La gauche et l’immigration : rendez-vous manqué ?

« C’est à ses risques et périls que, en Europe, la Révolution négligera les travailleurs de couleur »

C.L.R. James, intellectuel trinidadien (1901-1989)

Le mouvement ouvrier a souvent entretenu une certaine confusion à l’égard des populations issues de l’immigration, tant sur le plan théorique que dans sa pratique politique. Il peine aujourd’hui à trouver les outils analytiques à même de clarifier son rapport de cette question, et à penser le changement social en y incluant les catégories populaires provenant des vagues migratoires récentes.

Phénomène inhérent au capitalisme mondialisé, l’immigration s’est imposée comme un enjeu majeur dans les pays d’Europe occidentale. Aux politiques d’importation de main-d’œuvre demandées par le patronat ont succédé, depuis la fin officielle de l'immigration de travail à partir des années 1970, des parcours migratoires de nature plus individuelle. Ceux-ci sont généralement le fruit de déséquilibres sociaux, économiques et politiques mondiaux, dont la brutalité est tragiquement rappelée par les drames aux frontières qui ponctuent l’actualité.

Très tôt, les populations qui en sont issues ont constitué un défi pour le mouvement ouvrier et les forces politiques s’inscrivant dans son sillon[i]. Comment, en effet, faire preuve de solidarité internationaliste avec les nouveaux arrivants lorsque ceux-ci sont souvent perçus comme une manifestation de la globalisation capitaliste honnie[ii] ? Par quels mécanismes inclure ceux qui, tout en faisant partie intégrante de la classe laborieuse[iii], ne sont pas toujours, de prime abord, au fait des cultures de luttes locales ? De quelle façon, enfin, penser et prendre en compte les formes d’aliénation spécifiques liées aux parcours migratoires, et à la transmission du stigmate des origines aux descendants de migrants, notamment postcoloniaux ?

Une relation ambiguë

Alors que le statut social subalterne auquel ont souvent été cantonnés les immigrés et leurs descendants les aurait naturellement conduits vers la gauche syndicale et politique, leur rapport à ces dernières s’en est trouvé contrasté. Dans des pays comme l’Allemagne[iv], la France[v], ou la Belgique,[vi] les partis progressistes traduisirent les premiers leurs revendications en termes d’égalité des droits ou de lutte contre les discriminations. Là où elles étaient suffisamment influentes, les organisations syndicales ont aussi pu constituer les premiers vecteurs d’intégration dans la société d’accueil, à une époque où les immigrés n’étaient perçus que comme une simple force de travail[vii]. Dans la plupart des systèmes partisans d’Europe occidentale, cette question fait ainsi l’objet d’une nette démarcation entre la gauche et la droite[viii].

Néanmoins, cette relation est loin d’être un long fleuve tranquille. Les politiques néolibérales mises en place au sortir des Trente Glorieuses eurent des effets particulièrement ravageurs sur les travailleurs issus des vagues migratoires récentes[ix]. Cette précarité plus prononcée face à la misère sociale n’a pas toujours été prise à sa juste mesure par les syndicats et leurs relais politiques. Si certains, à l’instar en France de la Confédération générale du travail (CGT), se montrent particulièrement actifs dans leur soutien aux travailleurs sans-papiers, rares sont ceux qui se proposent à relayer concrètement leurs revendications.

Souvent, le rapport aux populations immigrées ou à leurs descendants fut teinté d’un opportunisme propice à alimenter leur méfiance. Il fallut attendre que le phénomène des Gastarbeiter, les travailleurs invités, s’annonçât durable pour que ceux-ci soient soutenus de manière pérenne par les syndicats[x]. En Belgique, des ténors du Parti socialiste (PS) se sont longtemps opposés au droit de vote des étrangers extra-européens, avant de le défendre avec véhémence une fois acquises les perspectives électorales que cette mesure leur ouvrait[xi]. En France, certaines mairies socialistes et communistes ont retardé l’accession des représentants du secteur associatif présents dans les quartiers immigrés populaires aux responsabilités municipales, parfois par peur des réactions de rejet de la part de leur base sociale traditionnelle[xii].

