Argentine. Ainsi surgirent en 1953 le Comité International (CI), opposé au « pablisme » qui réunissait plus des deux tiers des forces trotskistes internationales ainsi que le Secrétariat International (SI), « pabliste », qui ne parvenait pas, au début, à obtenir l’appui important du Socialist Workers Party (SWP), la très influente organisation trotskiste américaine.

Un an après, Posadas créa le Bureau Latino-américain (BL) de la Quatrième Internationale, son fief privé, et devint le leader trotskiste le plus influent au sein du trotskisme cubain. Comme le signala Osvaldo Coggiola, historien du trotskisme argentin et latino-américain : « La Quatrième Internationale se divisa d’abord au niveau politique puis au niveau organisationnel et enfin au niveau géographique : pablistes et anti-pablistes, CI et SI, Européens et Latino-américains. La IVe cessa d’exister en tant qu’organisation »17. Comme on peut le voir, les différents trotskismes configurèrent tout un panorama de scissions et fragmentations au niveau international qui ne permit en rien de clarifier leur rôle ni sur le continent ni sur l’île. Finalement, après plusieurs luttes et batailles de tout genre, après s’être réciproquement accusés de sectaires, révisionnistes et autres invectives, ils réussirent à se réunifier en 1963, ce qui mena à la création du Secrétariat Unifié. Ernest Mandel, qui avait déjà été à Cuba, qui avait rencontré Che Guevara en 1964 et était revenu les années suivantes, en fut la figure intellectuelle officielle.

La Révolution cubaine produisit un énorme impact sur les débats des forces de gauche du monde et particulièrement sur le continent, détruisant tous les équilibres. Mais ce ne fut pas simplement le cas pour la gauche. En réalité, la Révolution secoua le statu quo politique de l’ensemble des pays américains et particulièrement leur relation avec les États-Unis, axe de toute politique extérieure. Tous les regards, curieux, admiratifs et ennemis, se dirigèrent vers la jeune Révolution. Voilés par le dogmatisme, les yeux des trotskistes internationaux se détournèrent vite du contexte politique insulaire. Le « castrisme » fut classé comme un courant « petit-bourgeois non stalinien » par certaines tendances trotskistes. Plus précisément, la deuxième partie, le « non stalinien », créa diverses confusions entre eux à l’heure d’aborder et d’élaborer les tactiques visant la politique intérieure cubaine. Il y eut des expressions offensives comme celles produites par le trotskisme anglais dans la bouche de son leader, Healy, qui qualifia Fidel Castro de « bonapartiste ». Une fois de plus, le dogmatisme et le manque de connaissances des faits réels de la part du trotskisme international furent une source de grossières erreurs de calcul. On supposa en effet que le caractère petit-bourgeois et nationaliste de la direction de la Révolution cubaine l’identifiait automatiquement avec l’idée d’un « état ouvrier bureaucratique ». On s’éloignait ainsi d’un regard objectif sur le contexte politique de la Révolution et sur sa radicalité dans son rapport aux mouvements révolutionnaires du continent. De la même façon, ce qu’on appela le « guévarisme » ne porta pas non plus un regard juste sur le trotskisme international, du moins sur certaines de ses tendances les plus importantes sur le continent. On souligna l’importance et l’influence de Che Guevara dans la création, dans les années soixante, de mouvements de guérillas et d’insurrections en Amérique latine. Soit dit en passant, c’était ce qu’il y avait de plus proche — historiquement — du concept de révolution permanente de León Trotski. Presque toutes les approches de ces groupes et tendances se noyèrent dans les eaux de la théorie et du pauvre sens commun.

La figure et l’action de Fidel Castro déconcertèrent non seulement les trotskistes mais aussi de nombreux observateurs et analystes incapables d’identifier objectivement le nouveau leader révolutionnaire, sa position politique en évolution ainsi que la nature ou l’essence du processus cubain. Les mots de Michel Pablo qui firent de Fidel un trotskiste naturel donnent la mesure des erreurs d’appréciation commises par les trotskistes dans les années soixante.

On débattit ensuite sur la nécessité ou non de construire un parti trotskiste sur l’île, question réellement peu importante puisque les trotskistes cubains, militants révolutionnaires reconnus et aguerris, l’avaient déjà tranchée de bonne heure. Ils avaient en effet pris les devants en créant un parti, néanmoins proche et sous la tutelle du Bureau latino-américain (BLA) de J. Posadas qui était le dirigeant trotskiste qui avait réagi le plus vite. D’autres tendances internationales, cependant, considérèrent effectivement utile la création du parti y voyant, entre autres, une possibilité de combattre les tendances petites-bourgeoises de la direction révolutionnaire cubaine. Le SWP fut un cas à part. Il considérait que la clef se trouverait dans la création d’un parti marxiste révolutionnaire dirigé par Fidel Castro et au sein duquel les trotskistes cubains devraient s’intégrer comme un courant. D’autre part, les répercussions du schisme sino-soviétique accrurent la confusion des leaders trotskistes internationaux face au nouveau phénomène de la révolution caribéenne. On parla y compris, pour certaines tendances, d’une « capitulation [des forces marxistes] face au castrisme », ce qui nous donne une idée de la confusion qui régnait.

