La révolution d’Octobre ? Une analyse qui reste à faire

Il est difficile d’aborder la Révolution d’Octobre 1917 sans la mettre en perspective avec la faillite finale de l’URSS. On peut tout mettre sur le compte de Staline, ce qui est vrai mais qui a quelque chose de trop commode : Staline et l’URSS sont morts, on n’en parle plus. Réduire le stalinisme à une contre-révolution épargne le communisme, mais évite d’aller chercher dans la genèse de cette révolution des germes de la défaite et de ce pourquoi le stalinisme n’a pu être empêché. Cela évite aussi de questionner notre culture politique. Même s’il y a une rupture entre Lénine et Staline, le bilan de ceux qui se sont réclamés d’Octobre 17 impose d’interroger leur héritage et ce, quelle qu’ait été leur option : Troisième ou Quatrième Internationale ou toute autre option.

Octobre 17 a cristallisé les espoirs de millions d’êtres humains sur la planète durant des décennies comme peu d’événements l’ont fait. Faire autre chose que du capitalisme sortait du rêve pour devenir possible. Que le soviétisme se soit révélé au fil du temps une illusion n’empêche pas qu’il ait marqué le XXe siècle, bien au-delà de ceux qui lui vouaient de l’empathie. Il a fallu sa faillite pour que le capitalisme, redevenu le seul système en vigueur, puisse dépecer les acquis sociaux et démocratiques qu’il avait dû concéder lorsque les deux systèmes étaient en compétition. Ce qui ne conduit à aucune nostalgie mais à interroger comment ce qui promettait tant a pu finir si lamentablement.

Un manque de pensée autonome
La question posée aux révolutionnaires, n’est pas seulement, ni même d’abord, de « prendre le pouvoir », elle est d’agir en s’appuyant sur une production de pensée autonome. Non pour plaquer artificiellement des schémas sur la réalité, mais pour donner un sens aux actes et maîtriser au mieux leur portée dans un contexte complexe, inévitablement marqué par l’adversité. Une révolution est toujours un bond dans l’inconnu, celui-ci entouré d’hostilité.

Un premier fait éclaire le sens des évènements d’Octobre : nous sommes un peu plus de quarante ans seulement après l’écrasement de la Commune de Paris. Tout le mouvement ouvrier s’est constitué à partir du traumatisme qui en a découlé. En Europe occidentale les partis socialistes en concluent que c’est l’échec de toute posture insurrectionnelle et sombrent dans le parlementarisme. Parlementarisme fortement dénoncé par les anarchistes, lesquels tirent sur le versant opposé les conséquences de l’écrasement de la Commune, mais aussi par une part importante du mouvement syndical. La Charte d’Amiens (1906), souvent interprétée comme se dégageant de toute notion de politique, affranchit le syndicalisme de ce parlementarisme pour mieux maintenir le cap de l’abolition du capitalisme.
Dans un pays culturellement et politiquement attardé, il faut inventer, et vite. Il faut réussir dans un contexte de violence, il faut survivre, ne pas finir comme ceux qui ont été pendus par la police tsariste, ou comme ceux de la Commune de Paris, ou celle de Béla Kun en Hongrie en 1919, ou encore comme les Spartakistes.

En quête de méthode, les révolutionnaires se tournent vers la seule révolution qui ait réussi : celle de 1789. La formidable participation populaire a peut-être fait oublier que ce qui en a découlé était fondé sur la dépossession des couches populaires de tout pouvoir politique réel. Système prôné notamment par Sièyès de manière pourtant éclairante : « Le peuple n’a pas d’existence politique propre, il ne peut parler que par ses représentants (…), le peuple ne peut vouloir en commun ; donc il ne peut faire aucune loi… » Si la Révolution française inaugure une image messianique du peuple, ce dernier doit nécessairement être guidé par ceux « qui savent ». Pour Billaud-Varenne la révolution est comme un corps vivant, il lui faudrait donc naturellement une tête pour penser et des membres pour agir. Cette démarche induit un rapport de subordination qui ferme l’accès des citoyens au pouvoir de décision. Elle va marquer durablement le mouvement ouvrier et démocratique et faire obstacle à l’émergence d’une culture politique réellement indépendante et novatrice qui aurait pu élargir l’éventail des possibles (à la différence de ce qu’avait tenté la Commune de 1871). Il n’est pas inutile de se demander dans quelle mesure nous sommes encore les héritiers de cette conception lorsqu’on vante la « démocratie parlementaire » ?