La prise en compte par la gauche du racisme et des discriminations touchant les populations issues de l’immigration récente reste insuffisante, à une époque où ils atteignent des sommets[xiii]. La stigmatisation dont les migrants ont été victimes a été partiellement à l’origine de demandes particulières de reconnaissance de ces populations, auxquelles les progressistes n’ont pas toujours su répondre de façon satisfaisante. Les besoins de reconnaissance historique des personnes issues des anciennes colonies se heurtent, quant à eux, à la difficulté d’une certaine gauche à affronter le passé colonial[xiv].

L’immigration, propriété de l’extrême droite

L’inexorable montée d’une droite populiste xénophobe, qui est parvenue à s’arroger la propriété (« issue ownership »)[xv] de la question migratoire, a grandement contribué à ce malaise. Une frange de la gauche a opté pour une stratégie d’évitement (voir encadré n° 1)[xvi]. Aussi celle-ci n’a-t-elle que rarement figuré en haut de l’agenda politique de ces partis, y compris lorsqu’ils arboraient une plateforme programmatique plutôt favorable aux migrants.

 Encadré n° 1<br />
Trois réponses au discours de droite populiste sur l’immigration<br />
Selon Tim Bale (2010), la montée de l’extrême droite a engendré trois types de réponses possibles pour la social-démocratie. Cette typologie a été reprise par Dan Keith et Francis McGowan (2014) pour l’appliquer à la gauche radicale.<br />
 a) la confrontation (holding), qui vise à opposer au discours xénophobe une attitude de défense des migrants fondée sur des valeurs.<br />
 b) l’évitement (defusing), qui consiste à éluder les thématiques sensibles liées à l’immigration, sans toutefois adopter une plate-forme programmatique hostile aux migrants.<br />
c) le suivisme (adopting), selon lequel le parti adopte un discours et/ou met en place des politiques hostiles aux nouveaux arrivants.<br />
Ce désinvestissement de la question a pu avoir d’importantes conséquences, quand on connaît son surinvestissement par d’autres forces acquises aux postulats de la droite populiste. Ainsi, les droits des migrants sont régulièrement sacrifiés par les partis de gauche lors des négociations de formation de coalition. En Belgique, le PS, à la tête d’un gouvernement l’associant aux libéraux et démocrates-chrétiens entre 2012 et 2014, a laissé les coudées franches à ces derniers pour durcir les conditions d’accueil[xvii]. Au Danemark, le Parti socialiste populaire (SF) fit de même, en se ralliant à la politique migratoire restrictive menée par les sociaux-démocrates, eux-mêmes à la remorque de la droite populiste (voir infra) de 2011 à 2015[xviii]. En France, on notera la remarquable constance avec laquelle le PS au pouvoir s’assied, depuis 1981, sur ses promesses d’octroyer le droit de vote aux étrangers extra-européens pour les élections locales.

D’autres, généralement plus électoralement menacés par la montée en puissance de l’extrême droite, se sont inscrits dans une stratégie de « suivisme » à son égard[xix]. Elles ont ainsi opéré un durcissement sur les questions migratoires, présupposant que la reconquête des classes populaires traditionnelles passe par des postures plus en phase avec leur prétendue faible ouverture à l’égard des minorités[xx]. Ceci est particulièrement vrai pour de larges pans de la social-démocratie, progressivement ralliée à une gestion restrictive des frontières.