Au sein du trotskisme latino-américain, l’impact de la Révolution cubaine fut considérable. Pour ne citer que quelques exemples, les trotskistes chiliens, réunis dans le Parti Ouvrier Révolutionnaire (POR), afin de montrer leur adhésion aux thèses sur la guérilla révolutionnaire, décidèrent la dissolution de leur organisation pour entrer dans le Movimiento de Izquierda Revolucionaria (MIR, Mouvement de Gauche Révolutionnaire). Le POR de Bolivie défendit le développement de guérillas urbaines et rurales comme stratégie continentale valide. Mandel inclut dans sa pensée des conceptions éloignées du trotskisme orthodoxe comme la révolution paysanne par voie militaire, la théorie maoïste de l’encerclement des villes et l’approbation du foquisme. Les différentes factions du trotskisme argentin furent aussi déstabilisées par la révolution de l’île caribéenne qui créa plusieurs tensions et redéfinitions en son sein. D’autre part, d’autres dirigeants du trotskisme international, tel que le français Pierre Lambert, manifestèrent leurs distances avec la Révolution cubaine dès sa première heure et la critiquèrent ouvertement en observant qu’elle-même n’avait établi aucune forme de « rupture » avec les canons classiques de la lutte pour le socialisme.

Parmi les  analyses des tendances trotskistes internationales, celle que dirigeait Posadas fut l’une des plus radicales et sans doute celle qui exacerba le plus la critique au sein des prises de positon du POR-T cubain. En 1960, Posadas était l’un des rares survivants de la Quatrième Internationale créée par Trotski en 1938 : il fit valoir son fort charisme et son autorité au sein de la ligne qu’il dirigeait18. Les textes de Posadas publiés postérieurement ne montrent pas un dirigeant à la hauteur des circonstances des années soixante à Cuba et en Amérique latine mais plutôt quelqu’un qui restait prisonnier de ses concepts et de ses dogmes distants de la réalité et proches du délire. Son extravagante position au sujet de la disparition d’Ernesto Che Guevara de la scène publique cubaine porta grandement préjudice à la relation du trotskisme avec la révolution à l’échelle continentale. Néanmoins, son insistance sur le fait que la formule cubaine de prise du pouvoir ne pouvait être reproduite sur le continent resta une observation étonnamment clairvoyante dans ce contexte où régnait l’enthousiasme général pour la thèse du foquisme, surtout à partir de la publication du célèbre livre de Régis Debray, Révolution dans la révolution qui lui donna une certaine contenance théorique.

IV

Après des années d’inactivité, le parti trotskiste se réorganisa en 1959. Le triomphe de la Révolution poussa les trotskistes à s’intégrer activement à la vie politique et sociale du pays. Ces derniers commencèrent à renouer les contacts, perdus depuis les années 1940, avec la Quatrième Internationale. L’arrivée à Cuba d’une représentante du Bureau Latino-américain du Secrétariat International, Olga Scarabino, fut un pas décisif pour les retrouvailles avec cette tendance qui, comme on l’a mentionné, était dirigée par Posadas19. Le POR-T fut fondé le 6 février 1960, c’est-à-dire treize mois après le triomphe de la Révolution. À cette époque, c’était un parti minuscule20.

Courant 1959, Scarabino put avoir accès à des programmes de radio et de télévision d’où elle lança un appel à l’union des trotskistes cubains. Mais la refonte de l’organisation fut en vérité le fait des militants locaux. Durant les premières années de leur présence à Cuba, les trotskistes les plus reconnus parmi les étrangers qui établirent un contact avec le POR-T furent Alberto Sendic, alias A. Ortiz, José Lungarzo, alias Juan et Adolfo Gilly, alias H. Lucero. Posadas ne séjourna sur l’île que durant des courtes périodes de trois semaines, notamment pendant le Premier Congrès Latino-américain des Jeunesses à l’été 1960.