Le poids d’un retard de développement social et culturel
Du fait de ce manque, le caractère attardé par rapport aux autres pays européens de la société russe va peser d’autant plus lourd. Le développement agricole et industriel est tel que même le capitalisme a du mal à se développer dans un pays où les structures féodales subsistent tout en ayant perdu toute capacité de dynamiser l’économie et la société. C’est en 1861 que le servage est officiellement aboli. Ce handicap est tout autant culturel. Nombre de paysans sont illettrés et il est difficile de faire la part d’une aspiration à la maîtrise de la terre et de ce qu’ont été les jacqueries. La religiosité est évoquée dans nombre de commentaires qui veulent l’associer de manière inhérente au communisme. Outre que c’est un peu rapide, cela mérite d’être revu à l’aune de notre propre histoire. Nombre de pouvoirs pour s’installer – y compris en 1793 lorsque Robespierre impulse le culte de l’Être suprême – se sont appuyés sur une religiosité entremêlée avec l’idéal révolutionnaire. Le besoin de symbolique servant de liant social n’échappe à personne. En plein XXIe siècle, en 2010, à la suite d’une maladie du président Sarkozy, la presse a évoqué « l’importance du corps du Président » ! La dimension paternelle issue de l’expérience familiale ne s’efface pas aisément. On peut gloser sur le « Petit Père des peuples », mais dans la France de 1988, lors de l’élection présidentielle, certains ont cru bon appeler François Mitterrand « Tonton » sans que cela ne fasse rire. Nous retrouvons le caractère religieux du rapport à l’État que Marx dénonce dans La question Juive et l’Anti-Hegel. 1Là encore, la pensée révolutionnaire apparaît inaboutie. Il y avait effectivement quelque chose de l’esprit religieux dans la manière d’évoquer le communisme. Le rôle du Parti et de ses dirigeants tient incontestablement du messianisme, la marche au communisme tient du déterminisme et même de la prophétie. L’annonciation de ce qui va advenir devient le ciment idéologique.

Depuis la révolution de Février, il est clair que le gouvernement provisoire tente de la limiter à ce que l’on pourrait qualifier de Révolution bourgeoise. Une féroce campagne antibolchevique (campagnes de presse, arrestations, scènes de lynchage…, Trotski est arrêté, Lénine a été contraint à l’exil) vient appuyer une reprise des efforts de guerre de l’ancien régime, efforts rejetés par nombre de soldats, de déserteurs et de paysans. Selon Boukharine, l’enjeu ne se limite pas à l’arrêt des massacres, il suspecte que la reprise des efforts de guerre par le gouvernement de Kerenski vise à « juguler la Révolution » en la privant d’une part de ses forces vives.

L’absence d’un corpus de pensée autonome fait de la reproduction de la verticalité des rapports sociaux et de la reproduction du productivisme des pays occidentaux un moyen de surmonter ce caractère attardé. Dire cela n’est pas recourir aux circonstances comme un alibi mais prendre en compte à la fois des conditions historiques et ce qui a figé les conceptions de départ, même quand lesdites conditions avaient changé. Alors que Lénine a cherché avant la Révolution à approfondir la pensée de Marx en s’inscrivant dans les conditions russes de son temps, au fil du temps les circonstances jouent un rôle de plus en plus grand, et le « léninisme » (concept que l’on ne doit pas à l’intéressé mais à Staline) a transformé en dogme ce qui était lié aux circonstances.

Afin de tenir les promesses de la Révolution, Lénine et les bolcheviques sont animés par une obsession du rattrapage économique. Ce qu’ils voient du capitalisme c’est que s’il est injuste et brutal, il porte néanmoins une capacité de développement des sociétés. La pensée révolutionnaire va rester dans le cadre du positivisme ambiant. Ainsi les efforts sont tendus vers le rattrapage des pays les plus développés en utilisant souvent les mêmes outils : l’industrie lourde et l’accumulation de capitaux ; le productivisme et la lutte contre la faim ; le sous-développement et la pauvreté ; l’introduction du taylorisme et la productivité… 70 ans plus tard, Gorbatchev tentera de répondre à une crise de la productivité du travail, en important les méthodes managériales des États-Unis ! L’absence d’une pensée alternative se poursuivra jusqu’à la fin.       

