La Grèce est notre laboratoire

Dans la mesure où les négociations avec l’Europe et les institutions financières sont objectivement d’une grande complexité technique, il est toujours possible, vu de l’extérieur, de porter des jugements plus ou moins intempestifs après un trop-plein d’illusions et d’enthousiasme.

Evidemment le devoir absolu de solidarité avec Syriza n’interdit ni critique ni débat. Mais ce que nous lisons ressemble parfois trop à de simples points de vue en surplomb. Pour mieux traiter de tout cela, il me semble nécessaire de rattacher nos jugements du moment à ce que nous apprend ou nous confirme ce début d'expérience et défi grec.

Le point de départ est constitué par l’immense défaite sociale et politique qu’a constitué la mise en place des institutions et du marché européens. Nous ne sommes pas simplement confrontés à des « politiques libérales ». Nous faisons désormais face à une structuration systémique du capital qui démarre au niveau des formes d’accumulation, se poursuit par une monnaie unique comme arme de contrainte sociale, se prolonge par des mécanismes de libre échange mettant en concurrence interne tous les facteurs de compétitivité par les prix et se termine par des institutions « transnationales » libérées de facto de la pression politique populaire. Cette trappe s’est mise en place avec l’Acte unique européen de 1986 et nous devons considérer que tous ceux qui ont alors soutenu ce processus, nonobstant leurs votes ultérieurs sur d’autres étapes, portent une responsabilité majeure dans cette défaite. Car c’est sur cette base de relance de « l’idée européenne » que vinrent ensuite les Traités de Maastricht, d’Amsterdam, de Nice et de Lisbonne qui consolidèrent ce processus. Il fallait être contre toutes ces étapes, une par une, et ne pas tomber dans le piège du « village européen ». Mais maintenant c’est fait ! Vingt-neuf ans se sont écoulés depuis la première pierre de l’édifice, un moyen essentiel pour le capital pour sortir de sa crise, pour rétablir les taux de profit, clore les dites « trente glorieuses » et trouver un nouvel espace potentiel de croissance, de synergies, de concentration et d’oligopoles. Je répète : cette défaite politique et sociale est immense, ancienne et cumulative au gré des traités passés. Notre réflexion programmatique doit mettre au centre cette question de l'étau "européen" si nous voulons avoir la moindre crédibilité. Tel est le cadre qui s’impose à la Grèce et à nous tous. Il s’impose dès l'organisation des grandes entreprises au niveau continental jusqu’à l’omnipotence de pays comme l’Allemagne au sein du dispositif financier et monétaire.

Le second élément important est sans doute celui du processus électoral conduisant à l’arrivée au pouvoir en Grèce d’un parti qui ne s’apparente guère, aujourd’hui, à un parti réformiste classique et que la gauche de la gauche européenne a tout de même reconnu comme un cousin probable. L’espoir véhiculé çà et là sur une possible victoire électorale de Podemos en Espagne confirme que c’est dans l’air du temps des « stratégies » du possible. En d’autres termes, nous intégrons le fait que pour de multiples raisons, que je n’énumèrerais pas ici, l’arrivée au pouvoir par voie électorale et non pas une crise révolutionnaire ouverte est du domaine du possible… et du réalisable. Ce qui change tout de même quelques paradigmes passés. Ceci a au moins pour conséquence de prendre en compte le poids sur les populations de quelques décennies de suffrage universel, de forte délégation de pouvoir et d’électoralisme (y compris en Grèce en dépit ou à cause de la période de dictature). Et d’autre part de considérer que les grandes crises sociales, si elles ne débouchent guère sur l’assaut du Palais d’Hiver (mais pourquoi pas ?), ont tout intérêt à avoir un débouché politique ne serait-ce que dans le cadre des institutions politiques existantes. Ce qui implique des problèmes spécifiques : l’appui de la mobilisation populaire, la question démocratique et le levier de l’auto-organisation, l’usage des institutions existantes et leur transformation, un programme de gouvernement qui emporte la conviction majoritaire et bien sur des alliances tactiques, des semi-compromis, ainsi que le soucis d’obtenir une majorité et de la garder. Ce n’est donc pas une si mauvaise chose que des révolutionnaires intègrent désormais à leur réflexion stratégique la possibilité d’une telle voie éventuelle d’accession au pouvoir, à partir de l’exemple grec.

