La lutte et la dimension politique

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La lutte et la dimension politique

 

Cet article vise à apporter une contribution au débat initié par des syndicalistes ou universitaires, dont les textes ont été publiés sur Syndicollectif.fr. Ils demandent « à refaire de la politique » face à l’arrogance et au monde de Macron. Il s’agit par exemple (voir ici : https://wp.me/p6Uf5o-2X7) de « l’Appel de militants CGT aux partis et mouvements de gauche », s’inspirant des « Jours heureux » du Conseil national de la résistance (CNR). Ou encore lorsque l’historien Stéphane Sirot, analysant la force du mouvement actuel (voir ici : https://wp.me/p6Uf5o-2Yd), explique : « S’il fallait lui trouver un point faible, il me semble résider avant tout et une nouvelle fois dans son manque de relais et de débouchés politiques. L’état et l’émiettement des forces naturellement susceptibles de les lui fournir est un handicap… ». Sans rejeter l’action propre des partis politiques, sans aucun doute nécessaire, ne peut-on pas envisager que le mouvement lui-même acquiert et puisse développer une alternative à Macron, au moins sur son projet retraites ? L’avantage serait de ne pas confier uniquement à d’autres (les « politiques ») la responsabilité de porter le sens profond de ce qui se joue dans la société, et dont les grévistes sont acteurs et actrices. L’émancipation des travailleurs et des travailleuses n’est-elle pas une « œuvre » collective ?

 

Retraites :  « C’est projet contre projet » (Philippe Martinez)

Le président Macron a parlé le 31 décembre 2019. Mais il s’adressait surtout à la droite, voire l’extrême-droite. A la droite pour dire qu’il irait jusqu’au bout, espérant ainsi rafler son électorat en 2022. A l’extrême-droite en assumant un patriotisme « français ». Sur le conflit en cours, il a exhorté le gouvernement à trouver un accord « rapidement », « avec les syndicats qui le veulent ». Mais aucune précision n’est venue étayer ce discours, sinon des insinuations sur les travaux « difficiles » (Macron rejette le mot « pénible ») qui seraient bénéficiaires de mesures d’âge, mais déconnectées des « statuts » ou des « entreprises ».  Macron peut-il abandonner l’âge pivot, refusé par la CFDT ? C’est une carte qui lui reste pour diviser la lutte, en fonction du rapport de force, mais qui mettrait E. Philippe dans un embarras…très inconfortable. C’est donc plutôt contradictoire avec la visée de 2022. Nous en saurons plus le 7 janvier, date de reprise des rencontres avec les syndicats.

Le discours de Macron a été sans surprise conspué dans les assemblées de grévistes qui ont assuré avec une détermination admirable le passage du mouvement vers l’année 2020, afin de faire rebondir la lutte et l’amplifier : la grève des raffineries, si elle se confirme, pourrait être un signal pour le secteur privé.

Macron s’est donc adressé aux « Français », comme il est de coutume le 31 décembre. Philippe Martinez, secrétaire général de la CGT, a donc lui aussi appelé dès le lendemain (1er janvier 2020) « tous les Français à se mobiliser et à se mettre en grève ».  Il a raison : l’enjeu est bien national, il est politique, et tout le pays est concerné. Le pouvoir ne s’en cache pas : c’est une refonte complète du « contrat social » fondé en 1945-47, que les capitalistes libéraux ont appelé depuis longtemps à démanteler « méthodiquement » (on connait la devise de l’assureur Denis Kessler, co-fondateur du Medef en 2000). Mais le contrat de 1945 n’est pas le résultat d’un échange entre gens de bonne compagnie : c’est la marque d’un rapport de force, d’une mobilisation populaire, sociale et politique, qui a marginalisé le poids du patronat pendant un moment, certes dans un contexte historique particulier : la lutte contre le nazisme, mais lutte dont la force et la victoire ont ensuite largement dépassé cette seule dimension (« les jours heureux » !).

Aujourd’hui, c’est le libéralisme destructeur qu’il faudrait stopper, dont Macron incarne l’effigie. C’est donc avec raison encore que Philippe Martinez avait dit le dimanche 8 décembre sur France Inter : « C’est projet contre projet ». Il l’avait répété dans une interview au journal l’Humanité le 10 décembre. Catherine Perret, secrétaire confédérale CGT en charge des retraites, l’avait également redit au meeting unitaire du 11 décembre, initié par le PCF à Saint-Denis (Seine Saint-Denis).

