La mobilisation contre la loi Travail : analyser un épisode aigu de la lutte des classes en France

La mobilisation contre la loi Travail qui s’est déroulée entre mars et juillet 2016, avec quelques derniers feux en septembre, constitue le plus important conflit social du quinquennat de François Hollande. Alors que durant les premières années du mandat la contestation sociale est surtout venue de groupes sociaux très conservateurs (ceux de la « Manif pour tous » en 2012 et 2013), voire plus difficilement classables sur l’échiquier politique (les « bonnets rouges » en 2013), l’opposition à la loi Travail a contribué à remobiliser le monde du travail sur des lignes de confrontation claire par rapport aux politiques néolibérales menées par le gouvernement. S’il s’inscrit en ce sens dans la lignée du mouvement social de l’automne 1995 (mais aussi de ceux de 2006 contre la CPE et de 2010 contre la réforme des retraites), le mouvement contre la loi Travail est aussi la première confrontation d’une telle ampleur avec un gouvernement socialiste.

Les conditions sociales et politiques qui ont rendu possible son émergence restent à mieux comprendre : suite à l’annonce du « pacte de responsabilité » le 31 décembre 2013, à la loi Rebsamen puis à la loi Macron en 2015, les organisations syndicales ont mené des campagnes d’information et tenté (parfois trop modestement) de mobiliser les salariés. L’offensive contre les éléments protecteurs d’un droit du travail présenté comme un obstacle à la création d’emploi est venue très tôt dans le quinquennat Hollande. Il a cependant fallu attendre 2016 pour que les salariés se fassent entendre : peut-être en raison des difficultés à se confronter à un gouvernement socialiste dont on pouvait supposer (à tort) qu’il ne serait pas totalement soumis aux intérêts du capital ; sans doute en raison de l’accumulation de mesures droitières, sécuritaires et liberticides, dont le projet de déchéance de la nationalité dont F. Hollande a fait son cheval de bataille fin 2015 a été le point d’orgue, ce qui a contribué à réactiver les réseaux militants de gauche au début de l’année 2016 ; peut-être aussi à la suite des défaites passées dont celle de 2010, dont le mouvement contre la loi Travail aura dû s’émanciper.

L’éclosion du mouvement contre la loi Travail a ainsi surpris jusqu’aux militants syndicaux dans un contexte d’atonie et de dispersion de la gauche critique et d’une montée en puissance continue du Front national (comme en ont attesté les élections régionales de décembre 2015). Surtout, ce mouvement s’est inscrit dans la durée, avec douze grandes journées de mobilisation entre le 9 mars et le 15 septembre 2016. Cette capacité à durer, avec un renouvellement fort des participants aux manifestations au fil des mois, est liée au fait que le mouvement a reposé sur différents acteurs, différentes modalités d’action et différentes temporalités. Il serait même possible de dire que le conflit contre la Loi travail a existé au travers de trois mouvements hétérogènes et partiellement imbriqués : un mouvement de jeunes (lycéens et étudiants) qui s’est arrêté assez vite (début avril 2016) ; une mobilisation de type syndical avec l’appel à des journées d’action interprofessionnelles successives et des grèves sectorielles ; un mouvement politico-social baptisé « Nuit Debout » avec l’occupation de places dans une série de villes.

Le fait que ces trois mouvements n’aient pas revêtu la même temporalité a entraîné des tensions. Lorsque la mobilisation démarre le 9 mars, grâce notamment à l’intense travail d’information et de sensibilisation qui est réalisé via la pétition « Loi travail, non merci », il existe une forte attente du côté des organisations syndicales de salariés vis-à-vis de la mobilisation des jeunes. Le scénario de l’opposition au Contrat Première Embauche (CPE) en 2006 est dans toutes les têtes. Or, la mobilisation étudiante est loin d’avoir pris dans toutes les villes : les AG dans les universités ont souvent été peu fréquentées, la dynamique est restée limitée. Lorsque des manifestants décident de rester sur la place de la République à Paris à la fin de la manifestation du 31 mars 2016 et de l’occuper, c’est le mouvement des Indignés qui vient peupler les imaginaires. Les appels sont forts en direction des organisations syndicales : il faudrait lancer une grève générale, reconductible. Mais la dynamique syndicale n’est pas calée sur le même rythme. Dans une intersyndicale plus restreinte qu’en 2010 – la direction de la CFDT s’opposant d’abord à quelques articles du projet de loi avant d’en devenir l’un des plus ardents défenseurs –, la CGT joue un rôle majeur. Elle tient son congrès confédéral à Marseille entre le 18 et le 22 avril 2016. C’est à la suite de celui-ci que des équipes syndicales, dans différents secteurs, tentent de construire des grèves reconductibles : dans les raffineries, chez les routiers, à la SNCF, ou encore dans le secteur du nettoyage des collectivités urbaines.

Confrontation majeure avec le gouvernement, moment intense de politisation, le mouvement contre la loi Travail présente une série de limites et de contradictions qu’il est nécessaire de comprendre et qu’il faudrait discuter pour progresser dans l’intelligence du présent et les potentialités des luttes sociales.

