L’alliance rouge et verte du Danemark. Forger un parti solide de la gauche radicale

Même en l’absence de luttes des travailleurs ou de mouvements sociaux forts et récents, la gauche radicale danoise constitue un exemple important concernant la croissance de long terme et la consolidation d’un regroupement de la gauche post-1989 : l’Alliance rouge et verte. Depuis sa création à la fin des années 1980, ce parti s’est développé à partir d’une petite coalition tactique d’anciens groupes de gauche vers un parti de gauche pluraliste sui generis, capable de renouveler son discours politique tout en conservant ses fondements anticapitalistes. Dans ce qui suit je défends qu’en l’absence d’une tradition dominante unique au sein de la gauche radicale non-stalinienne danoise, la combinaison plurielle d’antistalinisme et d’anticapitalisme a largement contribué à cette réussite, qui s’inscrit aussi de manière plus large dans les changements actuels du paysage politique.

De la coalition au parti de la gauche radicale

L’Alliance rouge et verte (en danois Enhedslisten, ce qui signifie littéralement liste de l’unité) a initialement été formée comme la coalition électorale d’un certain nombre de petits partis situés à l’extrême gauche du spectre politique danois, chacun d’entre eux disposant d’une trop faible audience électorale pour gagner des sièges au Parlement :

· Les VS (Socialistes de gauche), le principal parti pluraliste de la nouvelle gauche des années 1960 et 1970, représenté au Parlement jusqu’en 1987.

· Le petit SAP trotskiste (Parti socialiste des travailleurs, la section danoise de la ive  Internationale).

· La majorité de l’ancien Parti communiste désormais marginalisé (DKP), non représenté au Parlement depuis 1979.

· Les restes de l’organisation maoïste KAP (Parti communiste des travailleurs) qui autrefois était capable d’attirer de larges franges de la nouvelle gauche.

· Un groupe hétérogène de militants de gauche indépendants.

Avec le développement de la nouvelle organisation les anciens partis de la gauche radicale se sont dissous ou redéfinis. Seuls le DKP et le SAP existent encore en tant qu’organisations, le dernier paraissant attaché à afficher une orientation politique indépendante, mais tous deux ne considèrent pas leur organisation comme un parti ou un parti potentiel. Même si, en restant à l’extérieur de l’Alliance rouge et verte et en s’alliant avec un petit parti marxiste-léniniste, quelques centaines d’anciens membres du Parti communiste ont préféré maintenir une identité politique proche de leur ancien parti, aucune force de la gauche radicale danoise significative n’existe en dehors de l’Alliance rouge et verte.

Ces dernières années l’Alliance rouge et verte s’est renforcée à l’extérieur des cercles traditionnels de l’extrême gauche, puisqu’elle a émergé comme le seul parti politique significatif porteur d’une orientation de gauche conséquente. Lors des dernières élections parlementaires en 2011 et 2015 le parti a élargi son soutien traditionnel de 2 à 4 % pour gagner un électorat représentant 7/8 %, et beaucoup de sondages à certains moments le donnaient à 13/15 %. Les adhésions ont progressé d’un millier pendant les années 1990 à presque 10 000 aujourd’hui, alors que les partis traditionnels ont fait l’expérience d’une chute du nombre de leurs membres. Actuellement, le parti est représenté par plus de 100 conseillers municipaux à travers le pays et a 14 élus (sur un total de 179) au Parlement.

Beaucoup des nouveaux soutiens viennent du Parti des Sociaux-Démocrates ou sont des anciens du parti traditionnel de la gauche réformiste, le Parti populaire socialiste, qui a récemment abandonné ses positions de gauche en participant entre 2011 et 2015 aux politiques d’austérité du gouvernement de coalition mené par les Sociaux-Démocrates.

Afin d’attirer un électorat plus large l’Alliance rouge et verte a délibérément nuancé son discours et son image traditionnels d’extrême gauche, de parti révolutionnaire, pour insister sur sa défense de l’État providence, sur son principe fondamental de la communauté plutôt que sur la nécessité d’un ordre socialiste mondial ou de l’anticapitalisme révolutionnaire. Cela a provoqué des critiques, venant en interne de la gauche de l’Alliance rouge et verte et de la part de certains petits groupes de gauche extérieurs à l’Alliance (surtout la tendance Socialisme international et des groupes d’anciens membres du Parti communiste) qui ont formulé des critiques plus fortes, mais jusqu’à présent l’Alliance reste ancrée à l’extrême gauche.