Renoncements migratoires, renoncements sociaux

Il importe de constater que ce durcissement a souvent accompagné la dérive « gestionnaire » de ces partis, dont la volonté d’accéder ou de se maintenir au pouvoir a progressivement prédominé, la conversion au néolibéralisme devant garantir la bienveillance des milieux financiers et économiques dominants, le durcissement de la politique migratoire étant censé préserver leur base. Cette stratégie s’est généralement révélée hasardeuse. Dans un pays comme la France, la montée du Front national (FN) est moins le fait d’un glissement des sympathisants de gauche déçus vers l’extrême droite que d’une forte montée de l’abstention au sein de cette catégorie[xxi]. À l’inverse, la victoire, en janvier 2015, de la coalition de gauche radicale (Syriza) en Grèce a montré qu’un parti prêt à affronter les intérêts économiques dominants pouvait accéder au pouvoir tout en se tenant résolument du côté des migrants, réfugiés et minorités ethniques.

Surtout, cette posture est symptomatique d’une perception de la question migratoire trop souvent réduite à un simple enjeu de société, et donc située sur le clivage post-matérialiste opposant le libéralisme culturel au conservatisme sociétal. Plus que pour des motifs socio-économiques, c’est surtout au nom de la fermeture supposée de la population nationale aux valeurs d’ouverture que les politiques restrictives sont menées. Force est de constater qu’une partie de la gauche favorable aux droits des migrants se place, en miroir inversé, dans le même cadre. Bien souvent, elle se contente en effet de reprendre à son compte les arguments compassionnels d’ordre humanitaire ou relatif à l’extension des droits développée par les principaux mouvements antiracistes ou de soutien aux migrants.

Aussi légitime et compatible avec l’idéal internationaliste soit-il, un discours qui réduirait la défense des migrants à un choix de société sans la coupler aux enjeux sociaux présente un risque de dépolitiser cette question. De surcroît, il prête le flanc aux attaques de l’extrême droite, à l’heure où ses représentants les plus dynamiques, tels le FN ou le Parti du populaire danois (DF), tendent précisément à justifier leur programme xénophobe au nom de préoccupations sociales traditionnellement de gauche[xxii]. Il semble dès lors urgent, pour les progressistes, de se réapproprier la thématique migratoire, en la replaçant, dans une perspective matérialiste, sur le clivage socio-économique opposant capital et travail.

Le migrant, allié de classe

 Encadré n° 2<br />
Le patronat et l’immigration<br />
En règle générale, le capitalisme international favorise l’immobilité des travailleurs des pays de la périphérie, qui tranche avec une mobilité maximale des capitaux, biens et services. Elle permet à la fois de garantir de bas salaires dans ces pays – l’émigration de main-d’œuvre disponible pouvant y entraîner un renchérissement de la main d’œuvre, comme on a pu le constater dans les pays de l’Est lors de leur entrée dans l’espace Schengen. Néanmoins, le patronat peut, de façon conjoncturelle, avoir recourt à l’immigration dans les pays développés, en particulier pour les secteurs non délocalisables. Il tentera alors autant que faire se peut d’instaurer une inégalité de droits sociaux avec les nouveaux arrivants.</p>
<p>Loin de ses grossières usurpations par l’extrême droite[xxiii], le concept, exposé par Karl Marx dans Le Capital, d’« armée industrielle de réserve » pour désigner les travailleurs excédentaires est au cœur de la réflexion du mouvement ouvrier vis-à-vis de l’immigration. L’augmentation de la main-d’œuvre disponible sur le marché du travail infléchit mécaniquement le rapport de force en direction du patronat, qui peut ainsi plus aisément réduire les salaires et limiter les droits sociaux[xxiv]. Ce phénomène doit son efficacité à deux principaux éléments : d’une part à l’absence de norme salariale minimale, qui permet d’abaisser continuellement les salaires vers leur niveau de subsistance, créant un effet de « dumping social interne » ; d’autre part à la déconnexion des nouveaux arrivants vis-à-vis du mouvement ouvrier local, qui facilite la mise en concurrence avec les nationaux. Ces principes guident le patronat dans son rapport à l’immigration (voir encadré n°2).