Qui doit impulser les changements si ce ne sont ni les aristocrates ni les capitalistes ? L’étatisation, le changement par le « haut » apparaissent comme seuls garants de l’accomplissement. Les soviets, à l’origine assemblées populaires, deviennent lieux de pouvoir institutionnel. Cela induit – à la fois cause et conséquence – le rôle subalterne des individus. Lénine explique qu’il faut que la plus humble des cuisinières puisse participer à la vie politique, et dès 1905 il appuie sa conception du rôle du parti (Que faire ?) sur le fait que la conscience nécessaire au prolétariat ne peut lui venir que de l’extérieur.

La confusion État-parti en est une conséquence logique. Sans doute faut-il y voir la pression du retard que j’évoquais, de la guerre civile et de la présence des armées des pays capitalistes aux portes de la Russie, et aussi la conception dominante de la politique issue de la Seconde Internationale. Alors que la Première Internationale mêlait sur un pied d’égalité partis, syndicats, associations (et même une fanfare), la Seconde, en 1889 – bien avant les bolcheviques –, impose la suprématie des partis sur toutes les autres formes d’engagement. Dans Le Manifeste du Parti communiste Marx doute de la pertinence d’un Parti communiste distinct des autres forces démocratiques et de la séparation du social et du politique. Nous vivons encore avec l’héritage de cette double dissociation : un Parti communiste à part et l’évacuation des autres formes d’engagements (syndicales, associatives) vers une zone de responsabilité politique moindre. On peut voir dans ce choix de la Seconde Internationale, la prééminence du parlementarisme et la volonté de se substituer aux forces réactionnaires à la tête de l’État. Toujours est-il que Lénine emboîte le pas à Kautsky, paradoxalement dans la mesure où par ailleurs il le traitera de renégat. Finalement, l’efficacité renvoie moins à l’extension du rôle des intéressés qu’à la verticalité des rapports politiques. En sommes-nous à l’abri aujourd’hui ?

À plusieurs reprises Lénine semble conscient des risques que cela entraîne. Mais faute d’une révolution mondiale qu’il a attendue en vain, un État fort lui paraît le meilleur moyen de parer au plus pressé. Faisant preuve de pragmatisme, mais de ce fait avec des « outils politiques » inévitablement hérités du passé, des méthodes de l’ancien régime, et même parfois des hommes. Cela ne l’empêche pas de mettre souvent lucidement le doigt sur les contradictions que cela génère, sans que fondamentalement la trajectoire en soit modifiée.

Le besoin d’un ciment idéologique et de ses symboliques
Tout grand mouvement collectif produit de la pensée et des symboliques, et plus ce mouvement est profond plus il s’en nourrit. Ce fut le cas avec la Résistance. Ce fut le cas aussi quand Robespierre impulse le culte de l’Être suprême. Dans le cas du bolchevisme, nombre de manifestations tentent de compenser un défaut de ciment idéologique pour créer de l’unité.

Il est fréquent que l’on associe le communisme russe à un nationalisme. C’est un trait de culture qui vient de loin. On le retrouve aussi bien chez ceux qui soutiennent le pouvoir que chez ceux qui le combattent. Chez les « Blancs » de Kornilov, chez des anarchistes ou chez Raspoutine. Cette idéologie a sa version populaire et sa version aristocratique. Elle est réactivée après la défaite face au Japon en 1905. Elle permet de comprendre que des Russes blancs, anti-communistes, dépossédés et exilés par la Révolution, aient (paradoxalement ?) choisi de défendre la Mère Patrie, en l’occurrence l’URSS, contre l’envahisseur allemand. Certains discours de Staline pour exhorter à la lutte contre les nazis invoquent davantage cette Mère Patrie que le socialisme. Ce nationalisme, aujourd’hui encore, contribue au prestige de Poutine. Cependant, même s’il y est particulièrement exacerbé et durable en Russie, on ne peut gommer que durant plusieurs siècles le fait national s’est mêlé au fait révolutionnaire dans les pays d’Europe. Il n’est qu’à penser à 1792 et à la « Patrie en danger » ; à la Commune de Paris pourtant très internationaliste et à l’impact de la défaite de Sedan ; aux Spartakistes avec la défaite de l’Allemagne en 1918 ; au programme du CNR et à la Résistance… D’autant que dans tous ces cas, cas russe compris, les possédants sont allés chercher appui à l’étranger pour défendre leur ordre. Ce trait vient compenser des insuffisances idéologiques. Cela s’est traduit au sein de la Troisième Internationale par le regroupement « autour de la Patrie du socialisme ». Les Partis communistes du monde entier peuvent en parler : ils ont été, à un moment de leur histoire, confrontés à choisir entre la défense de la « patrie du socialisme » et ce qu’ils devaient affronter chez eux. De stimulant, l’URSS est devenue pour eux un modèle ; modèle qui même lorsqu’il était critiqué conservait son caractère de matrice.

