L’alternative comme manque...

Il peut être utile d’opérer un retour sur la notion de « socialisme réellement existant ». Même si celle-ci peut faire aujourd’hui figure de brocante, il faut se rappeler qu’elle fut prédominante au cours de la deuxième moitié du xxe siècle, sans doute sa force tenait-elle à la convergence entre deux courants alors hostiles. Celui qui entendait par cette expression désigner le socialisme réel (avec ou sans limites au regard de sa réalisation), d’une part, et, d’autre part, celui qui usait de guillemets pour indiquer qu’il contestait la validité socialiste d’une société ayant dévié de ce que doit être le socialisme, un trompe-l’œil détournant le regard de la réalité. De ce côté on évoquait les notions de capitalisme d’État, d’États ouvriers bureaucratiquement dégénérés, ou déformés, résultant d’une transition bloquée ou dévoyée par le stalinisme... Qu’était vraiment le système soviétique ? Le débat est depuis resté en friche...

L’important à noter est que cette convergence permettait une évidence : l’existence d’une alternative au capitalisme (ce que matérialisait aux yeux de tous la partition du monde en deux camps). Celle-ci exerçait des effets dans le réel des consciences et des luttes, leur insufflait une charge émancipatrice. Elle donnait une perspective d’ensemble, un horizon de rupture systémique aux combats, que ce soit ceux des luttes ouvrières ou celles de libération nationale), qui était soit de rejoindre le « modèle » en question, soit d’imposer un « vrai socialisme » (démocratique) alliant égalité et liberté. Et elle générait, par la confrontation entre capitalisme et socialisme, des modifications progressistes dans la totalité du champ politique : pour la social-démocratie, la rivalité dynamique avec le communisme obligeait au maintien du socialisme comme objectif de la « voie réformiste », et pour le capitalisme, la menace du communisme ouvrait la possibilité d’une politique keynésienne.

L’effondrement du système soviétique, la fin du « siècle soviétique » (Moshe Lewin), a signifié davantage que la seule disparition de l’URSS : s’y sont ajoutés les involutions des révolutions coloniales, les répétitions de tragédies provoquées par des pouvoirs bureaucratiques totalitaires se réclamant du marxisme et du communisme (la Chine de la Révolution culturelle, le Cambodge...), le ralliement au capitalisme néolibéral (sous une forme panique pour les pays de l’Est, d’ampleur titanesque pour la Chine)... Le tout provoquant la mise en faillite de l’utopie socialiste, l’évanouissement de l’ « horizon d’attente » du combat émancipateur. Le temps parut advenu du capitalisme comme « fin de l’histoire » !

Un après 20e siècle dominé par une lutte de classe asymétrique

Le capitalisme néolibéral est un capitalisme agressif. À partir de l’entrée dans l’onde longue récessive au milieu des années 1970 (ce pourquoi depuis on parle de crise du capitalisme), le capitalisme mène une offensive anti-ouvrière systématique : chômage structurel, concurrence exacerbée (face sombre de la mondialisation), financiarisation (profits et dividendes éhontés au détriment de l’investissement industriel...). Celle-ci se double d’une hégémonie idéologique : le néolibéralisme se présente comme naturalisé : dans l’ordre de l’économie, il n’existerait pas d’alternative ni concevable ni possible !

Avec la crise ouverte en 2008, le terme de crise renvoie à des réalités incontestables : les récessions, l’explosion du chômage, les faillites bancaires, le risque de déflation etc.
Il faut souligner un paradoxe central : le néolibéralisme, qui est cause de la crise, paraît seul à échapper aux effets de celle-ci ! Loin de s’en trouver affaiblie, sa logique est aggravée : l’austérité, choix confirmé des classes dirigeantes européennes, est une politique de recul des salaires, de précarisation et flexibilisation de la force de travail (au nom de l’impératif de la compétitivité), de régression voire de démantèlement des services publics (au nom de l’équilibre budgétaire)... Politique dont tout un chacun peut constater qu’elle fait perdurer et aggrave la crise.