Plutôt que de proposer d’ajuster le flux et le stock de la main d’œuvre à la baisse de façon à diminuer la marge de manœuvre du patronat, Marx prône l’unité ouvrière, à travers la syndicalisation et l’action collective[xxv]. Autrement dit, le dumping social interne ne saurait être évité que par l’intégration des nouveaux travailleurs dans la lutte contre le capital et les revendications pour l’égalité des droits. Un demi-siècle plus tard, le socialiste français Jean Jaurès s’inscrira, lui aussi, dans ce raisonnement. « La vraie solution serait de ne pas interdire ou de ne pas gêner l’émigration, mais d’établir un minimum de salaire », expliquait-il sans détour en janvier 1908 pour commenter l’arrivée massive d’ouvriers nippons aux États-Unis qui menaçaient, par leur travail au rabais, les travailleurs locaux[xxvi].

Ainsi, seule l’égalité des droits sociaux et salariaux pour les nouveaux arrivants permet de contrecarrer efficacement la stratégie migratoire patronale. Les propositions visant à réduire les droits des immigrés et à instaurer la « préférence nationale » ne sauraient conduire qu’à conforter l’existence d’un marché du travail au rabais tirant, in fine, l’ensemble de la condition ouvrière vers le bas. De même, les politiques d’expulsions de travailleurs clandestins participent du phénomène de « vulnérabilité administrative » des clandestins, qui constitue précisément l’un des prérequis de la « délocalisation sur place »[xxvii]. Elles sont, au demeurant, inefficaces pour réduire le chômage, en raison de la forte segmentation du marché du travail entre nationaux et étrangers[xxviii].

Défendre le migrant dans une optique de gauche nécessite donc de le réhabiliter dans son rôle d’ « allié de classe » dans l’antagonisme capital-travail, sans négliger pour autant de le faire au nom des droits fondamentaux (voir Graphique n°1). Cette démarche argumentative permet de parer les procès en angélisme intentés par l’extrême droite, en soulignant qu’au-delà de l’exigence de justice, la solidarité est aussi une question d’intérêt pour les travailleurs locaux. Elle offre, en outre, des perspectives bienvenues de mobilisations en faveur des migrants, dans un contexte de crise qui rend souvent les populations locales peu perméables aux arguments compassionnels[xxix].

Graphique n° 1          

Immigration et clivages partisans

                            Gauche                              Droite  

Clivage post-matérialiste relatif à l’ouverture culturelle

-        Acceptation de l’ouverture des frontières au nom de la liberté individuelle de mouvement

-        Acceptation de la société multiculturelle, reconnaissance des droits culturels spécifiques

-        Importance de l’antiracisme et lutte contre les discriminations au nom des valeurs universalistes

 

 

-        Nécessité de régler la question de l’intégration par l’assimilation des nouveaux arrivants

-        Refus de l’immigration en tant que menace sur les valeurs et modes de vie traditionnels

-        Contrôle strict des frontières comme manifestation de la sécurisation des frontières communautaires

Clivage socio-économique relatif à l’antagonisme possédants-travailleurs

 

-        Égalité des droits entre locaux et nouveaux arrivants en vue d'éviter le dumping social internalisé, conjugué à une régulation des politiques d’importation de main-d’œuvre

-        Refus de jouer sur les flux et le stock de travailleurs disponible pour réguler le chômage (à l’exemple des expulsions des clandestins) ; régularisation des travailleurs sans-papiers comme solution à la fin du travail au noir

-        Encouragement à l’intégration des nouveaux arrivants au mouvement ouvrier local

 

 

-        Approche restrictive des droits des migrants, en vue de tirer la situation salariale à la baisse

-        Rapport ambigu à la frontière : immobilité de la force de travail dans les pays pauvres en vue d’y conserver une main-d’œuvre bon marché dans les secteurs délocalisables ; ouverture totale et non régulée de la force de travail en vue d’augmenter la main- d’œuvre en concurrence dans les secteurs non-délocalisables