Octobre, putsch ou révolution ?
Actuellement, le mot putsch est largement utilisé pour qualifier Octobre. Ce regard est un regard tamisé par les enjeux actuels face à la question d’une alternative au capitalisme. Il évacue la notion de Révolution vers des horizons qui seraient « évidemment » totalitaires. Il est de bon ton de trouver des vertus à Février pour déplorer les dégâts d’Octobre.

Si en Octobre 17, la prise du Palais d’Hiver ne résulte pas d’une décision démocratique, la trajectoire de la Révolution repose sur de larges mobilisations. Pas moins que celle de Février. Peut-on affirmer que la prise de la Bastille, 1848 ou la Commune de Paris aient impliqué une majorité de la population ? De plus, l’affrontement entre camps révolutionnaires n’est pas propre à 1917 : la révolution de1848 en fut le théâtre sanglant, sans parler de la Révolution française. Il y a deux révolutions russes : l’une, bourgeoise, cherchant son modèle dans les pays d’Europe occidentale, l’autre, ouvrière, paysanne, englobant une partie de l’armée. Comme lors de la Révolution française, les deux camps vont parfois faire cause commune et parfois, surtout à partir d’avril, s’affronter de plus en plus directement et violemment. La répression qui s’abat sur les bolchéviques et les anarchistes après les journées de juillet, la « main de fer », que réclament monarchistes et conservateurs, témoigne d’une situation qui ne peut être durable. Un camp va nécessairement battre l’autre, et ce de manière sévère. La violence est de part et d’autre la clé de la situation. Le 27 août, Kornilov, jusque-là bras armé du gouvernement provisoire, tente un coup d’État, accroissant de manière considérable la tension. Les masses d’ouvriers, de paysans, de soldats n’attendent pas pour occuper les usines et s’armer, ni pour prendre la terre, pour déserter et se révolter contre le gouvernement provisoire. Le soviet distribue lui-même des armes. En août, Lénine, dans une adresse au Comité Central du parti bolchevique, considère que « les masses sont plus radicalisées que nous ». Dès septembre, les bolchéviques deviennent majoritaires au soviet de Petrograd. Le gouvernement de Kerenski, qui a perdu toute légitimité, prend l’initiative de la répression.

La question démocratique n’est encore vécue nulle part comme moteur de développement des sociétés (sauf par la Commune), même si Rosa Luxemburg y paraît particulièrement sensible. La démocratie est vécue soit comme une concession inévitable (Thiers et le suffrage universel masculin au lendemain de la Commune), soit comme un bienfait accordé, pas comme une clé d’efficacité. Si le caractère minoritaire du déclenchement de la prise du Palais d’Hiver est indéniable, son caractère populaire l’est tout autant. L’articulation entre rôle de l’engagement populaire et avant-garde éclairée est à analyser à la lumière des conceptions délégataires qui vont alors de soi dans tous les pays. La difficulté est de considérer que les bénéficiaires et les responsables des transformations soient les mêmes. Plus simple à concevoir pour les grands bourgeois que pour ceux qui ne possèdent rien. La Commune de Paris avait tenté de dépasser ce type de rapports, mais c’est l’exception et nous retrouvons alors l’impact de sa défaite sur le mental des révolutionnaires.