Les limites de la légitimité de Macron

Formuler ainsi l’enjeu de la lutte en cours (deux projets qui s’affrontent), c’est couper court à certains journalistes et à certains esprits malveillants qui disent à la CGT et aux autres syndicats engagés dans la lutte : « Macron annonce un projet, il propose de le discuter, de l’améliorer, et vous, vous refusez tout ? ». On voit bien le piège tendu aux grévistes et aux syndicats de lutte : les accuser de n’avoir rien à dire en positif. Cela fait partie de la bataille d’opinion publique, en direction des indécis.

Mais derrière cela, il y a un enjeu politique plus fort. Macron, nous dit-on, aurait été élu en 2017 avec l’annonce du projet de retraites à points dans son programme (et aussi : le démantèlement du Code du travail et de l’assurance-chômage). Et donc contester radicalement son projet signifierait remettre en cause le suffrage universel et sa légitimité à gouverner. Bien entendu, personne ne peut nier que Macron ait annoncé son intention. Mais comme l’avait rappelé Philippe Martinez le 8 janvier à France Inter, E. Macron a d’abord été élu au deuxième tour contre Marine le Pen. Cependant, la question est plus large. La démocratie repose-t-elle uniquement sur le suffrage universel tous les cinq ans, avec l’énorme crise de légitimité de la représentation ? Et sous la forme d’une semi-monarchie élective qui caractérise la 5ème République ? Certainement pas. La désaffection de la participation au vote le montre avec force depuis longtemps ! Les « Français », notamment dans les secteurs populaires, méprisés de la république, sont désabusés par le théâtre du présidentialisme qui détruit la participation politique motivée. D’autant que les gouvernants qui avaient eu (Hollande) des prétentions plus sociales ont fait le contraire de leur programme annoncé.

Le mouvement des Gilets jaunes l’a claironné aux oreilles de Macron avec une grande puissance fin 2018-début 2019 : « On vient te chercher chez toi ». Sous-entendu : « puisque tu te crois inatteignable derrière les murs institutionnels de l’Elysée et d’une constitution blindée ». Macron a senti le vent du boulet, ou fait semblant de l’entendre pour mieux rebondir plus tard, croyant que le feu de la subversion sociale était éteint. Pas du tout : les Gilets jaunes ont enfoncé une porte dans l’imaginaire populaire. Ils ont dit en quelque sorte : il faut « de l’audace, toujours de l’audace, encore de l’audace » (comme quelqu’un l’avait dit pendant la Révolution française) ! L’audace de lutter s’est propagée (RATP, SNCF, hôpitaux…) et elle s’est durcie. Les Gilets jaunes ont donc servi la cause du syndicalisme de lutte, en dépit des distances et méfiances au départ, et en dépit de leurs certitudes d’être les seuls vrais opposants à Macron et son système.

La démocratie est aussi sociale

Mais en plus du discrédit institutionnel du pouvoir, qui se traduit par un socle électoral très mince au premier tour pour les prétendants à l’élection « suprême », s’ajoute un problème plus profond encore : la démocratie se limite-t-elle au vote politique ? Quid de la démocratie « sociale », terme sans doute un peu fade, mais qui exprime la face cachée de la société en temps « normal » : celle qui ne vote plus, celle qui se résigne, et même celle incarnée de longue date par le champ syndical, associatif, porteur de projets issus de leur expérience, projets « politiques » au sens profond du terme. Celle aussi qui vient des profondeurs de la mémoire populaire et se souvient que la classe travailleuse a sa propre légitimité historique, dont sont issues bien des lois, et même une grande partie du Préambule de la Constitution. Et même de l’ajout (article 2, constitution de 1958) que la République est aussi « sociale ».  En d’autres termes, l’exécutif ne peut pas tout, ni même le Parlement. Lorsque le mépris des conquis sociaux est élevé, alors la rue à le droit de reprendre ses droits, bien que Raffarin ait dit le contraire en 2003 (« ce n’est pas la rue qui gouverne »). C’était déjà pendant une grande lutte contre une « réforme » des retraites.

Macron et son gouvernement ne peuvent donc faire croire à personne que les élections de 2017 ont réellement approuvé le dispositif technico-libéral de retraite à points, même si beaucoup ont sans doute entendu les mots prononcés pour des  « droits universels ». Et un trouble existe indéniablement dans les têtes puisque la portée universelle du contrat social de 1945-47 n’est pas allée jusqu’au bout de ses intentions, laissant s’installer des régimes de retraites sans convergence évidente des droits à long terme, et avec un système complémentaire par points dès 1947 (cadres).