-        politiques de précarisation des travailleurs illégaux (fermeture officielle des frontières, expulsions, persécution administrative, etc.), conjuguée à une souplesse dans l’application des expulsions

 

Dépasser l’universalisme abstrait

Aussi fondamental que soit le conflit de classe pour comprendre le rapport de la gauche aux personnes immigrées ou issues de l’immigration, il ne saurait servir d’unique point de ralliement. Longtemps, le mouvement ouvrier classique fut tenté d’interpréter les inégalités sociales à la seule lumière de l’oppression de classe, le conduisant à négliger les formes d’exclusion fondées sur l’ethnicité, le genre, ou l’orientation sexuelle. Celles-ci restent, aujourd’hui encore, trop souvent analysées au prisme de concepts mobilisés de façon abstraite[xxx]. Pour les personnes stigmatisées en raison de leur parcours migratoire, cela peut générer à un sentiment d’incompréhension susceptible de délégitimer la gauche comme force à même de porter leurs intérêts.

L’analyse dominante du racisme est à cet égard révélatrice de ce point aveugle. Celui-ci a principalement été perçu par sa seule fonction de « diversion opérée par la classe dominante en direction des classes populaires pour réduire leur combativité collective »[xxxi]. Cette définition est en partie fondée, et présente le mérite de sortir d’une certaine conception dépolitisée de l’antiracisme fondée sur la simple inversion du discours de droite (« immigration-chance » contre « immigration-menace »). Elle s’accompagne souvent d’une reconnaissance du racisme comme forme d’oppression indissociable du capitalisme, qui « justifie que soit attribuée une rémunération de loin inférieure à celle que le critère méritocratique ne pourrait jamais justifier »[xxxii].

Néanmoins, cette acception, qu’illustre bien le slogan « le problème c’est le banquier, pas l’immigré »[xxxiii] , souffre de ne partir que du point de vue du groupe majoritaire[xxxiv]. Elle fait l’impasse sur les jeux de pouvoir que sous-tend le racisme au sein même des classes subalternes. Car s’il consiste avant tout en une assignation à une place dans la division du travail de certaines catégories de population sur base de stigmates, il se maintient aussi par les intérêts que défendent les franges du prolétariat épargné par cette assignation. « En votant pour les partis de droite populiste, les électeurs ne font pas que se tromper de colère, ils défendent un privilège », analysent Boggio Éwanjé-Épée et Magliani-Belkacem. C’est précisément ce « privilège majoritaire », soit les avantages invisibles associés au fait d’être blanc dans une société à majorité blanche[xxxv], dont il convient de saisir le caractère structurel sous peine de le reproduire[xxxvi].

La volonté, souvent sincère, des forces de gauche de remédier aux inégalités et discriminations raciales bute ainsi sur cette incapacité à comprendre la « discrimination des uns » comme le « privilège des autres »[xxxvii]. La médiocre représentativité des personnes issues de l’immigration dans leurs organes décisionnels est à cet égard révélatrice. Elle tient en effet à l’absence de politiques volontaristes consistant à mettre en avant des représentants de ces communautés, là où les structures (ou le défaut de structure) font obstacle à leur participation au pouvoir[xxxviii]. Cela est d’autant plus problématique lorsque le maintien des privilèges est précisément justifié par la lutte des classes, notamment quand les demandes pour une meilleure représentation sont écartées au nom du refus du communautarisme[xxxix].

On comprend dès lors que le projet politique d’une certaine gauche qui serait « aveugle à la couleur » puisse être accueilli avec réserve par des populations issues de l’immigration. Comment, en effet, se sentir concerné par une perspective de confrontation du capitalisme en faveur des catégories populaires, si rien n’est fait pour endiguer les rapports de domination structurels entre communauté majoritaire et minorités « racisées » ? L’antagonisme de classe s’en trouve dès lors dévalorisé comme grille d’analyse pertinente auprès de ces dernières, hypothéquant, de fait, les potentielles synergies entre les luttes migratoires et les mouvements sociaux locaux.