En 1961, le POR-T fut officiellement reconnu par la Quatrième Internationale. Il comptait alors quarante membres. Cette organisation aux effectifs réduits essaima dans les trois villes où le PBL [Parti Bolchévique Léniniste] avait été le plus fort au cours des années quarante, c'est-à-dire là où il avait toujours été présent : La Havane, Santiago et Guantánamo. José Medina, un militant de longue date de cette dernière ville, fut élu premier secrétaire général du parti. Idalberto Ferrera Acosta et Roberto Acosta Hechavarría étaient d’autres figures possédant légitimité et pouvoir au sein de la hiérarchie trotskiste21. La militance ouvrière jouissait d’une écrasante majorité dans la composition sociale du parti. Juste après être descendus de la Sierra Maestra, certains trotskistes s’en furent travailler dans les secteurs du transport et du commerce. Acosta Hechavarría était l’un des rares professionnels du parti ; ingénieur électricien, il avait collaboré à la nationalisation de l’Entreprise d’Électricité au moment de la victoire de janvier 1959 avant de passer au Ministère de l’Industrie (MININD), auprès de Che Guevara, en tant que directeur du service des normes et de la métrologie. Durant la Crise d’Octobre (la fameuse « crise des missiles »), tous les membres du POR-T furent mobilisés au sein de leurs unités respectives des milices ou de l’armée et ils mirent l’organisation à la disposition du gouvernement révolutionnaire dans un communiqué qu’ils lui transmirent le 24 octobre 1962. Toutefois, le parti fit alors preuve d’une grande irresponsabilité politique en suggérant au gouvernement révolutionnaire, en pleine crise, le lancement des missiles à tête atomique sur les États-Unis. Probablement s’agissait-il là d’une dérive de la thèse posadiste qui voulait que la guerre nucléaire fût inévitable (et indispensable, selon le leader argentin, à la renaissance d’un monde libéré du capitalisme).

Voici les principales critiques que le POR-T formula alors à l’égard du processus révolutionnaire : il s’exprima contre la croissante bureaucratisation des méthodes adoptées par les instances de direction du gouvernement, considérée comme un dévoiement dans sa mission à la tête de la Révolution ; contre un certain autoritarisme qui se faisait jour dans la relation entre la direction du processus révolutionnaire et la classe travailleuse (contrôle vertical et absence de participation des travailleurs à la direction de la production) ; le parti s’engagea aussi pour la nécessité d’une plus grande indépendance des syndicats vis-à-vis de l’État et pour davantage de démocratie en leur sein (il critiquait l’imposition de listes uniques sur les bulletins de vote syndicaux et n’acceptait l’ingérence du gouvernement dans aucune des tendances alors existantes du mouvement ouvrier) ; de même, il fut demandé que les officiers des milices fussent élus par l’assemblée de leurs miliciens ; on suggéra aussi qu’il était nécessaire de créer des conseils ouvriers pour contrôler les administrations du nouvel État cubain ainsi que la convocation d’un congrès national de la CTC-R [Central de Trabajadores de Cuba Revolucionaria] comprenant des délégués librement élus de toutes tendances susceptibles d’appuyer et de défendre la Révolution. Mais la plus forte critique fut sans doute celle qui se fixa pour objectif l’opposition à tout parti unique. En effet, les trotskistes considéraient un tel organe comme une marque d’expansion de l’État de type stalinien (le journal Voz Proletaria avait rendu publiques ses réticences dès 1960, affirmant qu’il s’agissait d’une « contrainte venant d’en haut », typique de « l’absolutisme monolithique propre à la ligne officielle »). Comme on peut le voir, il s’agissait d’un vaste ensemble de critiques formulées au moment même où Fidel Castro en appelait à l’unité de tous les révolutionnaires.

La réponse des communistes du vieux parti ne se fit pas attendre et, dès l’été 1960, se déclenchèrent des assauts de plus en plus fréquents à l’encontre des trotskistes, assortis des habituelles accusations d’être des agents provocateurs et des instruments de la CIA et du FBI. Initialement, cette traque qui allait crescendo n’avait pas reçu l’aval des dirigeants de la Révolution mais il ne se passa pas longtemps avant qu’ils y apportent leur plein soutien. La dispute entre les deux tendances du marxisme-léninisme insulaire, qui avait une origine ancienne, se déchaîna, toujours avec cette férocité manifeste qu’on lui sait. La répression stalinienne à l’encontre du POR-T commença après l’invasion de la Baie des Cochons avec la confiscation des exemplaires du numéro 10 de Voz Proletaria22. Au moment où la publication périodique de ce journal (devenu ensuite un simple bulletin) fut interdite, il était régulièrement envoyé aux bureaux respectifs de Fidel Castro et Ernesto Che Guevara : à celui-là par voie postale ; à celui-ci directement de la main à la main, via l’un des trotskistes qui travaillaient au Ministère de l’Industrie.

Peu après, la même année, les plaques d’impression du livre de Léon Trotski La révolution permanente furent confisquées, ce qui entraîna la première association publique de Guevara et des trotskistes, incident que l’on évoquera de nouveau plus bas. Le POR-T protesta immédiatement auprès du gouvernement, en appela au droit démocratique à la liberté de la presse et à ce que la liberté d’expression puisse être le fait de toutes les tendances de la Révolution ; autant de réclamations qui restèrent sans réponse.

