L’année où le PCF aurait pu changer d’histoire

Après le scrutin des européennes de 1984, un débat contradictoire s’esquisse au sein de la Direction nationale du PCF. Mais la possibilité d’une refondation du parti est tuée dans l’œuf. L’historien Roger Martelli publie L'occasion manquée  Été 1984 quand le PCF se referme, qui montre à la fois l’ampleur et les limites de l’affrontement interne, et en tire quelques constats en vue des novations nécessaires aujourd’hui. Il répond à nos questions.

Que s'est-il passé au sein de la direction du PCF en 1984 ?

En juin 1984, les secondes élections européennes sont cuisantes pour le PCF. Avec un peu plus de 11 % des exprimés, il perd 9 points sur les européennes précédentes et 5 points sur les législatives de 1981. La série électorale de 1981 avait constitué un premier traumatisme pour les militants communistes, qui s’étaient habitués à être en tête de la gauche entre 1945 et 1978. Les élections de 1984 sont encore plus déconcertantes. Que le PCF soit en polémique violente avec le PS (1977-1981) ou qu’il soit en alliance avec lui (1981-1984), qu’il soit au gouvernement (il a quatre ministres entre 1981 et 1984) ou dans l’opposition, il recule de la même façon.

Le PCF aurait donc pu interpréter le scrutin européen comme l’indice qu’il était arrivé au bout d’une longue phase historique, que le temps était venu d’adaptations radicales et non plus d’aménagements partiels, ou d’oscillations permanentes entre l’affirmation identitaire frileuse et l’union avec le Parti socialiste. Certains le suggèrent alors au sein même de la direction. Pierre Juquin, qui est officiellement le porte-parole du PC, parle de "rénovation". Lucien Sève emploie le premier, dès juin 1984, le mot de "refondation". Aucun n’est écouté. La direction, Georges Marchais en tête, considère que le recul du PCF est conjoncturel, qu’il est lié à la participation gouvernementale et au discrédit du socialisme mitterrandien. Pas question de changer de cap, tout appel à des redéfinitions globales est jugé comme liquidateur, ou pire, comme l’effet des pressions de l’Élysée sur le parti. Ceux qui évoquent l’impératif du sursaut se voient bien vite accusés de "complot" et "d’activité fractionnelle", crimes impardonnables dans la culture communiste du XXe siècle.

Le débat attendu n’a pas eu lieu. Une partie des voix critiques est marginalisée, jusqu’à quitter les rangs de l’organisation. D’autres se taisent, font le dos rond, en attendant des jours meilleurs. Ils alimenteront les vagues ultérieures de critiques qui se succéderont en continu dans la seconde moitié des années 1980 : après les "rénovateurs" (1984), les "reconstructeurs" (1987), puis les "refondateurs" (1989). Ces derniers seront les seuls qui se maintiendront, dans le parti et même dans sa direction, pendant une vingtaine d’années.

Quelle est l’originalité de cette crise dans l’histoire du PCF ?

Il y a certes eu d’autres crises au sein du PCF. Mais, depuis le début des années trente, aucune n’avait eu cette ampleur et cette profondeur. Jusqu’alors, les troubles affectaient les périphéries de l’organisation, et notamment les milieux intellectuels. Or, en 1984, c’est le cœur de l’appareil qui est touché, le Comité central, le Bureau politique, le corps des permanents. Tout se passe comme si une digue s’était rompue, emportant la belle homogénéité dont le parti s’enorgueillissait depuis longtemps. En fait, l’année 1981 avait marqué la première désagrégation sérieuse de l’électorat communiste ; l’année 1984 entame celle du parti lui-même. Jusqu’à cette date, les militants s’en vont, la plupart du temps en silence ; désormais le mécontentement aura des voix, qui s’exprimeront, de façon continuelle, dans toutes les directions.

L'opposition interne ne semble jamais avoir été aussi forte que cette année là. Pourquoi n'a-t-elle pas réussi à se fédérer et à l'emporter, ni dans les années 80 ni par la suite ?

Il est difficile de mesurer l’ampleur du courant critique à l’intérieur du PCF, au milieu de l’année 1984. Ce que l’on peut dire est que le discours hétérodoxe, au Comité central des 25 et 26 juin, était si grand que, pour la première fois, le rapport présenté par Claude Poperen au nom du Bureau politique n’a pas été soumis au vote de l’organisme dirigeant. Une majorité l’aurait-elle repoussé ? Rien n’est moins sûr. Mais le nombre des dirigeants critiques était conséquent. Si tous s’étaient exprimés ouvertement et si tous avaient maintenu leur affirmation du nécessaire renouveau, l’histoire du PCF se serait peut-être écrite autrement.