« Ne pas confondre alliance et subordination »                                        

Travailler à l’organisation d’un mouvement social large qui inclurait les minorités issues de l’immigration nécessite, pour les progressistes, de repenser leurs rapports à celles-ci, dans un contexte général d’affaissement de la gauche comme marqueur identitaire[xl]. Il serait erroné de croire qu’activer leur conscience subjective de classe suffirait pour créer une solidarité naturelle entre « damnés de la terre » d’ici et d’ailleurs. Il convient aussi de rejeter l’idée que l’aversion envers les forces politiques traditionnelles serait synonyme, pour ces populations, de dépolitisation. L’incontestable dynamisme, à travers l’Europe, de nombreuses mobilisations autonomes de sans-papiers, de réfugiés ou de citoyens issus de l’immigration atteste au contraire d’une maturité militante qui fait souvent défaut à gauche.

Toute tentative de créer des convergences doit dès lors partir du respect des identités sociales et politiques subjectives, qu’il s’agisse de s’adresser à des organisations ou, dans une démarche d’éducation populaire, à des individus isolés. Plutôt que de tenter de les rallier sur base de sa propre culture politique, il convient, pour la gauche, d’élaborer un dialogue avec elles, sans ingérence ni condescendance, « sans confondre alliance et subordination », selon les mots du poète Aimé Césaire[xli]. De cette manière pourrait-on alors progresser vers une relation équitable, indispensable prérequis au combat commun.

Plus que les postures théoriques abstraites et les mots d’ordre évanescents, ce sont les convergences concrètes dans la lutte sociale qui pourraient redonner à la gauche sa force d’attraction auprès de cette catégorie de la population. Faire naître un intérêt à rejoindre les combats progressistes auprès des personnes dont la présence résulte d'un parcours migratoire constitue le meilleur agrégateur de solidarité possible.

En Belgique, la création d’un comité de travailleurs sans-papiers au sein de la Confédération des syndicats chrétiens (CSC) a contribué progressivement à faire avancer l’auto-identification de ces derniers de la catégorie du migrant vers celle du travailleur. Leurs actions mêlent mobilisations particulières (notamment autour de la régularisation) et luttes ouvrières classiques, aidant ainsi à faire remonter leurs revendications jusqu’aux plus hauts échelons de la hiérarchie syndicale[xlii]. En Grèce, le réseau « Solidarité pour tous », proche de Syriza, se fait fort d’apporter un soutien concret aux auto-organisations de travailleurs migrants, dans le respect de leur autonomie. Celles-ci ont régulièrement pris part aux mouvements sociaux qui concernent l’ensemble de la population, tandis que la lutte commune contribuait à renforcer la solidarité avec les migrants, dans un pays fortement marqué par le racisme[xliii].

De fait, parvenir à attirer vers elle des catégories issues de l’immigration vers la gauche ne saurait se faire… que sur un programme authentiquement de gauche, fondé sur la confrontation avec le néolibéralisme, et la prise en compte des oppressions intersectionnelles. Outre l’indispensable travail pour favoriser les convergences des luttes, éviter de tomber dans une opposition entre catégories subalternes, de type « prolétariat traditionnel » contre « nouveaux exclus » semble également fondamental. Celle-ci ne saurait que reproduire les divisions fratricides entre différentes factions du prolétariat, pour épargner le capital [xliv].

Le rapport aux marges de la société

Questionner le rapport qu’entretient la gauche à l’immigration permet d’interroger sa capacité à rendre effectivement universalisables les valeurs d’égalité, de solidarité et d’internationalisme. Les idéaux émancipateurs qui sont les siens ne sauraient, en effet, avoir une réelle portée performative sans faire sentir ses vertus jusqu’aux segments les plus marginalisés de la société. La tâche est d’autant plus ardue en régime néolibéral, caractérisé par la multiplicité des formes que peut revêtir l’oppression de classe, génératrice d’un inévitable émiettement des luttes. En cela, les difficultés rencontrées par la gauche à s’adjoindre les catégories populaires issues de l’immigration sont symptomatiques de la hauteur des enjeux du moment. Il ne s’agit ni plus ni moins que d’adapter son logiciel idéologique et sa pratique politique à cette nouvelle configuration dans laquelle prédomine l’atomisation sociale.