Mouvement ayant suscité une forte participation lors des manifestations, il est aussi resté, dans bien des secteurs et des territoires, un mouvement de militants. Dans les Fonctions publiques notamment (qui n’étaient pas directement concernées par la loi Travail), il a été difficile de mobiliser. Mais cela a été le cas également dans des grandes entreprises. Comme en 2010, les dégâts engendrés par une fragilisation des conditions d’emploi (avec l’importance des emplois précaires), par une intensification de la pression au travail et par une progression des formes d’individualisation pèsent sur la capacité à créer des espaces de discussion et de mobilisation sur les lieux de travail. Certains mouvements de grèves sectorielles ont été construits en articulant des enjeux propres à l’entreprise et au secteur (la négociation d’un nouveau cadre social pour les travailleurs de la branche ferroviaire). Mais dans d’autres espaces, cette articulation entre enjeux locaux et enjeux nationaux a été plus compliquée à établir. Les salariés ne se sont que peu mobilisés contre leur employeur ou les représentants du patronat au niveau local : le mouvement, via la succession de manifestations, mais aussi des actions plus minoritaires de dégradation de sièges locaux du PS, a été essentiellement dirigé contre le gouvernement. Cette dimension renvoie à une remarque de Gregor Gall sur les orientations contemporaines de la conflictualité : « Le recours à la grève sert de plus en plus à exercer une pression politique sur les gouvernements plutôt qu’une pression économique sur les employeurs. » De façon plus générale, le décalage entre la présence massive mais ponctuelle de salariés du privé lors des journées d’action et les difficultés à construire des actions sur les lieux de travail renvoie les syndicats vers les enjeux de leur redéploiement, de leur capacité à être effectivement présents dans les différents secteurs d’activité, dans les PME, auprès de différentes catégories de salariés et d’y mener un travail continu d’information et de sensibilisation.

Le mouvement contre la loi Travail a attesté de plusieurs reconfigurations. Dans le champ syndical tout d’abord : le « syndicalisme rassemblé », longtemps porté par la CGT, s’est heurté au basculement complet de la CFDT dans la défense d’une réforme profondément hostile aux salariés. Si des équipes syndicales CFDT ont marginalement participé aux manifestations (bien moins nombreuses semble-t-il qu’en 2010 par exemple), il ne semble pas que les contradictions internes au sein de la confédération aient poussé dans les mois qui ont suivi la mobilisation à d’importantes sorties d’équipes syndicales. L’arc de forces syndical a regroupé la CGT, FO et Solidaires. Si la FSU en a été une des composantes, elle n’a que peu mobilisé. D’autres organisations ont donné à voir des contradictions fortes dans leur positionnement, en particulier la CFE-CGC mais aussi l’Unsa. Des recompositions dans les rapports de force, dans les coopérations possibles, s’esquissent ainsi et il faudra être attentif à ce qu’elles donnent dans un contexte politique qui risque d’être profondément bouleversé par l’élection présidentielle de 2017.

D’autres rencontres et potentialités d’action communes méritent d’être pointées : ce qui s’est joué, par exemple, entre Nuit Debout et le mouvement syndical. Plutôt que d’opposer les formes d’action, de répéter la division artificielle entre anciens et nouveaux acteurs de la contestation, il semble plus intéressant de se pencher sur les rencontres qui ont effectivement eu lieu, sur les incompréhensions et les réserves vis-à-vis des organisations et/ou de formes d’action plus « spontanées ».

Enfin, ce mouvement a été marqué par l’intensité de la répression policière et par une restriction inédite depuis 1968 du droit de manifester. Les violences policières au cours des manifestations ou en marge de celles-ci, les interpellations et les condamnations, les interdictions de manifester appliquées de façon ciblée à des individus, le filtrage imposé aux organisations syndicales ont rendu tangible la subordination de l’appareil répressif d’État aux objectifs néolibéraux dont le gouvernement s’est fait l’instrument. Comme en Espagne à la suite du mouvement des Indignés, comme en Grèce, la volonté d’éliminer la contestation de l’espace public, de délégitimer les acteurs de la mobilisation va de pair avec une intensification des contre-réformes néolibérales.
Parce qu’il a été puissant, le mouvement a contraint le gouvernement à différents reculs : sur des mesures spécifiques pour la jeunesse, sur le régime des intermittents du spectacle, sur l’adaptation de la loi Travail pour les routiers… Mais il n’y a pas eu de victoire et la loi Travail a été adoptée. C’est aussi ce bilan ambigu que le mouvement syndical opposé à la réforme gouvernementale doit gérer aujourd’hui.
Le dossier de ce numéro de Contretemps consacré à la mobilisation contre la loi Travail (qui sera complété par un numéro ultérieur) se donne pour objectif de fournir des analyses plurielles des différentes dimensions de cette lutte sociale. La première idée du dossier consiste tout d’abord à documenter le mouvement pour en laisser des traces : récit des événements au niveau local et au niveau national, points de vue de différents acteurs, retour sur des dynamiques singulières. Ces témoignages nous semblent en effet cruciaux pour ne pas en rester à une vision trop générale du mouvement ou trop centrée sur Paris. Un deuxième objectif du dossier est de réfléchir au contenu politique de ce mouvement et aux formes de critiques (du travail, de la représentation) dont il a été porteur.

Louis-Marie Barnier, Sophie Béroud. Publié dans le numéro 32 de Contretemps.

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