En 1962, la répression s’intensifia, d’abord avec l’arrestation de militants trotskistes dans le cadre de la seconde assemblée nationale du POR-T qui eut lieu à la fin du mois d’août. Lors de ce congrès, les trotskistes réaffirmèrent leur désaccord avec l’existence du parti unique. Ces premières arrestations n’eurent pas de conséquences majeures dans la mesures où il ne fut pas possible à l’accusation de présenter des charges suffisantes. Entre 1962 et 1965, la répression alla en s’accentuant avec l’expulsion du pays de certains trotskistes étrangers — Lungarzo en décembre 1962 et Gilly en 1963. Toujours début 1963, les organes de contrôle confisquèrent le matériel des locaux du bulletin Voz Proletaria et arrêtèrent, un jour plus tard son éditeur, Idalberto Ferrera Ramírez (l’un des fils de Ferrera Acosta). C’est alors que les trotskistes, pour la première fois, changèrent la cible de leurs accusations et, au lieu de les centrer sur les organes de contrôle (qu’alimentaient les militants du vieux parti), ils visèrent le gouvernement23.

Mi-1963, les persécutions s’intensifièrent encore et l’on obligea plusieurs trotskistes à changer de travail, situation que dénonça l’édition de mai du bulletin. Au milieu de la tourmente, en janvier 1964, le POR-T convoqua son troisième congrès national. Les accusations portées contre un certain nombre de trotskistes, lors de procès réalisés cette année-là, laissaient déjà paraître le langage stalinien à l’œuvre : il était insinué que c’étaient les instructions de l’impérialisme yankee qu’on avait suivies, qu’on propageait la confusion et la division idéologique au sein de la population, que le bulletin était contre-révolutionnaire et diffamant à l’encontre des dirigeants, mais aussi qu’on mettait en cause les lois de la Révolution, qu’on fomentait le renversement du gouvernement, etc. Certains des accusés reçurent des sanctions allant de deux à neuf ans de prison24. Début 1965 se produisit l’épisode final de tout ce processus quand plusieurs des principaux chefs de file trotskistes furent arrêtés et leurs responsabilités dans le parti transmises à d’autres.

V

Les rapports d’Ernesto Che Guevara avec le trotskisme cubain méritent une analyse à part du fait de leur importance pour le traitement de notre objet. Malgré son rejet initial des trotskistes et de leurs options politiques, qui coïncida avec sa période d’admiration déclarée pour l’Union soviétique, à savoir avec sa période, si l’on peut dire, de stalinisme militant, Che Guevara, comme membre le plus à gauche parmi les dirigeants de la Révolution, évolua progressivement vers l’intérêt et la tolérance, en particulier quand ses réserves critiques envers le socialisme est-européen se firent jour. De telle sorte que ses rapports avec le trotskisme dans l’île peuvent être mis en parallèle avec l’évolution de son positionnement personnel vis-à-vis de l’Union soviétique, de l’excès de bureaucratie et d’une direction internationale du PCUS corrompue ainsi qu’avec sa critique de la politique extérieure et des relations commerciales bilatérales du camp socialiste avec les pays sous-développés. Il faut ajouter à cela, ce qui revêt une importance certaine, que nombre de trotskistes latino-américains se trouvaient dans les meilleures dispositions vis-à-vis de l’engagement dans la guérilla comme moyen de lutte, ce qui dut incliner favorablement le Che à leur égard. La relation de Che Guevara avec des trotskistes argentins venus à Cuba au début de la Révolution, est restée peu connue : on peut mentionner Milcíades Peña, Ángel Bengochea qui bénéficia d’un entraînement militaire sur l’île et Silvio Fondizi avec lequel Guevara eut plusieurs entretiens.

En 1961, quand furent confisquées les plaques d’impression du livre La révolution permanente de Léon Trotski, Che Guevara donna une interview à un journaliste uruguayen25 à propos de cet incident et ses propos faisaient acte de sa réprobation à l’égard des trotskistes qu’il qualifia même de contre-révolutionnaires. De 1961 à 1965, cette prédisposition initiale subit un infléchissement progressif.

C’est une question clé que le rôle joué par Che Guevara dans le dénouement des événements qui décidèrent du sort du POR-T au milieu des années soixante. Surgit de nouveau à ce propos la vieille polémique consistant à savoir si Guevara fut finalement un trotskiste convaincu (bien que jamais de façon avouée ni publique), c’est-à-dire la question de savoir s’il avait de réelles sympathies pour cette branche de la pensée de la gauche mondiale ou s’il avait simplement lu le vieux dirigeant communiste russe parce que ses théories dissidentes sur la Révolution l’intéressaient26. Carlos Franqui prit position à ce sujet dans ses livres ou lorsqu’on lui demanda son avis. Il déclare ainsi dans ses mémoires que nombreuses étaient les thèses du comandante argentin qui
« coïncidaient avec celles de Trotski : la militarisation des syndicats, l’exigence morale, l’homme nouveau, le retour aux origines du marxisme-léninisme, la nécessité d’une révolution mondiale… Un important groupe de trotskistes de divers pays travaillaient au Ministère de l’Industrie. Ils entretenaient des relations et une correspondance régulières avec le chef de file du trotskisme international, Ernest Mandel, au moment de sa polémique avec Carlos Rafael Rodríguez et avec le ministre [Alberto] Mora. C’est alors que Guevara publia dans la revue du Ministère les thèses que Mandel défendait27 ».
Malgré l’opposition à la Révolution qu’il manifesta ultérieurement, Franqui s’exprimait toujours avec respect quand il évoquait le révolutionnaire argentin, lui reconnaissant une honnêteté intellectuelle indiscutable.