Gregory Mauzé. Publié dans le n°29 de Contretemps.

Gregory Mauzé est journaliste et politologue.

[i] Les dites forces sociales seront ci-après reprises sous le terme de « gauche », dans une large acception partant de de l’auto-identification des différentes familles politiques, qu’elles appartiennent à la social-démocratie, à l’écologie politique ou à la gauche radicale.

[ii]   Keith, Dan et Mc Gowan, Francis, “Radical left parties and immigration issues”, Working Paper No.123, Sussex European institute, février 2014.

[iii]   Dans leur grande majorité, les migrants récents se situent au bas des hiérarchies professionnelles en Europe. Molénat, Xavier, « On n’arrêtera pas les migrants », 4 septembre 2015, alterecoplus.fr

[iv]   Entretien avec Yilmaz-Guenay, Koray, 22 juillet 2013.

[v]    « Quand le PS parle de l’immigration », Plein droit n° 3, avril 1988.

[vi]   Mauzé, Gregory, « La gauche, un rempart pour les migrants ? », janvier 2014, migrationsetluttessociales.blogspot.be/

[vii]  Rea, Andrea, Ben Mohammed, Nadia, « Politique multiculturelle et modes de citoyenneté à Bruxelles », Recherche effectuée à la demande de la Région de Bruxelles-Capitale, Rapport Final, novembre 2000.

[viii]  Kitschelt, Herbert, “A Silent Revolution in Europe?”, in Governing the New Europe, Jack Hayward et Page Edward (dir.), 123-168, Cambridge, Polity.

[ix] Car souvent cantonnés aux secteurs les plus exposés aux licenciements en période de contraction économique. Molénat, Xavier, loc.cit.

[x]    Khiari, Sadri, La contre-révolution coloniale en France, Paris, La Fabrique, 2009.

[xi]   Lambert, Pierre-Yves, "La participation politique des allochtones en Belgique - Historique et situation bruxelloise", Louvain-la-Neuve, Academia-Bruylant (coll. Sybidi Papers), juin 1999.

[xii]  Masclet, Olivier, La gauche et les cités. Enquête sur un rendez-vous manqué, Paris, La Dispute, 2003.

[xiii]  Human Rights & Equality Consultancy, « Le racisme en Europe - Rapport alternatif d’ENAR », février 2011, enar-eu.org

[xiv]  Balibar, Etienne, « De Charonne à Vitry », Le Nouvel Observateur, 9 mars 1987.

[xv]   L’ « issue ownership » désigne la façon dont une thématique politique est associée à un type de parti spécifique. Petrocik, John, 1996. “Issue Ownership in Presidential Elections, with a 1980 Case Study.” American Journal of Political Science 40 (3): 825-850.

[xvi]  Bale, Tim, Green-Pedersen, Christoffer, Krouwel, André, Luther, Kurt Richard et Sitter, Nick, "If You Can't Beat Them, Join Them? Explaining Social Democratic Responses to the Challenge from the Populist Radical Right in Western Europe", Political Studies 58 (3): 410–426

[xvii] Mauzé, Gregory, loc.cit.

[xviii] Keith, Dan, loc.cit.

[xix]  Keith, Dan, loc.cit.           

[xx]   Conseil de l'Europe, « Concilier bien-être des migrants et intérêt collectif : État social, entreprises et citoyenneté en transformation », Trends in social cohesion No. 19, 2008.

