La santé et le médicament : biens communs de l’Humanité

Face à la politique des multinationales de l’industrie pharmaceutique, quelle alternative pour une autre conception de la santé et du médicament ? Entretien avec les auteurs de Sanofi Big Pharma - L’urgence de la maîtrise sociale : Danielle Montel, Daniel Vergnaud, Danielle Sanchez et Thierry Bodin1.

Quels sont les grands enjeux de la politique du médicament ?

Le médicament participe à la chaîne de la santé. Son accessibilité doit reposer sur le besoin pour chaque être humain d’un mieux être ou d’une nécessité vitale. C’est pourquoi l’accès aux soins et aux médicaments pour tous s’exprime de façon grandissante dans le monde. Les populations doivent pouvoir disposer de médicaments et de vaccins utiles et efficaces, accessibles avec une sécurité maximale.

Tout d’abord, des médicaments utiles et efficaces. Il en existe de nombreux. Qu’il s’agisse d’anticancéreux, d’antibiotiques, d’antiviraux... La vaccination a eu des effets importants pour l’amélioration de la santé dans le monde.

Les firmes pharmaceutiques sont focalisées sur un objectif de rentabilité minimum de 30 %. Pour l’atteindre, elles sacrifient des recherches et présentent comme des innovations la sortie de médicaments dont l’efficacité est parfois discutable.

Ainsi, la revue indépendante Prescrire estime qu’en 2013 sur 91 nouveaux médicaments, seuls 18 « constituent une avancée thérapeutique souvent minime » et que 15 autres « autorisés de manière hâtive » sont jugés « plus nocifs que bénéfiques ».

Or les besoins sont immenses. Un très grand nombre de maladies infectieuses continuent de ravager le monde. La résistance de souches pathogènes aux traitements antibiotiques appelle la recherche de nouvelles molécules. Des maladies nécessitent des travaux de recherche fondamentale et appliquée : Alzheimer, maladies du système nerveux central, arthrose, cancers, AVC, maladies nosocomiales, maladies rares, sida…

Un autre enjeu concerne la sécurité sanitaire. Les médicaments ne sont pas anodins. Ils produisent des effets secondaires et présentent des incompatibilités entre eux. C’est pourquoi ils doivent être délivrés par des médecins disposant d’une formation  et d’une information indépendante des labos. Les scandales sanitaires, tels le médiator et bien d’autres affaires du même type moins connues ont mis en évidence qu’en camouflant des effets secondaires connus comme dangereux, de nombreuses firmes étaient moins attachées à la santé des patients qu’à faire du fric. On pourrait parler aussi des médicaments falsifiés distribués la plupart du temps dans les pays du Sud…

Enfin, les médicaments doivent être accessibles. Les ruptures de stock deviennent de plus en plus fréquentes. Elles sont dues principalement à la gestion de la production à flux tendu, voire à l’absence d’investissements. Mais aussi à la stratégie des distributeurs qui privilégient les ventes à l’export plus rémunératrices.

Les prix élevés, les remboursements diminués ainsi que le pouvoir d’achat ont comme conséquences qu’aujourd’hui 33 % des Français déclarent renoncer à se soigner ou à reporter des soins. Les prix sont fixés dans la plus complète opacité. Les entreprises les proposent au gouvernement qui les accepte via quelques organismes de tutelle. Il y a d’abord une exigence de transparence et de maîtrise publique quant à la fixation des prix. Ce n’est pas à la communauté de financer les dividendes.

Tout médicament jugé et éprouvé comme utile doit être reconnu comme un impératif de santé publique et, à ce titre, remboursé à 100 %. Des médicaments utiles et efficaces, sécurisés et accessibles à tous exigent de sortir de la logique du marché pour être sous la maîtrise du peuple.

Comment décrypter la politique des grands groupes pharmaceutiques ? Comment caractériser les choix de Sanofi ?

Comme toutes les multinationales, la stratégie des grands groupes pharmaceutiques est orientée vers le profit maximal et la satisfaction des actionnaires. Les changements stratégiques sont travaillés par les cabinets conseil qui examinent les secteurs les plus rentables à court et moyen termes. Pour donner un exemple, les dirigeants tels ceux de Sanofi ne parlent plus d’industries pharmaceutiques, mais d’industries de santé, intégrant la santé grand public, le bien-être, produits à très forte rentabilité. C’est ainsi que Sanofi a développé avec Coca-cola une boisson beauté, ainsi qu’une solution (le lactacyl) visant le blanchiment de la peau et des parties intimes (très en vogue en Asie)… Ce type de produits rapporte beaucoup et ne nécessite pas d’investissement majeur en recherche.