Un tel paradoxe appelle une idéologie d’accompagnement adaptée, qui doit être bricolée par la combinaison entre un ultralibéralisme économique – avec un individualisme exacerbé, les privatisations généralisées, une marchandisation également généralisée... – et un néoconservatisme moral et religieux. On prendra comme symptôme de cette recherche un propos d’Hervé Mariton qui, dans une tribune publiée dans Le Monde du 7 février 2014, titrée « Préservons l’espace intime qu’est la famille », décrit « […] une époque où, sous l’effet de la crise et des mutations, notre peuple ne sera conquérant dans le vaste monde que s’il est rassuré dans l’intimité et la proximité de la famille ». La recherche d’une telle combinaison trouve un écho à gauche dans la réflexion de Terra Nova, qui veut travailler à concilier autonomie individuelle et aspiration à l’ordre et la sécurité.
Face aux destructions provoquées par le capitalisme néolibéral, aux mutations civilisationnelles liées à la mondialisation et aux évolutions sociales profondes (égalité hommes/femmes, fin de la famille traditionnelle, individualisation...), des crispations identitaires se font jour qu’il s’agit de maîtriser (voire d’instrumentaliser d’un point de vue politicien). Pour leur part les forces progressistes ne parviennent pas à répondre à la situation, du fait d’un anticapitalisme qu’on pourrait caractériser comme dévitalisé : le capitalisme n’étant pas désigné comme la cause des problèmes, et a fortiori comme l’adversaire à combattre, on constate une incapacité à mettre en cohérence les réponses progressistes pourtant existantes.

Face à cela, du côté des forces du travail, on voit un découplage entre la puissance sociale et intellectuelle du salariat contemporain et l’état des luttes des classes. Existent en nombre des résistances, mais luttes défensives qui, faute d’une alternative crédible au capitalisme, combattent comme en aveugle.

Évoquons aussi un désarmement idéologique, dont on peut indiquer plusieurs éléments. D’abord le fait que l’alternative systémique au capitalisme se trouve discréditée : le communisme est assimilé au stalinisme, le socialisme à la social-démocratie, voire au social-libéralisme... D’où le succès du terme émancipation, et la recherche d’une référence nouvelle et unifiante (par exemple avec la notion d’écosocialisme). Ensuite l’intériorisation par la gauche de la situation défensive (en miroir du thème du « déclin » cultivé à droite) qui conduit parfois à présenter la société comme cernée par la fascisme, menacée d’être submergée par le racisme. Enfin le constat que la politique émancipatrice se voit frappée de mutisme, ce que manifeste un vocabulaire envahissant : pacte plutôt que lutte, charges patronales plutôt que contributions sociales, coût du travail plutôt que salaire, compétitivité plutôt que droits des travailleurs... Un tel lexique est significatif : le problème ne relève pas seulement de la communication, il a des effets sur la conscience collective. Comme l’explique John Berger, « L’Espoir génère des vocabulaires politiques. Le Désespoir conduit à un vide de mots » (1).

Le brouillage de la dimension lutte de classe

De ce brouillage, on prendra deux exemples.

Le premier est le jugement porté sur les syndicats : tel que filtré par les sondages, il devient une question d’opinion (2). On montrera que les syndicats souffrent d’un « manque de confiance » ! Ne s’agit-il pas d’une pure abstraction au regard de la réalité ? Une réalité qui, côté positif, relève (ou non) de l’expérience de l’engagement (pourquoi et comment on se syndique, pourquoi et comment on devient syndicaliste), et, côté négatif, renvoie à la bureaucratisation et à l’institutionnalisation des appareils syndicaux...

Le deuxième exemple : la scénographie moderne de la collaboration de classe.
La « Pacte de responsabilité » entre le gouvernement et le Medef (et une argumentation relayée par la direction de la CFDT) repose sur l’idée que « l’entreprise » ce n’est pas le patronat, qui lui-même est un « acteur social » au même titre que les syndicats (qui sont les « représentants » des salariés). D’où l’on peut conclure qu’entre les uns et les autres un « pacte » est possible et souhaitable, le seul enjeu étant de vérifier ses contreparties ( !).
Sur une telle base se constitue une alliance politique impressionnante entre pouvoir socialiste, majorité de gauche (verrouillée par le vote de confiance), une opposition de droite amenée à soutenir (donc une espèce de grande coalition à la française !), certaines directions syndicales, l’ensemble des classes dirigeantes européennes (Commission européenne, Berlin, FMI...) 