[xxi]  Si le FN a réalisé un impressionnant score de 43 % chez les ouvriers votants (pour un score national de 24.86 % au niveau national), ce chiffre doit être relativisé à la hauteur du taux d’abstention, qui s’élève, pour cette catégorie de la population, à 65 % (contre 56 % au niveau national). Direction générale de la Communication, « Élections européennes de 2014 - annexe sociodémographique », Bruxelles, octobre 2014, europarl.europa.eu

[xxii] Landes, Xavier, « France, Danemark, même combat pour l'extrême droite ? », 29 mai 2015, slate.fr

[xxiii] Le FN en a notamment fait son cheval de bataille depuis l’arrivée à sa tête de Marine Le Pen en 2011. « Philippot (FN) : l'immigration, "armée de réserve du capitalisme" », AFP, 26 novembre 2014

[xxiv] Marx, Karl, Le Capital, coll. La Pléiade, éd. Gallimard, volumes 1 et 2, 2005.

[xxv]  Deleixhe, Martin, “Karl Marx, migrant workers and the First International”, à paraître.

[xxvi] Jaurès, Jean, « Par la Justice », L’Humanité, 8 janvier 1908. 

[xxvii] Terray Emmanuel, « Le travail des étrangers en situation irrégulière ou la délocalisation sur place », dans Etienne Balibar, Monique Chemillier Gendreau, Jacqueline Costa-Lascoux, Emmanuel Terray, Sans-papiers, l’archaïsme fatal, 1999, Paris, La Découverte.

[xxviii] Merlino Massimo et Parkin Joanna, "La migration clandestine en Europe", ETUC, 2011

[xxix] Mauzé, Gregory, « Changer la figure du migrant », novembre 2015, migrationsetluttessociales.blogspot.be/

[xxx]  Bilge, Silma, Roy, Olivier, « La discrimination intersectionnelle: la naissance et le développement d’un concept et les paradoxes de sa mise en application en droit antidiscriminatoire », Canadian Journal of Law and Society, Volume 25, Number 1,2010, pp. 51-74.

[xxxi] Éwanjé-Épée, Félix Boggio et Magliani-Belkacem, Stella, Race et capitalisme, Paris, Syllepse, juin 2012.

[xxxii] Wallerstein, Immanuel, Comprendre le monde. Introduction à l’analyse des système-monde, La Découverte, Paris, 2006

[xxxiii] « Le problème, ce n’est pas l’immigré. C’est le banquier », 20 mars 2015, jean-luc-melenchon.fr

[xxxiv]

[xxxv] Le terme « blanc » renvoie ici à une catégorie sociologique, et non à une quelconque catégorisation anthropologique ou ethnique.

[xxxvi] Diallo, Rokhaya, Racisme : mode d’emploi, Paris, Larousse, 2011.

[xxxvii] Éwanjé-Épée, Félix Boggio et Magliani-Belkacem, Stella, op.cit.

[xxxviii] En Belgique, le vote préférentiel, qui consiste, en scrutin proportionnel, à pouvoir choisir l’ordre de préférence des candidats présents sur une liste électorale, permet une représentation plus ou moins exacte de la composition ethnique de la population, notamment dans la région de Bruxelles-Capitale.

[xxxix] Amaouche, Malika, Kater, Yasmine et Nicolas-Teboul, Léa, « Pour une approche matérialiste de la question raciale », Vacarme 72, juin 2015.

[xl]   Deloy, Corinne, « 2002-2012 : les évolutions politiques en Europe. 10 ans de chroniques électorales », Notes de la Fondation Robert Schuman, 12 mars 2012, robert-schuman.eu

[xli]  Césaire, Aimé, « Lettre à Maurice Thorez », 24 octobre 1956.

[xlii]  Entretien avec Eva Maria Jimenez Lamas, 11 octobre 2015.

[xliii] Entretien avec Tonia Katerini, 26 mars 2015, et avec Katerina Anastasiou, 12 octobre 2015.

[xliv] Zamora, Daniel, When Exclusion Replaces Exploitation: The Condition of the Surplus-Population under Neoliberalism, septembre 2013, nonsite.org

 

 

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