Ces avancées peuvent paraître limitées lorsqu’on les compare à la montée récente de nouveaux partis de gauche basés sur des mobilisations populaires importantes contre les politiques néolibérales (même si le futur de Syriza n’est pas certain, Podemos apparaît comme l’exemple significatif en ce moment), et elles sont certainement moins ancrées dans des vagues fortes de contestation populaire. Il s’agit toutefois d’avancées remarquables qui sont le résultat de processus de regroupements larges, s’inscrivant dans le long terme, au sein des forces de la gauche radicale partout en Europe depuis les années 1980.

Même s’il existe de nombreuses coalitions de gauche en Europe, rares sont celles qui ont connu le succès de l’Alliance rouge et verte pour établir un parti de gauche significatif, dans lequel pratiquement toute la gauche radicale reste unie sans être dominée par une tradition hégémonique. Même en Scandinavie le cas reste unique. En Suède, le spectre politique à gauche de la social démocratie est dominé par le Vänsterpartiet, une force réformiste postcommuniste, similaire au Parti populaire socialiste danois mais déconnectée des petits groupes d’extrême gauche. En Norvège, le parti Rødt a une histoire similaire à celle de l’Alliance rouge et verte : il a uni les forces à gauche de l’Arbeiderpartiet social-démocrate et du parti de la gauche modérée Sosialistisk Venstreparti, mais longtemps il est resté dominé par une tendance spécifique, les anciens militants du parti maoïste AKP, qui s’est imposée dans la nouvelle gauche norvégienne. Bien qu’il soit représenté dans quelques conseils municipaux il n’a réussi ni à construire un soutien électoral suffisant pour entrer au Parlement ni à attirer de nouveaux membres.

Ainsi, l’histoire de la gauche radicale danoise pendant les dernières décennies est relativement unique, elle est façonnée par les caractéristiques spécifiques de la culture politique danoise et par les traditions de la gauche danoise, mais elle s’inscrit également dans des expériences européennes de même nature. Peut-être contient-elle des leçons précieuses pour la construction de long terme de partis de la gauche radicale. À présent nous allons examiner de plus près les positions actuelles de l’Alliance et ses racines historiques.

Les traditions du réformisme et la gauche radicale plurielle

Le succès actuel de l’Alliance rouge et verte reflète les répercussions à la fois du néolibéralisme et des tendances de long terme du développement de la gauche danoise et plus largement nord-européenne.

En ce qui concerne les tendances de long terme, il est crucial d’aborder la culture politique consensuelle qui est assez solidement ancrée au Danemark. Elle reflète la domination d’une social-démocratie forte mais politiquement modérée. La social-démocratie danoise a été fondée en tant que section de la Première Internationale en 1871, lorsque les échos de la Commune de Paris se répercutaient en Europe. Après des années de répression politique et de désaccords internes elle s’est graduellement consolidée en tant que parti politique pendant les années 1880 et 1890. Dans le même temps elle a également établi des relations durables et quelque peu contradictoires avec le mouvement syndical : une relation d’indépendance mutuelle formelle entre le mouvement ouvrier politique et le mouvement syndical, qui a parfois créé des tensions entre les deux « jambes » du mouvement, mais avec une hégémonie forte de la social-démocratie dans le mouvement syndical, et des rapports généralement harmonieux avec le parti.

Le parti danois a été fortement influencé par le mouvement social-démocrate allemand, et avant 1914 l’orientation programmatique du parti danois a globalement suivi celle du parti allemand. Le programme de Gimle de 1876 a pour une bonne part copié les idées principales du programme de Gotha de l’année précédente, à savoir un mélange des éléments lassalliens et marxistes que Marx a publiquement critiqué. Tout en critiquant fortement le système capitaliste le parti a été résolument socialiste, avant la Première Guerre mondiale et pendant l’entre-deux-guerres il figurait de manière continue parmi les partis les plus modérés de l’Internationale socialiste. Il était et reste orienté vers la collaboration de classe.