L’aspiration à prendre sa part de responsabilité soufflait comme un vent nouveau, en témoignent les files d’attente devant les bureaux de vote, la participation des femmes et leur volonté d’émancipation à une époque où à l’Ouest elles n’ont pas encore toutes le droit de vote. Cela s’exprime aussi dans la multiplication des titres de presses (pour ceux qui savent lire), des grèves et assemblées générales… Autant d’images qui contrastent fortement avec l’autocratie, la soumission au maître, le bagne ou la peine de mort pour raisons politiques qui régnaient si peu de temps auparavant. Ce foisonnement propre à toute révolution, dans un contexte de guerre civile, a été aussi porteur d’incertitudes, de contradictions, et interprété comme devant être orienté et maîtrisé. Interprétation qui a contribué à renforcer le rôle des partis les plus organisés et structurés au détriment du rôle des « simples gens » et des assemblées populaires. Il a ainsi renforcé celui des cadres de ces partis qui se mettent aisément dans la peau de chefs. On prend vite les plis des structures que l’on combat. Le Parti bolchevique, le plus organisé et structuré, de plus en plus influent, devint une force d’entraînement décisive. En même temps sa force nourrit une substitution abusive : il se prend pour le peuple dans sa part la plus avancée. C’est finalement ce qui peut se dégager du rôle du Parti tel que le conçoit Lénine, lorsqu’il écrit que la conscience politique nécessaire au rôle dirigeant de la classe ouvrière ne peut lui venir que de l’extérieur. Jusqu’à son achèvement, la culture issue du soviétisme aura magnifié un rôle messianique des ouvriers, cependant sans accepter que cela passe autrement que par le parti. Ceux qui prennent des initiatives perturbent le parcours, puis Staline fera d’eux des obstacles à supprimer. On ne peut pas dire que Lénine ne s’en inquiète jamais, plusieurs de ses textes l’attestent. S’il s’alerte périodiquement de la bureaucratisation, régulièrement ce qui apparaît comme l’urgence à traiter prime et marginalise ce souci. L’affrontement contre les anarchistes de Cronstadt en est un moment particulièrement dramatique2. Contradiction que lui reprochera Rosa Luxemburg. Il y a donc (inévitablement) chez Lénine des zones obscures, des impensés qui vont laisser un espace aux conceptions staliniennes sans pour autant que l’on puisse assimiler l’un à l’autre3. Le problème est d’avoir transformé ce qui était lié à des circonstances en dogme : le léninisme. Concept que l’on doit à Staline. Ce dernier fige ce qui était de circonstance, durcit les lignes de la verticalité des formes de pouvoirs et instaure un rôle décisif pour l’appareil répressif. Il fait rentrer le peuple dans un rôle de producteur docile, et s’appuie sur une couche qui deviendra vite de la bureaucratie, de nouveaux privilégiés.

Des effets avec retardement
Les buts sociaux, en matière d’éducation, de santé, d’accès à la culture, d’élévation sociale ont fait de la Révolution un saut dans l’avenir. Mais au fur et à mesure que la société soviétique commence à se débarrasser de ses pires scories en matière de retard économique, social et culturel, les besoins ne sont plus les mêmes, des aspirations nouvelles émergent. La question démocratique et celle de l’individuation deviennent décisives. Mais le système soviétique ne le perçoit pas et ne renouvelle ni ses méthodes ni ses objectifs, ni sa conception du mode de vie. Il n’offre comme idéal que principalement la conquête de la production et la réussite matérielle. Son fonctionnement est de plus en plus dépassé par les exigences de la réalité. Il va en découler une démotivation croissante des individus. Le fait que l’appareil d’État se substituant à l’engagement personnel entraîne le règne de l’a-responsabilité et une crise du travail. (Une soviétique relatera en 1989 qu’à cette date il y avait autant d’orphelins qu’en 1945, l’abandon des bébés en maternité faisant office de moyen contraceptif). Très vite une aspiration vers l’ascension sociale de la part de ceux qui ont des responsabilités économiques ou politiques se traduit par l’émergence d’une couche sociale liée à la bureaucratie, avec ses privilèges, de la corruption (des diplômes se vendent), et en contrepartie de la passivité de la part du plus grand nombre.

On ne peut ni inventer après coup ce qui aurait pu être, ni dire que ce qui est advenu était inévitable. À plusieurs reprises des tentatives de bifurcations ont fait de timides apparitions, toujours éphémères, rapidement évacuées par la poursuite de la normalité. Les tentatives de Khrouchtchev, les intentions affichées du fugace Andropov, ont rapidement avorté. Elles se sont heurtées soit à l’inertie, soit à l’opposition de dominants campant sur leurs positions figées ou voulant préserver leurs privilèges.