Le problème est que cela ne s’est pas produit en 1984. Une poignée de responsables, qui ont fini par être désignés comme des "rénovateurs" (leur figure de proue est Pierre Juquin), a persisté dans son discours critique de juin. Mais ils ont été très vite marginalisés et ont fini, peu à peu, comme toutes les dissidences précédentes, par renoncer et ont quitté très vite les rangs du PCF. Les autres, Charles Fiterman en tête (en juin 1984, il est encore ministre d’État dans le gouvernement socialiste de Pierre Mauroy), ont considéré que le moment n’était pas venu et que la bataille était perdue d’avance. Ils ont donc plus ou moins décidé de rentrer dans le rang, en attendant une occasion supposée plus favorable. Je sais de quoi je parle : j’ai fait partie de ceux-là.

La culture communiste "stalinisée" par les années 1930-1940 le voulait ainsi : toute novation qui n’est pas décidée par le "haut" est vouée à l’échec. Mais, a contrario, toute mutation décidée par le sommet s’est avérée timide, partielle et, au final, conduit elle aussi à l’échec. Je comprends pourquoi nous avons été prudents en 1984, mais j’ai aujourd’hui la conviction que nous avons eu tort de "replier les gaules" en 1984. Nous aurions pu, dès cette époque, faire tous ensemble ce que les "refondateurs" ont fait plus tard : imposer une voix critique à l’intérieur. Quand nous nous y sommes résolus, en 1989, la force critique s’était étiolée, en même temps que l’organisation communiste elle-même. Les "rénovateurs" et les "reconstructeurs" n’étaient plus là  ; notre capacité de pression était donc dès le départ bien limitée. Les dissidences se succèdent mais ne s’additionnent pas : quand une vague nouvelle se déploie, la précédente a disparu.

Au fond, la direction d’alors avait bien réussi son coup. Mais c’était une victoire à la Pyrrhus. Le PCF ne s’est ni "rénové", ni "refondé", ni "métamorphosé". Résultat : il a vu le train de la société passer devant lui. Il s’est donc affaibli. Le problème est que personne n’a pris sa place.

Le PCF a manqué plusieurs occasions (en 1956 face à la déstalinisation, en 1978 avec l'abandon de l'eurocommunisme, en 1984...). Ne peut-on en définitive considérer que sa refondation était vouée à l'échec ?

Si l’on s’en tient au constat, la conclusion est claire : aucune contestation interne à un parti communiste n’est parvenue au terme de son projet. Au mieux, elle a été tolérée, partiellement récupérée, mais jamais écoutée. On a pris des bouts de sa proposition, jamais la cohérence refondatrice elle-même. Il suffit de penser à la tentative de Robert Hue. Le secrétaire national, avec la "mutation", a repris une partie du discours refondateur, mais sans oser aller au bout de la redéfinition d’un parti "post-bolchevique". Ajoutons que la mutation de l’époque a refusé le "pôle de radicalité" demandé par les refondateurs. La mutation s’est accolée à la "gauche plurielle" : l’échec de la seconde a précipité celui de la première.

En déduira-t-on que l’échec de toute refondation est inscrite dans les "gènes" du communisme politique ? Je ne le crois pas. Il n’était pas écrit d’avance que le PCF se figerait et se marginaliserait ; pas plus qu’il n’était écrit d’avance, au début des années trente, qu’il réussirait le tournant du Front populaire et qu’il deviendrait le premier parti de gauche pour quelques décennies. La société et la vie politiques dessinent des champs de possible, mais c’est l’initiative consciente des individus et des groupes qui décide si une potentialité prend corps ou s’évanouit.

Mais si tant d’occasions de renouvellement ont été manquées (1956, 1976, 1984, 1995), cela dit bien quelque chose qu’il faut décrypter. Trouver une cause unique n’a bien sûr pas grand sens. Mais j’ai fini avec le temps par me convaincre que, s’il y a un nœud de blocages, il se trouve dans une conviction que je crois profondément ancrée dans la culture communiste. Le PCF a été longtemps, entre les années 1930 et 1970, la principale expression politique du vieux courant "plébéien", démocratique et révolutionnaire. Il a fini par se persuader que la gauche politique française était comme inexorablement structurée par le face-à-face du parti de type "social-démocrate" et du "parti communiste", que ce face-à-face était la seule expression possible du dilemme opposant l’adaptation-accommodement d’un côté, la rupture-dépassement de l’autre.

