La Grèce a un plan B, la démocratie !

« En route vers le chaos » titrait le journal Les Echos lundi 29 juin, suite à l’annonce du référendum grec. Cette analyse doit être d’ailleurs partagée par les boursicoteurs puisque toutes les bourses mondiales ont  fortement dévissé dans la foulée du discours d’Alexis Tsipras. C’est que tout ce beau monde s’attendait à ce que le gouvernement grec cède à ses créanciers. Il avait déjà tellement cédé que l’on pouvait s’attendre à ce qu’il cède encore. Toutes les lignes rouges qu’il avait lui-même fixées s’effaçaient les unes après les autres dans la recherche désespérée d’un accord.

Tout d’abord, - point le plus fondamental - il avait admis la logique des dirigeants européens et du FMI, celle de dégager des surplus budgétaires primaires pour rembourser la dette et en avait accepté le chiffrage : 1 % en 2015 alors même que l’activité économique s’est contractée, 2 % en 2016, 3 % en 2017 et 3,5 % à partir de 2018. Or, c’est justement cette logique qui a été mise en œuvre depuis cinq ans et qui a abouti à une catastrophe sociale et économique… et à l’augmentation de la dette. Et c’est sur la base du refus de cette logique que Syriza a gagné les élections.

Pour atteindre ces objectifs, le gouvernement grec avait fait, dans sa proposition du 22 juin des concessions supplémentaires dans le sens d’une plus grande austérité, que ce soit en matière d’augmentation de la TVA, de cotisation sociale, de retraite, etc., tout en demandant que la question de la dette soit traitée et en augmentant les impôts pour les plus riches. Non seulement les créanciers ont refusé même d’évoquer cette question, mais les concessions grecques ont été jugées insuffisantes et biffées au stylo rouge dans le document renvoyé à la délégation grecque. C’est une capitulation en rase campagne qui était exigée, sous forme d’ultimatum, de la Grèce. Une telle éventualité aurait évidemment entrainé une explosion de Syriza, ce qui était un des buts recherchés. Dans le même temps, le leader du parti libéral To Potami, ayant fait 6 % des voix aux dernières élections, était reçu en grande pompe à Bruxelles et faisait ouvertement des offres de service pour devenir premier ministre pour le cas où cette éventualité se présenterait.

Alexis Tsipras a refusé de se laisser entrainer dans cette voie et s’en est remis au verdict du peuple grec. Contrairement à ce que veulent faire croire les dirigeants européens et les partis grecs qui s’opposent à Syriza, il ne s’agit pas d’un référendum « pour ou contre l’euro », mais d’un référendum pour ou contre l’austérité imposée par les créanciers. Comme l’a indiqué Tsipras dans son discours, « La Grèce est et demeurera une partie indissociable de l’Europe et l’Europe une partie indissociable de la Grèce. Mais une Europe sans démocratie sera une Europe sans identité et sans boussole (…) Répondons, nous dit-il, à l’autoritarisme et à l’austérité extrême par la démocratie ». En ce sens, le peuple grec va voter pour tous les peuples d’Europe en pouvant refuser le choix que l’on veut lui imposer.

Le gouvernement grec a été élu sur un mandat : en finir avec l’austérité tout en restant dans la zone euro. Cela supposait de rechercher un compromis avec les instituions européennes. Mais tout compromis reflète les rapports de forces entre les parties et le cadre actuel des négociations est particulièrement défavorable à la Grèce, ce d’autant plus que son gouvernement s’est en partie désarmé lui-même en indiquant à plusieurs reprises par la vois de Yanis Varoufakis que le pays n’avait pas de plan B. Or si le non au référendum l’emporte, le gouvernement grec sera obligé de mettre en place un plan B, c’est-à-dire un plan qui refuse à la fois la sortie de l’euro et l’austérité avec l’ultimatum des créanciers. La voie est certes étroite, mais elle existe. Elle passe par des initiatives unilatérales pour briser l’étranglement financier dont il est victime.

Le contrôle des capitaux, en contradiction avec les traités européens, qui vient d’être mis en place pour stopper l’hémorragie actuelle en fait partie. Le défaut sur le remboursement de 1,6 milliard d’euros au FMI pourrait être le prélude à un moratoire sur le remboursement de tout ou partie de la dette pour l’année 2015. Une autre mesure pourrait être nécessaire face à la crise de liquidités : émettre des bons de paiement ou IOU (« I owe you »), une « monnaie » complémentaire dont la valeur serait garantie par les recettes fiscales. Elle permettrait de relancer l’économie, de payer les salaires et les retraites et de reconstruire les services publics. Sa convertibilité au pair avec l’euro étant garantie, un tel dispositif s’apparente en fait à un prêt à court terme que les citoyen-ne-s accordent à leur gouvernement. Il ne s’agit donc pas dans ce cas d’une sortie de la Grèce de la zone euro suivie d’une dévaluation de la nouvelle monnaie. Dans la situation de la Grèce, il s’agirait d’un geste autant politique d’économique.

Face à de telles mesures, que pourraient faire les dirigeants européens ? Sauf à violer les traités, il n’y a aucun moyen d’exclure la Grèce de la zone euro, même si les déclarations du président de l'euro groupe, le néerlandais Jeroen Dijsselbloem, pour justifier la tenue d’un sommet sans la Grèce augurent mal de l’avenir en la matière : « L'Eurogroupe est un groupe informel, il n'est donc pas tenu par les traités ou par des règles écrites. Si l'unanimité est une coutume tacite, le président de l'Eurogroupe n'est pas tenu par des règles explicites ». Le seul moyen pour mettre la Grèce hors de la zone euro est que celle-ci décide de partir pour pouvoir faire face à l’étranglement financier dont elle est victime. Or si la BCE continue de maintenir l’accès des banques grecques aux liquidités d’urgence (ELA) qui par ailleurs leur reviennent fort cher - taux de 1,55 % au lieu de 0,05 % pour le refinancement normal des banques – il n’y a aucune raison que la Grèce sorte de l’euro. La responsabilité de la BCE est donc immense. Mettra-t-elle en faillite les banques grecques en coupant l’accès à l’ELA avec le risque d’un enchainement financier non contrôlable ? Fera-t-elle passer son rôle de banque centrale qui est d’assurer la stabilité financière avant sa détermination politique de faire échouer l’expérience Syriza par crainte de la contagion dans d’autres pays ? Une sortie de la Grèce de la zone euro n’est donc pas à exclure. Le gouvernement grec, en refusant l’ultimatum des dirigeants européens et du FMI a montré qu’il ne la craignait plus, même si, à juste titre, il ne la souhaitait pas. Cette détermination est peut-être le meilleur moyen de l’éviter.

Pierre Khalfa

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