Qu’en conclure ? Qu’il y a une pleine légitimité syndicale à proclamer : c’est « projet contre projet ». Et même que ce mot d’ordre pourrait prendre un sens plus général s’il était totalement assumé dans sa logique alternative.

Une alternative complète ?

L’examen des documents syndicaux les plus élaborés montre qu’un contre-projet cohérent n’est pas hors de portée, au-delà de la seule énumération des revendications, et de l’exigence préalable et unanime du « retrait ».

* Le 4 pages de la CGT, disponible avant le 5 décembre, après la critique du projet Macron, explique vouloir « réformer autrement » : « La retraite, c’est une partie de notre salaire, c’est à nous de décider ». Et de proposer l’augmentation des salaires et des cotisations (0,2 à 0,4 point par an), l’égalité salariale entre les femmes et les hommes, la fin des exonérations patronales, la taxation des profits financiers, le départ à 60 ans, l’indexation des pensions sur les salaires, unifier les régimes et les droits « par le haut ».

* Force Ouvrière « estime que la question devait être posée en termes de choix de société et non réduite à des contraintes budgétaires imposées par des options de politiques économiques contestables. Ainsi, mettre en avant le poids des pensions dans le PIB (aujourd’hui de 13,8%) tend à réduire le droit à la retraite à une « dépense », sans tenir compte de la participation des retraités à l’économie et donc au PIB lui-même » (extrait de son argumentaire). FO demande aussi d’augmenter de 0,5 % par an la part du PIB pour les retraites (chiffre calculé par le COR).

* L’Union syndicale Solidaires propose « un âge légal de départ à 60 ans, à 55 ans pour les métiers pénibles », « pas de retraite inférieure au SMIC, un taux de remplacement à 75 % pour tous les régimes (rapport entre la retraite et le dernier salaire ou traitement), et la taxation des dividendes ». Ainsi qu’une « sur-cotisation sociale patronale équivalente à celle d’un taux plein sur l’emploi à temps partiel », et le « maintien des avantages préférentiels pour les femmes tant que l’égalité des salaires et de la prise en charge des enfants n’est pas réalisée ».

* La FSU a publié une brochure dans laquelle on lit : « taxation des produits financiers », « la suppression des exonérations de charges patronales », « l’indexation des pensions sur l’évolution des salaires », « la garantie d’un départ à 60 ans », avec « 75% du revenu d’activité ».

Les manières d’expliquer sont différentes mais la possibilité de plages d’accord sont réelles sur : les 60 ans, le taux de remplacement garanti, le SMIC minimum, la nécessité d’augmenter la part des salaires et des cotisations pour financer, ainsi que « les revenus financiers » (CGT, FSU, Solidaires) ou la lutte contre « la financiarisation de l’économie » (FO).

Il suffirait donc qu’une déclaration commune sur un contre-projet apparaisse publiquement pour clouer le bec aux forces pro-gouvernementales ou aux éditorialistes main stream qui prétendent constamment que seul ceux qui ont le pouvoir ont le monopole des choix pour la société.

photo-Bourdieu-1995(ci-contre P. Bourdieu gare de Lyon 1995)

Pourquoi pas des Etats-Généraux ?

Puisque des commentateurs font sans arrêt le parallèle avec le grand mouvement de décembre 1995, rappelons que celui-ci avait été suivi, mais après coup, d’une initiative d’Etat-Généraux du Mouvement social. Elle fut proposée par des intellectuels soutenant le mouvement (comme Pierre Bourdieu, Michèle Riot-Sarcey…) et les syndicats qui l’avaient organisé jusqu’à une victoire partielle : la CGT, la FSU, les syndicats SUD et ceux du Groupe des 10 (Solidaires n’existait pas encore), les structures syndicales CFDT restées dans la lutte (transports notamment), et d’autres associations, notamment de chômeurs.

Pourquoi des Etats-Généraux de la lutte actuelle ne pourraient-ils pas être organisés ?

Une telle initiative pourrait être préparée par des réunions publiques dans les assemblées de lutte localement ou inter-secteurs, qui se sont multipliées ces dernières semaines, en même temps que des fêtes de la lutte.

Le rôle des partis politiques serait alors tout tracé : soutenir, participer et amplifier partout, dans l’unité indispensable, cette légitimité populaire à vouloir occuper le terrain politique. Quelle société on veut ? Voici nos solutions, construites en commun, tous et toutes ensemble. Et les Gilets jaunes pourraient ajouter : c’est le moment, exigeons un Référendum d’Initiative Citoyenne (RIC) !

Jean-Claude Mamet- 4 janvier 2020.

Article publié sur le site Syndicollectif

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