La collaboration de classe a été institutionnalisée au Danemark de manière générale en 1899 avec les « Accords de septembre ». Cette reconnaissance mutuelle entre le mouvement syndical et les organisations patronales engage les deux dans un système d’accords de négociations collectives concernant les salaires et les conditions de travail, cela indépendamment des structures parlementaires et gouvernementales. Ce système s’est révélé durable et s’avère toujours dominant aujourd’hui, même s’il est sous pression, notamment de la part des entreprises transnationales visant à contourner le niveau des salaires et de la sécurité des travailleurs au Danemark. À l’aune des ambitions réformistes des leaders des Sociaux-Démocrates cela a été une victoire de long terme significative, permettant au mouvement ouvrier de façonner de manière décisive la société danoise du XXe siècle.

Venant de la gauche radicale, des oppositions à cette orientation réformiste et de collaboration de classes de la social-démocratie danoise sont apparues à l’intérieur et à l’extérieur du parti, mais sans exception elles sont restées des phénomènes minoritaires. Un groupe de travailleurs et intellectuels ouvertement révolutionnaires ayant émergé à la fin des années 1880 a été efficacement marginalisé avant d’être exclu. Après une tentative de court terme et sans succès de créer un parti ouvrier concurrent ce groupe s’est désagrégé. L’anarchisme de la fin de siècle, qui a été fort dans certains pays, au Danemark s’est limité à quelques individus.

C’est seulement avec l’avènement du mouvement Syndicalistes au Danemark en 1910, inspiré par les Industrial Workers of the World aux États-Unis, et dirigé par le charismatique Christian Christensen, que la gauche radicale a créé une organisation indépendante notable. Ce mouvement a réussi à s’ancrer fortement dans une partie du mouvement ouvrier. Même s’il est resté un mouvement minoritaire, Syndicalistes et de nouveaux groupes de la gauche radicale au sein de la social-démocratie se sont renforcés de façon significative avec la diffusion de sentiments antimilitaristes vers la fin de la Première Guerre mondiale et durant les premières années de l’après-guerre. En 1918-1920 Syndicalistes et des jeunes militants de l’aile gauche de la social-démocratie ont dirigé des manifestations de masse en soutien aux révolutions russe et allemande. Or, une nouvelle fois la position neutre de l’État danois pendant la guerre a contribué à contenir la radicalisation à gauche, et le pari de la grève générale de la part de Syndicalistes a échoué face aux effets combinés de la répression policière et de l’hégémonie des leaders de la social-démocratie, lesquels ont favorablement accueilli la chute du tsar russe et celle de l’empereur allemand, tout en continuant à critiquer le prétendu utopisme et volontarisme des Bolcheviks et Spartakistes. La création du Parti communiste du Danemark en 1919 n’a pas connu un succès immédiat. Alors qu’il a réussi à absorber les anciens groupes de la gauche radicale, y compris Syndicalistes, ses membres se comptaient en centaines pendant les années 1920 et il est resté en deçà des 10 000 pendant les années 1930. Durant plusieurs années ses résultats lors des élections législatives sont restés négligeables, et c’est seulement en 1932, après avoir joué un rôle central dans la construction d’un mouvement des chômeurs touchés par la crise économique, qu’il a atteint tout juste assez de voix (1,1 %) pour avoir des représentants au Parlement.

La politique du Front populaire antifasciste, initiée en France en 1934, puis adoptée dans la foulée comme politique officielle par l’Internationale communiste, qui a permis l’ancrage de beaucoup de partis communistes dans les cultures politiques nationales, n’a eu qu’un effet relativement limité au Danemark. En effet, elle fut suivie avec réticence par le parti danois, ses leaders jugeant, à juste titre, inébranlable l’anticommunisme, ainsi que la modération politique et l’hégémonie de la social-démocratie. Laquelle, en 1935, célébra la plus grande victoire électorale de son histoire avec plus de 46 % des voix, tandis que les communistes obtenaient 1,6 %.

C’est seulement après la Deuxième Guerre mondiale et l’occupation allemande du pays que le Parti communiste du Danemark se consolida comme force politique reconnue dans la culture politique danoise et dans le mouvement syndical. Compte tenu de l’importance militaro-stratégique limitée du Danemark dans la guerre, l’armée occupante autorisa le système parlementaire, ses partis et ses institutions gouvernementales à continuer de fonctionner pendant les trois premières années de l’occupation. Ainsi, les leaders de la Social-Démocratie formèrent un gouvernement d’unité nationale et furent coresponsables des politiques d’austérité et de collaboration avec les occupants nazis. Alors que cette politique assura une occupation comparativement paisible du Danemark, avec beaucoup moins de violence et d’oppression directe qu’en Norvège, en France et aux Pays-Bas occupés, elle devint impopulaire vers la fin de la guerre.