Malgré ce témoignage, parmi d’autres qui semblent coïncider, le Che ne peut être considéré lui-même comme trotskiste tant que n’apparaîtra pas un document qui le confirme. Il n’existe d’ailleurs aucun motif de poids qui induise à de semblables conclusions. Jusque dans l’une de ses dernières lettres dont on ait connaissance, adressée à Armando Hart, il qualifia Trotski de révisionniste. Cela dit, on trouve des signes clairs de rapprochement vis-à-vis de Trotski à la fin de sa courte vie de révolutionnaire, ne serait-ce que sur le plan de l’attention portée aux grandes facultés intellectuelles du révolutionnaire russe et relatives à certaines de ses théories de la politique à mener, au niveau tactique, sur le continent, qui auraient pu lui sembler séduisantes autant que solides. Dans la quête de quelques lumières sur ce point crucial pour la question qui nous occupe, on peut recourir aux propos tenus lors d’une réunion du conseil de direction du Ministère de l’Industrie en décembre 1964, juste avant son départ pour le continent africain – propos qu’il reprendra lors de sa fameuse intervention critique contre l’URSS et le camp socialiste à Alger en février 1965. Il semble aussi justifié qu’utile de citer in extenso les propos de Che Guevara lors de cette réunion de 1964 :
« Le trotskisme a deux origines, l’une —  et c’est celle qui m’est la moins sympathique — se trouve du côté des trotskistes, qui affirment qu’il y a une série de chose que Trotski a déjà dites. Ma seule conviction est que : soit nous sommes capables de détruire toute opinion contraire sur cette question, soit il nous faut laisser les opinions s’exprimer. Et cette opinion-là que l’on ne saurait détruire qu’à coups de boutoir est une opinion qui nous dépasse28. On ne doit jamais le perdre de vue. Car c’est précisément ce qui tue toute capacité de développement, du développement libre de l’intelligence. Cela dit, il est clair que l’on peut tirer toute une série d’éléments de la pensée de Trotski. Je pense que les fondements sur lesquels Trotski se fondait étaient erronés, qu’il s’est trompé dans son engagement ultérieur et que ce dernier a même été obscur durant les dix dernières années de sa vie. Je ne crois pas non plus que les trotskistes aient apporté rien de particulier au mouvement révolutionnaire ; et là où ils se sont le plus engagés, à savoir au Pérou, ils ont finalement échoué parce que leurs méthodes n’étaient pas les bonnes […]. Les trotskistes posent les choses ainsi et, du coup, il se trouve toutes sortes de gens pour médire sur le trotskisme […]. Concernant une série de questions, je me suis exprimé dans un sens qui pourrait me rapprocher du camp chinois […] et comme l’on m’identifie avec le système budgétaire, on mélange cela avec le trotskisme. D’aucuns disent que les Chinois sont également fractionnistes et trotskistes et ceux-là veulent aussi me couvrir d’opprobre29. »

Les propos de Guevara ne permettent donc pas d’en faire un militant trotskiste bien qu’ils contiennent tacitement une reconnaissance de l’utilité de certains aspects de la pensée et de la théorie de Trotski.

La différence qu’il établit entre Trotski et ses disciples saute d’elle-même aux yeux. On ne peut minimiser, en analysant ce fragment de son intervention, que le Che s’exprimait devant les travailleurs du ministère de l’Industrie, ce qui suppose une très claire retenue dans ses propos quand on sait combien il fut toujours attentif à son rôle de représentant, conscient d’être un homme d’État. Cette réunion du MININD eut lieu la veille du départ pour son périple africain et on peut supposer que cela coïncida aussi avec le moment où la direction du gouvernement était en train de planifier la liquidation du POR-T. Jusqu’où Guevara se trouva-t-il impliqué dans cette décision, voilà qui est encore à déterminer.

La relation entre Che Guevara et le trotskisme fut donc de nature complexe. Par ailleurs, Régis Debray note dans ses mémoires que, en Bolivie, Guevara conservait quelques tomes de Trotski parmi le peu de possessions qu’il avait avec lui — il avait l’autobiographie de Trotski dans sa petite bibliothèque de campagne — ce qui nous confirme encore son grand intérêt pour l’auteur russe30. Autrement dit, il ne s’agit pas de spéculer sur le réel ou sur le potentiel penchant de Guevara pour Trotski et sa pensée, qui fut un fait avéré ; il s’agit de clarifier son penchant intellectuel pour la stature de l’auteur. Le jugement définitif, savoir s’il était trotskiste, est assurément un autre débat.