Pour assurer une augmentation continue des dividendes, les stratégies des laboratoires s’accompagnent d’une réduction de l’ensemble des coûts internes, de la recherche à la production. L’externalisation des risques de recherches est à l’ordre du jour, les laboratoires espérant faire le maximum d’argent en récupérant l’innovation externe (les petites biotechs, la recherche publique…) pour n’assurer que le développement clinique. Cela conduit à un démantèlement des capacités internes, à l’abandon de certains axes thérapeutiques, un immense gâchis scientifique et humain.

Comment ces choix sont-ils vécus par les salariés du secteur ?

Les salariés de Sanofi sont dégoûtés, ils contestent et dénoncent les choix faits par les dirigeants, contraires à leur métier, à leur éthique, à leur avenir. Ils se mobilisent, argumentent, proposent, portent des exigences, mais se heurtent à une direction intransigeante qui reçoit l’appui du gouvernement et des pouvoirs publics, qui ne remplissent pas leur mission au service de l’intérêt général. Continuer et développer les luttes pour rompre avec une stratégie qui affecte et dégrade leurs vies et la société, c’est la question que les salariés se posent. Répondre à cette question, donner des perspectives, c’est ce que nous avons voulu travailler dans le livre.

 

Vous évoquez les traitements préventifs inutiles et les recherches non menées car elles sont jugées non rentables. Comment agir à la fois face à la tromperie des médicaments inutiles et à l’enjeu de recherche face aux maladies rares ?

Nous le disons dans le livre et c’est dénoncé dans de nombreux ouvrages, Big Pharma invente des maladies : le pré-diabète, le pré-cholestérol, la pré-ostéoporose (Viva, février 2014)... Le but est de vendre toujours plus de médicaments. La technique consiste à abaisser les seuils au-delà desquels il faut traiter. Qui fixe les normes ? Des comités d’experts, dont beaucoup dépendent des labos qui financent leurs recherches.

La "tromperie sur les médicaments" : un médicament ne peut avoir une Autorisation de Mise sur le marché (AMM) qu'en cas d'avantage thérapeutique net par rapport au produit de référence. La simple équivalence ne peut suffire. Ensuite les nouveaux produits doivent être mis sous observation avec réévaluation annuelle en fonction des résultats et de la pharmacovigilance et leur autorisation doit pouvoir être suspendue à tout moment en fonction de ces données. Il s’agit de faire respecter et de renforcer ces règlementations minimales qui ont dû tenir compte que le médicament est un produit bien particulier.

Les maladies rares ne sont pas si rares que cela. On en dénombre plusieurs milliers. Les grands groupes ne s’y engagent qu’avec parcimonie et encore avec des aides financières. Les crédits alloués à la recherche publique sont notoirement insuffisants. La solidarité qui s’exprime lors des grandes initiatives publiques, Téléthon, journée des maladies rares… ne peut compenser cette carence. Il y a besoin de recherches fondamentales et de coopérations, notamment en thérapie génique et en thérapies cellulaires. Avec tous les enjeux et garanties éthiques que ces travaux posent, des axes de recherche prioritaires devraient être définis dans le cadre d’une véritable stratégie nationale de santé publique, élaborée avec les salariés, les professionnels, les associations de patients…

Vous proposez une intervention des salariés concernant la stratégie des entreprises. Comment conquérir des droits dans ce domaine ? Comment poser la question de la propriété des groupes ?

Nous ne proposons pas seulement de conquérir des droits mais de réels pouvoirs de décision de tous les acteurs de la santé (salariés, professionnels, citoyens) sur les orientations de l’entreprise ou du groupe. Les finalités des recherches et les critères d’efficacité de la production des médicaments doivent être débattus et définis en fonction des besoins, et non de la rentabilité actionnariale financière.

Nous relatons l’expérience des salariés et des chercheurs mobilisés depuis des années sur des projets alternatifs qu’ils ont élaborés à partir de la connaissance des besoins dans le monde et de leur métier. De même, les interventions de peuples et de gouvernements, comme en Inde ou en Afrique du sud contre le diktat des brevets, montrent que cette exigence de pouvoir n’est pas vaine. Nous portons la question de la production et de la diffusion mondiales des connaissances contre leur privatisation, comme un enjeu essentiel. L’appropriation par la société, de la recherche à la production et à la distribution des médicaments, se pose maintenant, pour répondre aux besoins urgents comme pour l’avenir.