Entre temps, le Parti communiste, qui fut interdit et réprimé à partir de l’attaque allemande contre l’Union soviétique en juin 1941, s’était reconstruit comme une force de première importante au sein du mouvement de résistance. Immédiatement après la Libération en 1945, le Parti comptait 60 000 membres et atteignait 12,5 % des voix lors des premières élections parlementaires de l’après-guerre. Encore une fois une performance relativement modeste comparée aux partis italien et français avec leurs millions de voix, mais similaire aux autres partis communistes de l’Europe du Nord à cette époque. En revanche, cette fois la social-démocratie était sévèrement affaiblie.

Cela fut un moment bref mais important dans la formation de la gauche danoise de l’après-guerre. Pendant la Guerre froide la social-démocratie s’avéra capable de réaffirmer son hégémonie politique dans la construction de la version danoise de l’État providence scandinave, alors que le Parti communiste se vit graduellement marginalisé. Elle bénéficia d’un soutien continu, notamment au sein du mouvement syndical des grands centres industriels du pays. Et elle réussit à plusieurs reprises à occuper le devant de la scène politique. Par exemple au cours de l’été 1956, lorsque l’irruption d’une grève générale mit le Parti communiste en position de force, sans que cette situation perdure, la direction du Parti communiste détruisant la sympathie acquise par son soutien loyal à l’invasion soviétique en Hongrie. Celui-ci procéda même alors à l’exclusion pour une durée de 25 ans de son secrétaire général, le très populaire Aksel Larsen, pour avoir critiqué l’invasion et défendu une orientation plus indépendante pour le parti.

Larsen et ses disciples décidèrent de former un nouveau parti, le SF (Parti populaire socialiste) en 1959. C’était la première force non stalinienne significative à la gauche de la social-démocratie. Il fut formé comme un parti socialiste réformiste de gauche, mettant en avant son ancrage national et son indépendance vis-à-vis du diktat de Moscou. Sa rhétorique rappelle en quelque sorte la Yougoslavie titiste, et dans une certaine mesure il préfigure les lignes principales de ce qu’on appellera plus tard l’Eurocommunisme. Ce nouveau parti réussit immédiatement à gagner 11 sièges au Parlement, ce qui confirme l’aspiration populaire à un parti de gauche indépendant. Pendant la première moitié des années 1960 le SF fut le centre de la nouvelle gauche danoise en émergence. Il se développa à travers des mouvements populaires larges, telle la version danoise de la campagne pour le désarmement nucléaire et la contestation de la guerre au Vietnam.

Mais finalement les différences politiques internes prirent le dessus. Lorsque le SF se lia au gouvernement social-démocrate en 1966-1967 et obligea ses députés à voter de manière répétée contre les principes sociaux du parti, la gauche du parti jugea que la coupe était pleine et elle forma un nouveau parti, le VS (Socialistes de gauche). Alors que le SF existe encore aujourd’hui, comme le parti modéré à la gauche de la social-démocratie, le VS devint le centre, invariablement pluraliste et en permanence de manière instable, de la nouvelle gauche radicale de la fin des années 1960 et jusqu’à la moitié des années 1980. Malgré des années de débats programmatiques, il n’a jamais établi de programme officiel. Le VS est surtout le parti des intellectuels et travailleurs des services plutôt que celui des travailleurs manuels, ses avancées politiques sont généralement liées aux nouveaux mouvements sociaux et non pas au mouvement ouvrier. Des jeunes travailleurs manuels radicalisés par la guerre du Vietnam, la lutte contre la Communauté économique européenne (CEE) ou les mouvements de grève des années 1970 et du début des années 1980, préfèrent adhérer au Parti communiste ou à son organisation de jeunesse. Les deux partis connurent de nouvelles vagues d’adhésions et une hausse de leur influence dans le mouvement ouvrier.