Sur le plan de la pratique, le Che oscilla donc dans sa position à l’égard des trotskistes cubains. Parti d’abord de l’animosité en 1961, il évolua vers une position de tolérance, de collaboration et de compréhension entre 1964 et 1965. Au moins au niveau professionnel, sa relation personnelle avec Roberto Acosta Hechevarría nous conduit à cette certitude. Contrairement à ce qu’insinuent certains auteurs, ils ne furent pas amis, mais il y eut bien entre eux une relation de respect mutuel et, quant à leurs activités administratives, ils travaillèrent en harmonie au sein du MININD. Sa position concernant l’écrasement du minuscule parti en 1965 est pour ainsi dire l’un des derniers actes qu’il posa avant de disparaître de la vie publique et de partir vers le Congo, ce qui autorise ces conclusions.

VI

Les derniers moments du POR-T, au premier trimestre 1965, furent les suivants (j’opère ici une synthèse resserrée qui permet de mieux refléter les faits) : selon Domingo del Pino — un Espagnol ayant travaillé au MININD qui recueille dans un livre inédit ses souvenirs de ces événements ainsi que d’autres relatifs à son séjour à Cuba — le statut de tolérance dont avaient pu bénéficier les trotskistes était le fait du Che. Il prit brutalement fin en mars 1965.

Domingo del Pino nous décrit cela dans le septième chapitre de son livre (« Anarchistes et trotskistes ») :
« Acosta et Ferrera obtinrent que le Che acceptât l’idée de la création d’un cours de rattrapage pendant les heures de travail alors qu’il était à la tête du ministère. Le premier cours proposé fut une leçon d’économie politique31. »
Les staliniens et les trotskistes se disputèrent dès le début, continue le témoin, à propos du livre de référence à utiliser pour ce cours. Les staliniens suggéraient le manuel de l’Académie des Sciences soviétique, celui de Nikitin, et les trotskistes auraient voulu un livre qui traite d’une économie organisée directement par les travailleurs, mais un tel livre n’existait pas. Acosta, mis au courant de ces difficultés, s’en entretint avec [Luis] Álvarez Rom, le ministre des Finances, dont il était ami, et ce fut lui qui proposa le livre d’Oskar Lange.

Tel fut le préambule des cours qui commencèrent au septième étage du ministère. Je reprends ici le récit de del Pino :
« Les discours du Che étaient transcrits fréquemment dans le bulletin des trotskistes qui était distribué au septième étage. Ils avaient l’habileté de présenter leurs projets comme ceux que Guevara soutenait aussi […]. L’ingénieur Acosta avait obtenu l’autorisation du Che pour distribuer — du moins l’affirmait-il —  le bulletin au ministère de l’Industrie et à celui des Finances. C’est Juan León Ferrera, l’un des fils de Ferrera Acosta qui s’en chargeait. En signe de déférence, le premier exemplaire était toujours déposé sur le bureau de Guevara et le numéro n’était pas distribué avant que quelques heures fussent passées, quand on supposait que le Che l’avait lu […]. Che Guevara avait eu plusieurs fois maille à partir avec José Miguel Espino (un stalinien) lors des assemblées qui avaient lieu dans la salle de conférences du ministère. 1965, année clé dans la vie du Che, fut aussi un tournant quant à la tolérance à l’égard des trotskistes. Un fait conjoncturel allait permettre à Espino de passer à l’offensive32 ».
Del Pino rend compte du discours de Guevara pendant la conférence afro-asiatique d’Alger, là où il formula sa sévère critique des échanges inégaux entre les pays industrialisés et les pays sous-développés considérant que l’URSS et le camp socialiste s’étaient rendus complices de l’exploitation du Tiers Monde. Selon del Pino, quand fut publié, le jour suivant, dans Granma le compte-rendu du discours et les principales idées exposées par le Che :
« les trotskistes du ministère en firent la lecture avec un véritable enthousiasme. León Ferrera arriva en cours ce matin-là en brandissant triomphalement son exemplaire du journal où il avait souligné en rouge certains passages du discours du Che. Il proposa de consacrer la séance à l’analyse de l’intervention du Che et ajouta : “C’est ce que nous avons toujours dit. Ce discours, c’est une bombe, une véritable leçon d’économie pratique en action !33” Immédiatement — c’est toujours le témoin qui raconte —, Espino commença à invectiver León et, l’instant d’après, ils en venaient aux mains. Quand on les sépara finalement Espino quitta les lieux en claquant la porte et hurla, menaçant : “Cela n’en restera pas là ! Le parti doit être informé de ce qui se trame dans cet endroit !” Lors d’une réunion qui eut lieu peu après avec le secrétaire du parti au ministère, Espino renchérit : “Le problème de ce ministère, c’est qu’il nourrit en son sein un abcès contre-révolutionnaire trotskiste ; il faut que le parti reprenne la situation en main34” ».