L’expérience des nationalisations de 1982 a montré que l’on ne peut poser la question de la propriété publique, y compris de groupes multinationaux, de cette manière sans refermer le piège de l’étatisation qui a servi la stratégie financière de ces groupes. Nous faisons quelques rappels utiles à ce propos. Nous interrogeons également l’efficacité de la notion de pôle public de la santé. Dès lors qu’un tel pôle existerait à côté des firmes privées, la logique financière de "socialisation" des pertes et de sélection des recherches en fonction des marchés dits porteurs de dividendes, serait-elle enrayée ?

La nation n’est pas l’État mais le peuple rassemblé. La maîtrise sociale ne peut être effective sans maîtrise par la société de la définition du pourquoi, comment et pour qui on conçoit et produit ces médicaments. Pour rendre effective cette perspective, nous proposons de se poser les bonnes questions : comment et qui décide les choix de recherche, comment est fixé le prix du médicament ou du générique, son coût réel après des années d’utilisation, qui décide et qu’est ce qui définit son efficacité thérapeutique. Au fond, quels sont le statut et la responsabilité d’une entreprise comme Sanofi, vis-à-vis de la société et des peuples ? La qualification du travail et l’innovation sont au service de quel objectif ? Et ce, au regard de l’intérêt humain et écologique… Derrière les emplois et les centres de recherche que Sanofi sacrifie, ce sont ces questions qui sont posées.

Cela signifie, pour nous, que la société ne peut s’orienter vers un processus de transformation, y compris en posant la question de la propriété publique du principal groupe pharmaceutique, que dans la mesure où les acteurs portent eux-mêmes l’exigence et le contenu de ces ruptures fondamentales.

Vous évoquez le rôle de l’État dans le système du médicament que vous appelez de vos vœux : il serait garant du système de contrôle et de surveillance de la qualité des médicaments. Dans la logique autogestionnaire qui est la vôtre, ce rôle ne devrait-il pas être pris en charge d’une manière ou d’une autre par la société civile ?

Nous ne faisons pas du tout confiance à l’État pour garantir le contrôle et la surveillance de la qualité des médicaments. Big Pharma et autres entreprises du CAC 40 sont dans les principaux centres de décision. Ils obtiennent ainsi impôts recherche, crédit compétitivité, prix élevé, autorisation de mise sur le marché, fiscalité réduite, suppression de la cotisation familiale…

C’est ainsi qu’une réflexion sur la maîtrise par les citoyens de toute la chaîne du médicament guide notre livre.

Notamment pour construire un cordon sanitaire, une véritable pharmacovigilance afin que soient assurées l’efficacité et la qualité des médicaments produits et distribués, revisité le rôle des visiteurs médicaux, et pour travailler en réseau avec tous…

Nous sommes dans une démarche qui vise à conquérir des pouvoirs où les médecins, les centres de santé, les officines, les chercheurs ont un rôle ou une mission de service public.

Plus largement, ne peut-on concevoir que le pouvoir d’orienter la politique des médicaments, dans le cadre d’une démarchandisation de la santé, soit partagé entre les salariés concernés et les usagers de la santé ?

Si la santé doit être un droit universel effectif, alors considérer le médicament comme une marchandise est un détournement de sa finalité première. Nous revendiquons le principe que le médicament est un bien public dont l’accessibilité et la qualité, ne doivent pas reposer sur le critère de l’argent mais sur celui d’un mieux-être ou d’une nécessité vitale.

Paradoxalement, nous constatons qu’en ce XXIe siècle, deux enjeux ne sont pas suffisamment pris comme universels : celui de la qualité et de la sécurité de la production alimentaire et celui de la recherche, production et distribution des médicaments, pour la santé de tous les êtres humains. Partager cet enjeu fondamental entre salariés et usagers, tous citoyens, agir en conséquence ensemble est la voie de réels changements.

La lutte des salariés de Sanofi interroge directement le projet de société que l’on veut. En appui à leur mouvement, lorsque nous posons l’urgence de la maîtrise sociale, c’est une réponse politique et pratique face à un capital qui délocalise et détruit les activités de recherche jusqu’à un point critique. Aujourd’hui les forces sociales et politiques alternatives devraient travailler ensemble à rendre crédible cette exigence. Rassembler sur cet intérêt commun ne contribuerait-il pas à dépasser le morcellement actuel des luttes ? Sur les enjeux de la santé et du médicament, comme sur ceux de l’alimentation, une "mondialisation" des luttes est également possible et peut être redoutable pour le pouvoir des multinationales.