Cependant, à la fin des années 1980, toutes les organisations de la gauche radicale sont en déclin. Pour le Parti communiste, la reconduction de sa représentation parlementaire, qui avait commencé en 1973, après le mouvement puissant mais vaincu contre l’adhésion du Danemark à la CEE, prit fin en 1979. Quant au VS, après 1987 il réunit trop peu de votes pour siéger au Parlement. Avec le petit parti trotskiste SAP, ses espoirs de construire un nouveau parti de la gauche radicale significatif – sans le désordre du VS et sans l’héritage stalinien du Parti communiste – furent déjoués pendant la même décennie, mais le VS réussit à créer l’Alliance rouge et verte en 1989. Cinq ans plus tard il gagnait assez de voix pour obtenir 6 sièges au Parlement.

La situation politique actuelle

Une grande part du soutien à l’Alliance rouge et verte s’explique par le développement politique général du pays. Alors que des observateurs étrangers – depuis un grand nombre de militants de gauche surtout aux États-Unis jusqu’au conservateur Francis Fukuyama – considèrent les États providence scandinaves comme des alternatives réussies aux diktats brutaux du capitalisme néolibéral, les élites politiques des pays scandinaves posent fermement les jalons pour le démantèlement des fonctions fondamentales de ces ordres sociaux, et mettent en avant la « nécessité » de s’adapter aux demandes de la mondialisation et de la crise financière. Elles procèdent soit via des politiques d’austérité bien connues, soit en minant l’égalité et l’universalité des services de l’État providence, cela sans pour autant dénoncer ouvertement l’État providence qui continue à bénéficier d’un fort soutien populaire. Certes, les coupes budgétaires et le niveau de la marchandisation des services de l’État providence sont toujours relativement modérés par rapport à l’Allemagne de Merkel ou les pays frappés plus durement par la crise économique comme l’Espagne ou la Grèce. Toutefois, la tendance est évidente et incontestable.

Parallèlement au développement de telles politiques dans d’autres pays européens, de nouvelles et dures confrontations se développent entre l’ancien cœur de l’élite politique d’un côté, dominé par la social-démocratie et le parti néolibéral Venstre (ce qui signifie littéralement gauche, reflétant ses origines au xixe siècle comme parti paysan avec un programme démocratique) et d’autres partis plus petits, et de l’autre côté des contestations venant de la droite et de la gauche.

À droite, les élections récentes montrent un renforcement dramatique du Dansk Folkeparti (Parti populaire danois), un parti fortement populiste, nationaliste et xénophobe. Alors que sa politique n’est pas très éloignée de celle du Front national en France ou des ex-nazis des Démocrates de Suède chez nos voisins, le Parti populaire danois s’efforce de se présenter comme un parti « respectable », l’héritier véritable de l’ancienne identité « populaire » de la social-démocratie à son apogée. Et cela tout en étant fortement ancré à droite. Ce parti populiste concentre sa rhétorique de défense des services de l’État providence en particulier sur les avantages sociaux des retraités (qui constituent sa base électorale) et plus récemment sur la défense des allocations chômage. Même si sa défense de ces éléments s’est souvent avérée hypocrite, puisque de fait le parti soutient les coupes budgétaires néolibérales, le fait de se présenter comme le défenseur des Danois pauvres et faibles lui a permis, lors des dernières élections en juin 2015, une vraie réussite, avec 21 % des voix et 37 sièges au Parlement.

À gauche, le consensus néolibéral que partage toute l’élite politique a miné la base du projet politique de la Social-Démocratie, et dans une certaine mesure celle du SF (Parti populaire socialiste) réformiste de gauche. Suite aux précédentes élections parlementaires en 2011, le Parti populaire socialiste est entré au gouvernement pour la première fois depuis sa création en 1959, pour former un gouvernement de coalition de trois partis avec la Social-Démocratie et le parti centriste traditionnel Det Radikale Venstre (littéralement la gauche radicale, l’aile gauche de l’ancien parti paysan), un parti fondé en 1905. Initialement celui-ci était soutenu par des paysans pauvres et des intellectuels urbains et promouvait une politique similaire à celle du Parti radical d’Édouard Herriot en France, mais il s’orienta ensuite davantage dans une direction néolibérale.

