La guerre contre l’Etat islamique et ses conséquences intérieures

Le déclenchement de la guerre contre l’« Etat islamique » ouvre une période de grandes incertitudes. Contrairement à ce qu’affirmait le journal « L’Humanité », dans son édition du 24  septembre, ce n’est probablement pas simplement « une guerre de plus » menée par les Etats Unis et leurs alliés, mais un évènement qui met en jeu des bouleversements beaucoup plus importants et qui en même temps révèlent des évolutions profondes à l’œuvre au sein des sociétés.

Pour les Etats Unis, une guerre contrainte

En quoi le conflit contre l’« Etat islamique » se différencie t-il des guerres menées par les Etats, que ce soit en Irak en 1991, en Afghanistan en 2001,  en Irak encore en 2003 – pour ne citer que les principales interventions ? On peut considérer que la période précédente depuis la chute du Mur de Berlin était marquée par « l’hyperpuissance américaine » et par la force d’entraînement du leadership US, que ce soit par Bush I, Clinton, ou dans une forme plus exacerbée par Bush II (qui révélait déjà une fragilité). Mais cela correspondait à un « agenda » US, plus ou moins maîtrisé et destiné à assurer leur hégémonie.

C’est une des différences principale avec la situation actuelle : l’aveu d’Obama sur l’absence de stratégie des Etats Unis face à l’« Etat islamique » et la confusion qui règne au sein de l’administration Obama démontrent que cette guerre est initiée sans plan global, quasiment semaine après semaine, selon certains commentateurs, essentiellement en réaction à la double décapitation médiatique des otages américains. C’est une guerre contrainte – même si ils conservent d’importants intérêts dans la région, notamment pétroliers -  au moment où la stratégie des Etats Unis depuis des années est d’essayer de réaliser le « pivot » vers l’Asie, le Pacifique, mais sans véritablement réussir à se dégager d’autres zones d’interventions.

L’effet papillon au niveau géopolitique

D’une certaine façon, cette guerre éclate dans un « monde apolaire » pour reprendre une expression du ministre des Affaire étrangères Laurent Fabius, ce qui en fait un évènement aux conséquences multiples, difficilement prévisibles à ce jour. Cela se constate dans le fait qu’elle n’oppose pas deux « camps » délimités mais qu’elle provoque des retournements d’alliance qui se nouent et se dénouent. Les relations entre les Etats Unis et la Turquie (pourtant alliés dans l’OTAN) sont sous tension. Des pays auparavant en opposition, comme les Etats unis et l’Iran, voire l’Iran et l’Arabie Saoudite, sont amenés à collaborer, même si c’est de façon inavouée.

Le cas paroxystique des contradictions de la « non stratégie » des Etats Unis concerne le régime syrien, officiellement infréquentable, mais qui revendique une collaboration avec les Etats Unis pour frapper l’« Etat islamique »… Les basculements qui peuvent se produire pouvant se connecter à d’autres conflits. Une confrontation avec le régime syrien, suite à des frappes US, pourraient amener une réaction de la Russie et réactiver la tension USA – Russie déjà chauffée à blanc par la situation ukrainienne.

L’Etat islamique, sous-produit de l’occupation US

L’émergence de l’« Etat islamique » elle-même constitue un phénomène relativement nouveau. La différence avec les guerres précédentes, c’est qu’il y a eu depuis… plus de 10 ans d’occupation de l’Irak (avec plusieurs années de guerres civiles, mais aussi à certains moments, de mouvements sociaux, de résistances…même si ce ne sont pas ces derniers phénomènes qui ont prédominés). Le « nation building » théorisé par les néo conservateurs relevant plutôt d’une logique de destruction massive des structures sociales du pays…

Ainsi, le terrorisme djihadiste d’Al Qaida ne constituait probablement pas la « queue de comète » de décennies d’Islam politique (comme en faisait l’hypothèse par exemple le chercheur Olivier Roy en 2001) mais un phénomène qui a su trouver des ressources pour s’étendre et se développer et qui a une force de déstabilisation plus importante avec une capacité à disloquer partiellement les frontières entre des Etats extrêmement fragilisés comme l’Irak et la Syrie. L’« Etat islamique » a bénéficié notamment pendant un certain temps du soutien tacite du régime syrien de Bachar El Assad qui voulaient se poser en « rempart contre le terrorisme » pour écraser son peuple, et également du régime Turque qui a toléré le développement de l’Etat islamique qui se confrontait aux guérillas kurdes.

Refuser l’union nationale contre le terrorisme

Au sein des sociétés européennes et américaines, le discours de la guerre contre le terrorisme se déploie à une nouvelle échelle. Il est frappant de constater comment le terme « guerre » s’est imposé avec force dans les médias alors que généralement prédomine une atténuation des opérations militaires présentées comme des « interventions », des « missions de paix »… Ce n’est plus le « choc des » civilisations » mais la « civilisation » contre les « barbares », sauf que dans cette logique, on a jamais fini de traquer de nouveaux barbares potentiels… François Hollande, en particulier, semble être entraîné dans une surenchère pour déployer une intervention militaire en affirmant que « si nous répondons trop faiblement, alors les terroristes continueront ». Pour le Président de la République, il est hors de question d’envisager que les interventions occidentales menées au Moyen Orient ont pu d’une quelconque façon nourrir le terrorisme…

Cette fuite en avant suppose de faire taire toutes les contestations. L’Union nationale est convoquée, notamment après l’atroce assassinat de l’otage français Hervé Gourdel en Algérie. Pour Jean Christophe Cambadélis, dans cette situation « il n’y a ni gauche, ni droite, il y a la République ». Une prolongation du conflit pèsera dans les prochaines semaines sur les débats budgétaires. Déjà Manuel Valls avait essayé d’accroître la pression sur les députés qui refusaient de voter la confiance dans son gouvernement en invoquant la gravité de la situation internationale… Et il est frappant de constater comment la logique de l’Union Nationale s’accompagne d’une injonction pressente envers les citoyens de confessions musulmane qui sont sommés de condamner haut et fort les crimes de l’« Etat Islamique ». Ce qui contribue à entretenir une dangereuse logique du soupçon qui n’est pas sans ajouter de la tension dans une situation qui n’en a pas besoin.

La récente loi Cazeneuve censée lutter contre le terrorisme votée dans le climat de préparation de la guerre contre « l’Etat islamique », témoigne des régressions démocratiques qui peuvent être imposées dans un contexte de peur généralisée. Il est de ce point de vue regrettable que des députés du Front de Gauche aient approuvés ce projet de loi, pourtant dénoncé avec force par de nombreuses associations comme la Ligue des Droits de l’Homme ou le Syndicat de la Magistrature.

Pour les forces de gauche, écologistes, syndicales et associatives qui ne veulent pas se laisser entraîner dans cette logique, il y a urgence à faire entendre qu’une autre politique est possible. Cela suppose de refuser l’union nationale qui revient à s’aligner derrière la politique aveugle de François Hollande et à porter le débat sur d’autres moyens d’agir. Cela passe en tout premier lieu par un engament dans le soutien aux peuples en lutte contre l’Etat islamique, essentiellement de la force de la résistance kurde et syrienne, qui sont des acteurs essentiels pour l’avenir de la région et par le refus des interventions déstabilisatrices des grandes puissances.

François Calaret

 

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