Vous vous prononcez de manière très critique par rapport à la télémédecine, à l’automédication, aux formes actuelles d’évaluation des performances ainsi que par rapport à un système qui « parodie l’intérêt général ». Comment prendre en compte les aspirations des patients à choisir leur santé face à un pouvoir médical encore tout-puissant ?

Tout nouveau dispositif doit avoir comme finalité d’améliorer la prise en charge des patients dans le cadre d’un parcours de santé coordonné et adapté au cas par cas, et non viser d’illusoires économies.

La télémédecine et l’automédication ne doivent pas être substitutives aux pratiques actuelles. Le dialogue physique entre soignant et patient, ce rapport humain qui permet de comprendre les causes de la souffrance, créent les meilleures solutions pour la soulager, sont essentiels. Chaque cas est particulier. Ce qui est important, souligne Christophe Prudhomme2, dans la prise en charge des patients, notamment en cas de polypathologie chronique, est le temps humain et la coordination entre les intervenants. Dans ce cadre, certains outils de télémédecine sont utiles.

Rappelons que le médicament, cela a été dit précédemment, n’est pas un bien de consommation ordinaire. On peut y avoir recours parfois pour de petits maux, autre chose est de la généraliser. Par contre, l’automédication peut aussi servir à rendre plus difficile l’accès à des médicaments qui ne seraient plus remboursés. Par ailleurs des dangers liés au manque d’information, à l’association de médicaments incompatibles sont réels, sans compter, comme le rappelait récemment l’OMS, que 50 % des médicaments achetés sur internet sont falsifiés. Cependant, l’automédication peut, sur la base de conseils préalables en cas d’évènements intercurrents, alors que le médecin traitant n’est pas disponible, s’intégrer dans une pratique de prescription préventive.

Aspiration des patients et pouvoir médical encore tout-puissant, dites-vous ? Les patients par définition aspirent à être soignés et cela devient de plus en plus difficile avec les déremboursements. Leurs demandes peuvent être influencées par ce qu’ils entendent dans les médias. Aujourd’hui, pour le médicament, ce sont surtout les firmes pharmaceutiques qui décident, plutôt que la profession médicale et les citoyens.

Il peut y avoir, dit Marie Kayser, médecin, des actes médicaux ou chirurgicaux inutiles, notamment dans le secteur privé lucratif. Mais il nous semble que l’essentiel n’est pas là. Nous rejoignons volontiers Bruno Toussaint, directeur de Prescrire, quand il déclarait en juin 2013 : « Les médecins sont soumis à beaucoup d’intérêts contradictoires, ceux des patients, de leurs collègues, des firmes pharmaceutiques, de l’assurance-maladie, de l’administration, de leurs carrières… Les recommandations ne sont bonnes à suivre que si elles sont au service des patients. »

Il n’y a pas assez de médecins, pas assez de formation indépendante du lobbying pharma. Il est urgent de considérer le patient comme partie prenante des choix médicaux qui le concerne. Il s’agit aussi de revoir le rôle de l’Assurance Maladie, sa maîtrise par les salariés et la population. Transformer son mode de gestion et de financement participe à conquérir du pouvoir pour une politique de santé plus efficace.

Entretien réalisé par Gilles Alfonsi. Publié sur le site de Cerises.

[Note]

1. Danielle Montel est technicienne de recherche de Roussel-Uclaf, Aventis, Sanofi, militante CGT, engagée notamment dans la lutte du centre de recherche de Romainville (1999-2006). Daniel Vergnaud est technicien pharmacologue de recherche, Roussel-Uclaf, membre de l’Observatoire des mouvements de la société (OMOS). Danielle Sanchez est ingénieur EDF, engagée pour un service public de qualité pour tous. Thierry Bodin est statisticien en recherches, syndicaliste CGT dans le groupe Roussel-Uclaf, puis Aventis, puis Sanofi, engagé pour la défense de l’industrie du médicament.
Éd.. Syllepse, 142 p., 8 €

2. Médecin urgentiste au Samu de Seine-Saint-Denis, membre de la commission exécutive de la Fédération CGT de la santé et de l’action sociale et porte-parole de l’Association des médecins urgentistes hospitaliers de France.

 

 

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