Dès lors, la culture communiste de direction a considéré que rien n’était plus stratégique que de protéger "le Parti", le maintenir dans son intégrité, sans altérer son "identité". Cette conviction a eu deux conséquences. Les communistes ont considéré avec suspicion toutes les forces critiques qui, extérieures à la tradition communiste historique, pouvaient contester son hégémonie à la gauche du PS. Le "gauchisme", la "petite gauche", l’écologie politique, les "nouveaux mouvements sociaux" sont d’abord considérés avec suspicion, comme des menaces et non comme des alliés potentiels. Seule l’alliance-concurrence des socialistes et des communistes est tenue pour la clé de toute construction politique prospective.

Par ailleurs, toute demande d’évolution interne, dès lors qu’elle n’est pas formulée par le "sommet" du parti, est vue comme un risque de dénaturation, l’effet des manoeuvres de l’adversaire de classe, si ce n’est le résultat d’un "complot". Piège terrible… En refusant la "refondation", la direction communiste a enfermé le communisme politique dans l’impasse d’un tête-à-tête entre conservation et abandon, entre ossification et renouement du communisme. On a vu ce que cela a donné en URSS : les tentatives de bouleversement interne ayant toutes échoué (jusqu’à l’ultime tentative gorbatchévienne), il ne reste plus à l’arrivée que des libéraux et des néostaliniens, Boris Eltsine d’un côté et, de l’autre, les minables putschistes d’août 1991.

Alors que le Front de gauche patine, que le PC reste dans une stratégie ambivalente par rapport au PS, quelles leçons tirer de l'expérience des années 80 pour réinventer une stratégie ?

Il n’y a pas de leçons de l’histoire, ni en bien ni en mal. On peut seulement faire un double constat aujourd’hui. Tout d’abord, ce que le PCF a perdu n’a été récupéré par aucune force alternative. Les pertes du PCF sont aussi celles de la gauche radicale dans son ensemble. Ce n’est pas une bonne nouvelle. Ajoutons que les défauts du PCF ne lui sont pas tous spécifiques, loin de là. Par exemple, l’ensemble de la gauche radicale peut être tentée par le mirage du "retour à", des "jours heureux" toujours situés dans le passé, de la répétition des mots et des pratiques d’hier. La gauche de gauche tout entière peut se laisser aller à la crainte, plus ou moins explicite, que tout désir de renouvellement interne ne conduise au reniement des valeurs fondatrices.

Or le monde et la société ne sont plus les réalités d’avant-hier ni même d’hier. Le capitalisme est plus que jamais le capitalisme, mais il ne fonctionne pas selon les mêmes formes qu’il y a quelques décennies. La centralité de la rupture ne peut plus passer par l’État, la puissance du "mouvement" ne suppose plus ni l’hégémonie d’un groupe central (comme le fut le groupe ouvrier), ni celle d’une doctrine ou d’un courant dominant. La politique a besoin de cohérence, mais elle ne passera plus par les formes verticales et hiérarchiques héritées de l’État.

En bref, la révolution plus que jamais nécessaire ne sera plus ce qu’elle était. L’action révolutionnaire doit donc, tout à la fois, continuer des traces et construire des ruptures en son propre sein. La rupture, la refondation ne se décrètent pas, elles ne se font pas d’un coup de baguette magique. Mais elles doivent se vouloir. Il faut aujourd’hui rassembler, toujours plus et toujours mieux, toutes les traditions et les pentes critiques. Mais il faut repenser et rebâtir le mouvement large, pluriel, multifonctionnel (social, politique, culturel), qui seul peut donner à ces forces le statut d’acteurs historiques, capables de peser majoritairement sur le cours des choses. La novation, aujourd’hui, est plus que jamais le pivot des fidélités vraies.

Continuer, changer, rassembler… C’est ce que le PCF de 1984 n’a pas osé faire. C’est ce qu’il n’a pas encore fait. C’est ce que les forces critiques, et d’abord le Front de gauche, doivent s’atteler à réussir.

Entretien réalisé par Cerises, 5 septembre 2014. Publié sur le site de Cerises.

Roger Martelli, L'occasion manquée Été 1984 quand le PCF se referme, Éd. Arcane 17, 124 p., 12 €

 

Article