L’enjeu actuel du bilan
La plupart des Partis communistes n’ont pas résisté à la tentation de réduire les causes de l’échec de l’URSS au stalinisme, faisant ainsi l’économie d’une analyse plus approfondie. D’autres (ou les mêmes) ont jeté l’enfant avec l’eau du bain. Le fait de ne pas chercher à tirer des enseignements d’un tel échec, les a conduits à passer de la téléologie à une vision fragmentée des situations, entraînant une incapacité à élaborer une pensée cohérente, avec le sentiment d’impuissance qui en découle.

Nous arrivons à l’enjeu actuel que révèle la manière d’aborder cet anniversaire. Le concept de Révolution est-il toujours valide ou faut-il s’en défaire, soit pour se résigner à l’ordre établi, soit pour se replier sur des aménagements locaux ? Nombre d’acteurs d’expérimentations alternatives font souvent preuve d’un repli sur leur périmètre et pensent que la seule addition de ces actes se suffira en évitant de se perdre dans des affrontements plus globaux.

L’effondrement du soviétisme semble donner la preuve que toute velléité de se débarrasser du capitalisme est vaine. L’Histoire a rarement été porteuse de ce qui paraît être un si puissant démenti. Il n’y a plus que la publicité concernant des prouesses technologiques ou Macron pour oser le mot Révolution. C’est « la fin de l’Histoire » ou le Tina (There Is No Alternative) de Thatcher qui semble de mise. En 2015, un sondage révélait que pour 53 % des interrogés, le système capitaliste était le responsable de la crise, mais qu’il n’y avait pas d’autre système possible. Quant au bilan de François Hollande, il montre qu’on ne peut naviguer entre les eaux d’une demande sociale forte et celles du Capital. Il y a là l’espace entre un acquis et ce qui ne l’est pas encore. Le problème devant nous est de prendre le temps de s’interroger sur la meilleure manière de l’occuper.

Quels enseignements pouvons-nous tirer de 17 ? Si ce n’est que la Révolution est une notion encore à inventer. D’où la nécessité de travailler à des éléments d’une nouvelle culture politique qui cherche à s’affranchir des représentations d’une société fondée sur l’exploitation et la domination, et que but et moyens ne peuvent être de natures différentes. Si le but est bien l’émancipation de chaque individu, dès maintenant, le moindre pas vers la transformation radicale de l’organisation de la société doit être à la fois émancipateur et facteur d’un autre type de socialisation. Il ne s’agit pas de « Grand soir », mais de processus qui ne finit pas. De révolution permanente, auraient dit Trotski et Gramsci. On agit peu ou prou en fonction de notre imaginaire, d’où la nécessité de faire de chaque attente et de chaque action autant d’éléments de cet imaginaire. L’expérience dément qu’on pourrait révolutionner la société grâce au seul essaimage de luttes et d’expérimentations et à leur seule exemplarité. S’il n’y a pas un ordre chronologique rigide entre actions et pensée, on ne peut compter sur ce qui serait une conséquence naturelle de luttes et de coopératives pour révolutionner la société. Si ces actions ne portent pas en elles l’intention de débarrasser toute la société, les rapports sociaux et les rapports à la nature du capitalisme, la plasticité de celui-ci rend tout récupérable ou absorbable. Les États-Unis sont aussi un pays de coopératives. Nous avons besoin d’avoir, non pas une liste détaillée et finie de ce que doit être l’avenir, ce qui rendrait fermé à tout apport nouveau, mais une visée, un cap vers lequel s’orienter, qui permette de se situer dans l’effort collectif, quitte à devoir corriger la trajectoire au fil de l’expérience. N’est-ce pas ce sens qui a manqué au mouvement du Printemps dernier ou lors de la campagne électorale récente ? S’il n’y a pas de grand mouvement transformateur qui soit collectif et uniforme, il n’y en a pas davantage sans visée commune. Et il ne peut y avoir de visée commune qu’élaborée en commun.

Pierre Zarka, animateur de l’O.MO.S. Publié dans le numéro 34 de Contretemps.

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