Mais du coup, la question de la transition se pose un peu différemment. Nous savions déjà que celle-ci est par essence une zone grise de compromis qui dépend de multiples facteurs dont les rapports de forces nationaux et internationaux, de l’isolement ou pas, de l’organisation de la production mais aussi des mécanismes financiers et monétaires. Nous savons aussi qu’une mobilisation populaire intense ne dure que quelques mois ou quelques très courtes années, les gens aspirant ensuite à une vie « normale ». La transition n’est pas seulement une incursion volontaire voire brutale dans les mécanismes de la propriété privée, c’est aussi un long processus tactique de reculs er d’avancées, de pose, de compromis qu’on ne tiendra pas avec la bourgeoisie, de mensonges en direction de certains adversaires, de reprise des mobilisations, etc. Mais cette bataille - qui peut courir sur plusieurs générations - se décline aussi en fonction de la nature du point de départ : accès électoral au pouvoir ou délitement préalable de l’Etat et accès violent au gouvernail ? Intégrer la possibilité d’un accès « démocratique » au pouvoir au terme d’une situation de crise sociale et politique modifiera donc aussi notre appréhension de la transition. Les leviers économiques et sociaux ne sont, de facto, pas exactement les mêmes, avec en toile de fond, une classe dirigeante encore solide et des institutions politiques, militaires et policières pratiquement intactes. Ou bien on annonce que notre seule stratégie est celle de la crise révolutionnaire et que nous nous refusons à toute autre forme d’accès au pouvoir, ou bien nous concédons que le processus grec est inscrit dans les possibles, du moins en Europe, et dans ce cas nous analysons cette première expérience dans sa réalité concrète et pas à l’aune de nos seuls modèles de décomposition préalable de l’Etat et d’affrontement révolutionnaire dans la rue.

Tout cela est bien noté par tous ceux, Grecs ou non, qui aujourd’hui pointent le grand isolement international du gouvernement d’Athènes et l’absence de mobilisation de masse en Europe pour peser sur les gouvernements. Les tenants comme moi de la « Révolution permanente » savent très bien ce que signifie l’isolement dans un processus de rupture qu’il ait été russe, cubain ou nicaraguayen. La situation du gouvernement grec aujourd’hui ce peut être la nôtre après-demain (souhaitons-le !). Notre jugement critique sur Syriza a un intérêt certain mais prenons aussi le temps de nous projeter dans cette situation pour envisager ce même scénario dans nos autres pays.

Car maintenant les débats sont concrets. Il y a deux ans nous échangions, ici même, sur la demande ou pas de sortir de l’euro. Les avis étaient partagés mais le débat restait très théorique. Maintenant nous y voilà en vrai et les voix pour la rupture avec l’euro se font plus modérées et moins principielles. Cela ne fait que souligner le pouvoir démesuré de l’Europe sur des tentatives de simple rupture budgétaire et le prix élevé qu’il y aurait à payer pour sortir de la nasse monétaire. Une sorte de réalisme qu’il nous faut intégrer à nos stratégies et à nos programmes. Ce qui ne doit rien changer de nos convictions de fond sur l’économie de marché mais complexifie sérieusement le parcours du combattant de la rupture et de la transition systémique.

Le cas grec est donc notre laboratoire. Il ne doit pas l’être simplement en extériorité pour juger Syrica et quantifier notre enthousiasme et notre solidarité. En termes de contexte macro-économique, d’environnement institutionnel et de contraintes, la Grèce c’est nous aussi. Nous pouvons toujours jouer à la pendule qui marque la bonne heure deux fois par jour. Nous pouvons, un peu comme des bookmakers parier à 2 contre 1 sur l’échec du processus. Mais ce serait dommage pour la réévaluation de la situation dans laquelle nous sommes nous-mêmes. Ce serait une manière de nous défiler dans la mise à jour de nos revendications politiques (transitoires). La même situation en France ne serait pas comparable à celle de la « petite » Grèce ? Sommes-nous bien sûrs de cela avant de nous rassurer ainsi ? Ne soyons pas simplement solidaires des Grecs, soyons attentifs à toutes les contraintes qui leurs sont imposées et discutons en connaissance de cause. Leur échec éventuel sera notre échec aussi. Profitons-en pour discuter comme si nous étions totalement à leur place et on progressera d'autant.

Claude Gabriel

  

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