La guerre, sujet polémique !

 

Le « nous sommes en guerre » de Macron suscite des méfiances multiples et légitimes (1)…
Le virus n'est un « ennemi invisible » que  par métaphore. Laquelle de surcroît doit être maniée avec précaution, car si le virus est caractérisé d'ennemi, un éventuel ennemi (et il en est de toutes sortes) risque d'être traité comme un virus (2)… Par ailleurs on a en effet toute raison de craindre les postures guerrières, de même que les appels à « l'union sacrée ».
Cela dit, le sujet n'en est pas épuisé pour autant.

En matière de guerre il est toujours instructif de se tourner vers les militaires.
Par exemple le général Desportes qui, à cette même question qui nous interpelle à propos du slogan de Macron, répond (3) : « Littéralement il ne s'agit pas d'une guerre (…) Il est donc erroné de dire que notre combat contre le coronavirus est une guerre. Pour autant, Emmanuel Macron a raison d'avoir établi le parallèle et d'avoir parlé de guerre, et par six fois. »
Bref, face au virus, en appeler à la guerre c'est à la fois faux et vrai.

Donc la question est plus épineuse qu'il y paraît.
Pas seulement du fait que la notion de guerre peut être mise à diverses sauces : guerre économique, guerre de classes, guerre froide, guerre sanitaire à présent, et même « drôle  de guerre »… Mais parce que dans le cas  qui nous intésse très directement, s'il faut admettre que bien évidemment ce n'est pas la guerre au sens vrai du mot,  cela y ressemble. D'où l'analogie possible, ou le « parallèle » pour reprendre le terme du général. Problème que l'on a déjà connu suite aux attentats terroristes (qui ont conduit à l'installation de patrouilles militaires dans les espaces publics de nos villes…). (4)
La rhétorique a ses exigences. Si Macron avait dit : « C'est comme si nous étions en guerre », le propos aurait gagné en exactitude, mais certainement perdu en efficacité par rapport à l'objectif qui est d'appeler à la mobilisation.
Une mobilisation (autre terme militaire, surtout lorsqu'elle se veut « générale ») bien étrange au demeurant, puisque l'effort de guerre consiste à rester chez soi, confiné (5), à ne plus se déplacer, à ne plus aller travailler. Avec pour conséquence un quasi arrêt de la machine économique, à laquelle on ne devrait plus demander que de répondre aux besoins vitaux de la population. Et dont on aimerait qu'elle fournisse vite et en quantité less matériels dont les soignants ont un urgent besoin (lesquels n'hésitent pas à filer la métaphore militaire en indiquant qu' « envoyés au front », ils ont besoin de « casques et de munitions »...)

Selon notre général que veut dire « être en guerre » ?
Trois choses, dit-il :
« 1) Faire prévaloir le collectif sur l'individu.
   2) Subordonner l'intérêt personnel à l'intérêt national.
   3) Restreindre les libertés d chacun pour permettre la survie de tous. »
On peut discuter de chacun des termes utilisés, mais grosso modo cela ressemble à ce qu'on connaît.
Du coup, le problème est peut-être moins ce qui a été dit que qui l'a dit.
Même s'il ne s'agit que d'une « ressemblance » avec la guerre, cette mobilisation, dont tout à chacun voit qu'elle s'impose, implique un double impératif : la discipline des individus et la concentration du pouvoir. C'est cela qui appelle à une double vigilance. Cette discipline, au service de quelles obligations ? Ce pouvoir accru, entre quelles mains ?
Plaignons les peuples qui doivent les confier à celles de Trump, Bolsanoro, ou quelques autres….
Et félicitons-nous d'une chose. Comme ce n'est pas  une guerre au sens vrai du terme, l'état-major qui entoure le pouvoir politique, le conseille, et dirige les opérations, n'est pas composé de généraux mais de médecins. De par leur engagement et leur mission ceux-ci sont respectueux de la santé et de la vie, grosse différence avec ceux-là.

Hors de toute polémique, cette question, pour une part d'ordre lexicologique, fait écho à une interrogation autrement troublante quant aux catastrophes qui menacent. C'est à fort juste titre que Ramon Epstein le souligne dans son texte publié sur AOC : « D'ailleurs, la mobilisation du terme de guerre par les élus, les derniers présidents de la République en tête, signifie aussi qu'il faut, d'une manière plus courageuse autant que plus collective, intégrer cette absence de maîtrise sur les événements à une échelle encore rarement vue. Longtemps, il n'y avait eu que la guerre, maintenant le spectre des événements aux effets semblables s'est élargi.» (6)

Francis Sitel

Notes :
(1) : Cf. la contribution de Jean-Claude Mamet « Survivre au coronavirus, mais aussi… aux gaz à effet de serre (bientôt) », 20 mars 2020.
(2) Cf. l'article de Claire Demoulin, « Drôle de déclaration de guerre... », in Libération 23 mars 2020.
(3) : « Général Desportes : "Mobiliser, comme à la guerre" », entretien in Le Figaro, 20 mars 2020.
(4) : La philosophe Claire Marin, dans une réflexion qui récuse à propos de l'épidémie la référence à la guerre, accorde cette idée d'une ressemblance possible : « Ce qui peut éventuellement rappeler la guerre, c'est le fait que nous vivons collectiveemnt au même moment, la menace et le confinement ». Et : « Pour nuancer mon propos, je dirais que ce n'est pas une guerre, mais que cette expérience a un potentiel destructeur, moralement et psychiquement comparable à une guerre, pour certains d'entre nous, en particulier ceux fragilisés par des blessures du passé ». In Le Monde, 25 mars 2020.
(5) : Cf. l'article de Maxime Combes : « Rester confiné chez soi, sur son canapé, n'a strictement rien à voir avec une période de guerre », in Basta, 18.03.2020.
(6) : Ramon Epstein, « Nous sommes en guerre !», in AOC, 23.03.2020.

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