La conséquence en est une occultation totale du caractère de classe de cette politique. Comme le montre avec verve Paul Jorion, la question du chômage se trouve réduite à un deal : 100 milliards d’euros en échange d’1 million d’emplois, ce qui met l’emploi à 100 000 euros (3). Qui peut croire à une telle fable ou farce, qui transforme l’économie en fantasmagorie ?

Les acteurs sociaux ne sont pas des entités sociologiques abstraites, mais des acteurs sociaux en acte, donc en mouvement. En fait, deux mouvements. D’une part, un mouvement de conservation de l’ordre existant, tel que menacé par la crise économique, par la mondialisation-financiarisation du capitalisme (d’où le thème du déclin français), par les évolutions sociales... Et, d’autre part, un mouvement de transformation vers une société autre, plus juste, plus égalitaire, plus libre... Ce second mouvement se trouvant masqué par l’hégémonie de la pensée unique, laquelle génère illusions d’optique et leurres...

Le néolibéralisme peut-il échapper à la crise systémique dont il est responsable ? Il s’y efforce, déployant un théâtre d’ombres : l’austérité présentée comme le remède nécessaire et provisoire face à la crise ; la novlangue qui vise à disqualifier les oppositions à celle-ci comme conservatrices, voire réactionnaires (les taxant d’égoïsme, de corporatisme, et autre populisme...).
Tout cela au prix de quelques effets pervers.

On notera ainsi un autre paradoxe, qui est que les dénonciations et mises en garde les plus vigoureuses de cette politique viennent moins des anticapitalistes que du sein même du libéralisme. Parmi différents exemples, pensons à Martin Wolf, éditorialiste du Financial Times et du Monde, et à une de ses récentes chroniques titrée « La faillite des élites », dans laquelle il met en relation les « risques d’erreurs de calcul catastrophique » des « élites » dans le déclenchement de la guerre en 1914 et... les politiques aujourd’hui menées face à la crise économique ! Il écrit : « L’élite des décideurs a été incapable d’évaluer les risques d’une crise systémique : l’effondrement des économies, l’explosion du chômage et de la dette publique », et d’expliquer que l’Occident n’est pas « protégé des échecs de ses élites » (4).

Soulignons également que les discours anti-système apparaissent monopolisés par des forces d’extrême droite (éventuellement antilibérales, certainement pas anticapitalistes, et incontestablement nationalistes...).

Ce sont là autant d’indications que le problème de l’alternative n’est pas d’ordre économique, mais d’abord politique.

En ce sens on dira que l’alternative au capitalisme se présente moins comme une absence que comme un manque impérieux, lequel est inscrit en creux dans la crise. Une demande portée par les puissances sociales et intellectuelles du salariat, mais celles-ci dispersées, captives, volatilisées par défaut de traduction politique.

Francis Sitel. Publié dans le numéro 21 de Contretemps.

(1) John Berger, « En ces temps de crise politique et linguistique », L’Humanité, 26 janvier 2014. John Berger soulève des questions linguistiques plus perturbantes encore : « Le Progrès veut maintenant dire le démantèlement systématique de toutes les formes organisées de solidarité.

Productivité signifie désormais Profitabilité.

L’ancienne Résistance a pris aujourd’hui le nom de Terrorisme. On ne parle plus de Massacre, mais de Dommage Collatéral. »

(2) Cf. Michel Noblécourt, « Les syndicats face à la tentation de l’immobilisme », Le Monde, 6 février 2014.

(3) Paul Jorion, « Arithmétique et responsabilité », Le Monde, 10 février 2014.

(4) Chronique, Le Monde, 18 janvier 2014.

 

 

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