Ce gouvernement mené par la Social-Démocratie a gagné les élections en se présentant comme une vraie alternative politique au néolibéralisme des gouvernements de droite précédents, mais de fait le changement politique s’est avéré trop mince pour être perceptible. Incapable d’exprimer la moindre critique réelle des coupes budgétaires, et coresponsable de la privatisation accélérée des services publics (y compris une part importante de l’entreprise de l’énergie majoritairement publique DONG, qui a été vendue à Goldmann Sachs, un des principaux responsables de la crise financière), le Parti populaire socialiste a sévèrement endommagé sa crédibilité à gauche. Puis, suite à son refus de sacrifier encore davantage ses principes fondamentaux, il s’est vu humilié par son exclusion du gouvernement avant les élections. Entre temps, en tant que seul parti oppositionnel à gauche du gouvernement, l’Alliance rouge et verte est restée unifiée et a persisté dans sa défense des services publics. Lors des élections de 2015, où le gouvernement est tombé, le Parti populaire socialiste a dû faire face à une perte de voix monumentale, alors que le parti néolibéral Venstre a reconquis – malgré un relatif affaiblissement à ces élections – le gouvernement, avec le soutien du Parti populaire danois et d’autres partis de droite.

Ainsi, l’Alliance rouge et verte se trouve numériquement renforcée, mais d’une certaine façon dans une position moins favorable. Le résultat des élections peut aussi indiquer certaines limites de sa récente tactique électorale. Au Parlement tout comme dans le débat public général elle n’est plus la seule force à gauche du gouvernement actuel. Depuis qu’ils se trouvent dans l’opposition, la Social-Démocratie et le Parti populaire socialiste se sont repositionnés au centre gauche. Ce dernier s’est particulièrement rapproché de ses positions de gauche, un champ que l’Alliance rouge et verte désormais occupe. Il n’est pas impossible que le Parti populaire socialiste soit en mesure de regagner à nouveau une partie de ses soutiens perdus. Ainsi, il entrerait en compétition avec l’Alliance rouge et verte, et cela autour de points programmatiques rendant difficile la distinction entre les deux organisations.

Cette situation a tout récemment conduit à des critiques internes du discours politique dominant au sein de l’Alliance rouge et verte, considéré comme trop défensif, trop orienté vers les batailles parlementaires, autrement dit trop proche du réformisme. Ces critiques ont souligné la nécessité de ne pas uniquement se concentrer sur des objectifs de court terme, mais de développer des stratégies allant, au-delà de ces batailles défensives, vers des projets anticapitalistes plus ambitieux.

Dans leur argumentaire, ces critiques ont expliqué jusqu’à quel point les réussites réalisées par de nouveaux partis adoptant une rhétorique plus radicale ou un profil idéologiquement « plus pur » – du parti néolibéral Alliance libérale au xénophobe Parti populaire danois avec sa forte coloration nationaliste – semblent exprimer un certain besoin de politique utopique, qu’elle soit progressiste ou réactionnaire. De plus, lors des dernières élections en 2015, la plus grande surprise a été la réussite d’un autre nouveau parti, Alternativet (l’Alternative) : c’est un parti sans programme défini préalablement, avec une organisation explicitement basiste et une élaboration graduelle du programme, combinant l’acceptation des principes de l’économie de marché et des éléments écologistes ainsi que des revendications sociales traditionnellement associées à la gauche, comme la semaine de 30 heures et le revenu de base universel. Ce dernier élément est censé atténuer – tout en l’acceptant – la situation d’une partie importante de la base sociale du parti, à savoir les intellectuels et travailleurs de la culture, dont beaucoup se trouvent dans une situation de précarité. En effet, ces travailleurs dépendent de plus en plus de contrats de travail intermittent et de durée déterminée, souvent sous-payés. Les enquêtes d’opinion indiquent qu’une grande partie des soutiens à ce nouveau parti sont d’anciens électeurs de l’Alliance rouge et verte.

De la tactique à la stratégie ?

Peu importe si ces critiques sont fondées ou non dans leur analyse de court terme des derniers résultats électoraux et dans leur analyse de la rhétorique anti-austéritaire conséquente mais généralement défensive, elles indiquent une faiblesse potentielle découlant du type de développement et de succès réalisé par l’Alliance rouge et verte. Tandis que le pluralisme programmatique pragmatique mis en place au nom de l’unité de l’organisation a certainement largement contribué au succès, comme je l’ai développé ci-dessus, il comporte également le risque de miner graduellement la nature anticapitaliste de la politique du parti. La croissance significative des adhésions durant la dernière décennie doit naturellement être considérée comme une partie du succès du parti, mais cela implique également que seule une petite proportion des membres actuels a une expérience de la gauche d’avant 1989 et de ses traditions. Désormais, avec le pluralisme de principe et le manque de tout débat théorique et stratégique parmi la majorité des membres, existe le risque d’affaiblir l’aspiration à une société postcapitaliste et le sens de la nécessité d’une stratégie anticapitaliste qui étaient communs aux anciens partis de la gauche radicale, au-delà de leur différences programmatiques.