C’est là une partie anecdotique de l’histoire, mais elle est importante dans la mesure où, sauf del Pino et Acosta, personne, à ce que l’on sait, n’a gardé trace de ces événements pour la postérité. Les trotskistes furent arrêtés, leurs papiers et leurs biens confisqués et on les envoya près de deux mois dans la prison de Villa Marista. Del Pino est d’avis que « les trotskistes cubains, que Fidel Castro n’avait jamais pris en compte comme force politique, était un boccato minore35 qui, pourtant, allait endurer les conséquences de l’irritation que le Che avait provoqué en URSS36 ».

On trouve le passage essentiel qui suit dans l’interview que Tano Nariño fit passer à Acosta Hechavarría en 1990 et qui fut porté à la connaissance du public dans le livre de Gary Teenant ainsi que dans ses articles en ligne, souvent relayés ensuite :
« En 1965, nous publiâmes en édition ronéotypée le livre de Léon Trotski, La Révolution trahie, précédé d’une introduction écrite à Cuba. La Sécurité procéda à mon arrestation — car c’est chez moi que l’on avait édité et imprimé le livre — ainsi qu’à celle d’autres membres de notre parti. Je travaillais alors au ministère de l’Industrie avec le Che. Je fus emprisonné à Villa Marista où mon cas fut traité par un instructeur qui était un vieux communiste et qui tenta avec insistance de me convaincre des bontés de Staline — il m’emmena même voir des films sur le sujet pendant mon incarcération ; des films soviétiques, bien sûr. C’était l’époque où le Che était en voyage en Afrique et où, à son retour, je pus le rencontrer en présence du lieutenant Rodríguez et d’un autre officier de la Sécurité. L’entrevue eut lieu dans les bureaux du Che. Il me salua affectueusement et me dit qu’il me tenait pour un révolutionnaire et qu’il espérait que, si cela s’avérait un jour nécessaire, je combattrais à son côté. Il fit aussi l’éloge de mon attitude dans le travail accompli dans l’administration du ministère de l’Industrie et me dit, qu’à son avis, les publications trotskistes seraient un jour intégrées aux écrits officiels à Cuba.
Quelques mois avant cet épisode, courant 1964, le Che m’avait fait appeler dans son bureau et m’avait demandé si j’étais trotskiste. Évidemment, je lui avais dit la vérité. Nous avions conversé quelques heures durant sur nos différents points de vue relatifs à la Théorie de la Valeur, une question qui le préoccupait alors beaucoup. Nous abordâmes aussi d’autres thèmes du marxisme-léninisme. Lors de cette conversation, le Che me demanda si mes positionnements politiques n’affectaient pas mon travail administratif de directeur au ministère. Je lui répondis négativement dans la mesure où ma militance se faisait sur mon temps libre.
Au cours de la dernière conversation que j’eus avec le Che, alors que j’avais déjà été arrêté, il me fit remarquer que parmi les documents confisqués lors de la perquisition de ma maison une lettre du POR-T adressée à la Quatrième Internationale avait été trouvée et qu’il avait pu constater que j’y reproduisais fidèlement notre conversation relative à la Théorie de la Valeur et aux autres sujets concernant le marxisme. Il me demanda ensuite ce que je pensais faire, à quoi je répondis que, si cela n’était pas légal, il faudrait mettre fin aux activités des trotskistes. À ma grande surprise, le Che me répondit que si nous croyions avoir raison, nous devrions lutter pour continuer nos activités et qu’il ne faudrait pas abandonner. Enfin, le Che me dit que je serais mis en liberté sous peu. Quelques temps après, il quitta Cuba. En prenant congé, il me donna l’accolade et eut ces mots : À bientôt sur les prochains champs de bataille.
Quelques jours passèrent quand le chargé d’instruction de mon cas                   — qui, d’ailleurs, était resté bouche bée devant l’attitude du Che à mon égard — m’informa que les autres trotskistes et moi allions être libérés à la condition expresse de formuler devant le ministère de l’Intérieur l’engagement collectif de ne pas continuer les activités liées à notre parti et, bien entendu, de ne plus publier notre journal ni rien d’autre. Ma réponse fut que je devais en parler avec mes camarades. Je soulignais aussi que tous ceux qui avaient été emprisonnés devaient être libérés.
Nous fûmes transférés en compagnie du même officier à Guantanamo où on nous fit savoir que tous les trotskistes seraient mis en liberté si nous acceptions les conditions posées à la Villa Marista. Nous acceptâmes : c’était notre seule option de libération possible, mais, bien entendu, nous ne cessions pas de penser en trotskistes. Nous étions convaincus que notre situation était compromise tant que l’appareil de sécurité était contrôlé par les staliniens. De plus nous étions sans nouvelles du Che et sans possibilité aucune de savoir s’il nous serait jamais donné de le revoir, conscients que nous étions de devoir notre liberté à son intervention.
On ne sut plus rien du Che jusqu’à sa lettre à La Tricontinentale et à sa mort, pleurée de tous, en Bolivie. Nous fûmes mis en liberté et nos biens nous furent rendus sauf, dans mon cas, quelques livres et feuillets trotskistes et, bien entendu, l’ouvrage que nous avions édité, La Révolution trahie, de Trotski, qui resta sous séquestre. On me rendit par contre mon uniforme et mon pistolet de milicien, mais une série de photographies de mon séjour avec Fidel dans le marais de Zapata quand je l’accompagnai durant plusieurs jours comme assesseur ne me fut jamais restituée37. On nous libéra, trois camarades et moi, sans nous faire de procès : nous n’avions enfreint aucune loi. Tel fut la fin du parti trotskiste à Cuba. Je fus démis de ma fonction de directeur des normes et de la métrologie du ministère, muté dans une entreprise d’électricité et mon salaire diminué. On put ainsi voir clairement que les promesses faites par le Che n’avaient pas été respectées38. »

J’ai préféré utiliser la citation dans son entier dans la mesure où il s’agit d’un témoignage de première main. Dans cette interview, selon Acosta, Guevara utilisa la même expression, celle cité supra, qu’en décembre 1964 devant les travailleurs du MININD ; à savoir qu’on ne détruit pas des idées à coup de boutoir39. On peut en déduire son désaccord vis-à-vis des méthodes appliquées contre le POR-T en 1965. Quelques jours après l’entrevue dans son bureau, le comandante argentin partit pour le Congo, la première de ses deux expéditions en guérillero hors de Cuba.

CODA

La liquidation du POR-T doit être comprise comme une action dont le but était d’ouvrir la voie à l’existence du parti unique, un processus qui culmina finalement avec le nouveau Parti Communiste de Cuba en octobre 196540. D’autres analystes considèrent qu’il s’agit d’un geste d’apaisement des dirigeants cubains envers le PCUS suite au discours d’Alger du Che, quelque chose qui ressemblât à un sacrifice pour calmer la colère soviétique. C’est une thèse discutable, quoique point exempte d’une certaine crédibilité. Ainsi que l’affirme del Pino, la réalité interne de la Révolution ne fit qu’une bouchée du POR-T41. Quel que soit l’angle d’analyse adopté, une telle épuration allait dans le sens déjà évoqué d’éviter toute critique envers la Révolution, y compris de la part de ses partisans. Le chemin vers l’unité telle que l’avait conçue la direction de la Révolution n’admettait aucune forme de dissidence, quand bien même, au niveau individuel, les militants du POR-T avaient démontré plus que de nécessaire leur fidélité permanente au processus politique. Pour le dire autrement, les trotskistes cubains étaient allés à contre-courant de la politique d’unification tracée par la direction de la Révolution. La question est de savoir s’il était justifié d’adopter une réponse à la dissidence du POR-T aussi drastique que répressive et qui aille jusqu’à son élimination.

Le POR-T reçut le traitement d’un groupuscule contre-révolutionnaire et c’est cela qui fut le plus douloureux pour ses militants. De telle sorte que la liquidation du petit parti peut être considérée comme un événement mineur dans le rapprochement progressif (bien que 1967-1968 fut un moment de grande tension) entre les régimes cubain et soviétique. Ce rapprochement culmina dans le discours d’août 1968 dans lequel Fidel Castro appuya l’invasion soviétique en Tchécoslovaquie — avec quelques réserves critiques certes, mais en formulant in fine son appui.

Quand, un an après la liquidation du POR-T, en janvier 1966, Fidel Castro eut un éclat de colère contre le trotskisme continental au moment de clore la Conférence Tricontinentale et que, peu après, dans la revue Cuba socialiste, Blas Roca prononça une oraison funèbre, où il décrétait la mort du trotskisme — posture habituelle des vieux communistes — il apparut clairement que les plans de la direction de la Révolution contre le trotskisme n’auraient pu laisser au POR-T davantage de répit42. Il est peu probable que Che Guevara eût pu faire davantage que ce qu’il avait déjà fait pour les trotskistes et c’est à n’en pas douter grâce à son intervention personnelle que les sanctions ne furent pas plus drastiques.

Pour résumer, était en jeu l’histoire de la censure d’une voix critique dans le camp de la Révolution. Car, malgré les dogmatismes et les sectarismes qui n’avaient rien à envier à ceux du vieux PSP, outre de nombreuses erreurs de méthode et d’appréciation dans leur champ d’action, s’il est une chose particulièrement indiscutable dans le panorama que l’on vient de parcourir, c’est que les trotskistes cubains avaient démontré historiquement, avant et après 1959, depuis leurs premières batailles contre la tyrannie de Machado et plus tard contre celle de Fulgencio Batista, qu’ils furent des révolutionnaires militants dans la plus pleine acception du terme. La solitude des trotskistes cubains en 1965 fut absolue, aucune des organisations trotskistes internationales, ni Posadas, ni Pablo, ni Moreno, ni Ernest Mandel — il visita Cuba deux ans après les événements racontés ici —  ni personne d’autre n’éleva la voix pour prendre leur défense43.

Rafael Acosta de Arriba, La Havane, septembre-octobre 2016. Publié dans le n°34 de Contretemps.

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