Cela ne se reflète pas seulement dans la rhétorique publique du parti, mais également dans des aspects significatifs de la vie interne. Dans l’ensemble du parti il existe relativement peu de débats sur la théorie socialiste et les analyses stratégiques de la société actuelle. Tandis que les mouvements de droite et leurs idéologues inondent la sphère publique de leurs points de vue, non seulement à travers la presse dominante mais aussi via une marée de publications indépendantes (sites internet, magazines, livres), la réponse de gauche est comparativement limitée. Quelques petits cercles de militants, dont beaucoup avec des liens avec d’anciennes organisations de gauche ou le mouvement autonome de Copenhague, ont développé des plateformes médiatiques indépendantes. La plus importante est www.modkraft.dk qui sert de site d’actualité et de discussion pour la gauche radicale au sens large. Il est significatif qu’il n’y ait pas de presse de l’Alliance rouge et verte en direction du grand public. Avec un soutien financier décisif de l’Alliance rouge et verte, un journal socialiste hebdomadaire a été publié à partir de la fin des années 1990 jusqu’au début des années 2000, mais il a été graduellement affaibli et a finalement disparu au moment où l’Alliance a décidé d’arrêter son financement, notamment parce que la majorité de ses membres l’a considéré comme inutile. À la place, la tactique de communication de l’Alliance rouge et verte a visé à atteindre le grand public à travers la presse bourgeoise – un élément expliquant la nouvelle audience de l’Alliance rouge et verte, mais peut-être aussi une limite de sa tactique.

Cet aspect est lié à un autre problème pour la gauche radicale danoise et cela sera le dernier point de la discussion : le manque de contacts avec des mouvements sociaux extra-parlementaires progressistes et forts. Bien entendu cela n’est pas en soi de la faute de l’Alliance rouge et verte, ni celle de ses dirigeants, dans la mesure où ces mouvements ne naissent pas grâce à la volonté ou aux actions de quelques dirigeants seuls. Or, il s’agit là d’un fait participant de la conception de la politique plus conventionnellement parlementaire de l’Alliance rouge et verte pendant la dernière décennie – une décennie pendant laquelle paradoxalement les sentiments antipolitiques de la population ont continué à augmenter. Concernant l’Alliance rouge et verte le risque consiste à transformer la nécessité actuelle de batailles parlementaires et de la priorité d’une tactique anti-austéritaire défensive en une vertu du silence par rapport à une stratégie anticapitaliste plus générale. Jusqu’à présent c’est seulement un risque, même s’il est potentiellement grand. Le parti arrive toujours à développer son adaptation tactique aux conventions rhétoriques du discours politique et aux politiques anti-austérité quotidiennes tout en adhérant à des principes anticapitalistes. Par ailleurs, tandis que le parti a complété son principe traditionnel de la direction collective en désignant comme porte-parole sa député la plus connue et populaire, la jeune femme Johanne Schmidt-Nielsen, et tandis que la position traditionnellement subordonnée du groupe parlementaire vis-à-vis de la direction élue du parti a été ébréchée à travers le renforcement de l’appareil parlementaire du parti, l’Alliance rouge et verte continue à s’accrocher à ses principes antibureaucratiques et antiautoritaires consistant à limiter les mandas de chacun de ses députés à une période de quatre ans.

La grande question est ainsi de savoir si le parti sera capable d’avancer, et de passer des politiques anti-austérité défensives à une synthèse plus solide entre les tactiques quotidiennes et la stratégie anticapitaliste.

Bertel Nigaard. Traduit de l’anglais par Benjamin Birnbaum. Publié dans ContreTemps n°27.

Bertel Nygaard est lecteur en histoire contemporaine à l’Université d’Aarhus (Danemark). Il est spécialiste de l’histoire des gauches depuis le xixe siècle, tout particulièrement du Danemark. Il travaille également sur l’histoire et l’historiographie des révolutions depuis 1789. 

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