Le 7-N : la marée humaine contre les violences machistes

Samedi 7 novembre a eu lieu en Espagne une immense manifestation nationale contre les violences faites aux femmes. L’initiative à laquelle appelaient pas moins de 400 organisations féministes espagnoles a réuni près de 500 000 personnes à Madrid. À n’en pas douter, l’événement fera date dans l’histoire politique et féministe espagnole : la presse nationale n’hésite pas à le comparer à une version féministe du 15–M : le mouvement des indignés.

La principale revendication de cette incroyable manifestation était la mise en place d’un véritable plan de lutte contre les violences machistes, et donc davantage de ressources allouées à ce poste, impliquant une sensibilisation bien plus importante sur la lutte contre les violences faites aux femmes, visant plus directement les élèves, les professeur-e-s, et toute les personnes travaillant au sein de la Justice (juges, police judiciaire, avocat-e-s, etc) et les médias. La formation des médias à la question du genre afin qu’ils aient une parole claire pour sensibiliser la population est indispensable pour le mouvement féministe espagnol. 

Ofelia De Felipe Vila - féministe, titulaire d’un master d’études de genre, travaillant pour la fondation 1er Mai du syndicat CCOO (Comicion Obrera), présente à la manifestation – souligne l’importance de l’impact des médias qui parlent de « femmes tuées », comme si c’était par accident, et non de «femmes assassinées ». 

Avec comme slogan massivement arboré « Ni una menos » (Pas une de moins), repris des féministes argentines qui manifestaient en juin 2015 contre le féminicide, les féministes espagnoles dénoncent 70 femmes assassinées (70 féminicides) par leur conjoint/ex-conjoint en 2015 (contre 40 pour le gouvernement), et 1378 depuis 1995.

Or, l’Espagne reconnaît le féminicide et est dotée depuis 2004 d’une loi extrêmement complète et progressiste : la « Loi contre la violence de genre de 2004 » condamnant les violences physiques faites aux femmes et s’étendant à toutes les autres formes de violences. Cette dernière ne bénéficie malheureusement pas d’assez de ressources pour être effective... Ce que réclament les manifestant-e-s. Surtout que le Parti Populaire (PP, le parti de droite) a fait une coupe de 17% dans le budget dédiée à la prévention de la violence et à l’assistance des femmes qui en sont victimes. Ce qui n’a pas empêché la représentante du PP au 7-N d’annoncer qu’elle espérait que personne ne récupérerait cette manifestation pour dire que le gouvernement n’alloue pas les ressources nécessaires à la lutte contre les violences faites aux femmes... Par exemple, seules moins de 20% des femmes portant plainte pour violences conjugales en Espagne bénéficient d’un ordre de protection (correspondant à une interdiction de s’approcher ainsi que le port d’un bracelet d’appel pour contacter la police).

Une telle manifestation ne s’est pas organisée en un tournemain : l’initiative est née début 2014 de la coordination féministe de Valence, au vu de l’augmentation des violences envers les femmes depuis 2010, qui a ensuite contacté d’autres associations  partout dans le pays.  La mobilisation s’est faite surtout via sur les réseaux sociaux où les militant-e-s appelaient à participer à cette manifestation. Les médias quant à eux, n’ont quasiment pas parlé de la mobilisation jusqu’au jour même, alors que des bus étaient déjà prévus... Pour anecdote, Ofelia de Felipe Vila nous apprend que jusqu’à la vieille de la manifestation, les organisations n’avaient pas reçu du PP, gérant le gouvernement de la région, l’autorisation et le lieu pour garer les trois centaines de bus venus de toute l’Espagne...

Cependant, dans un contexte pré-électoral, les Générales – correspondant à nos législatives – ont lieu le 20 décembre, tous les partis politiques étaient présents, ceux de gauche évidemment : Izquierda Unida, Podemos... ainsi que le PSOE (Parti « socialiste » espagnol) et le PP. 

La manifestation est partie de la gare Atocha au sud de Madrid, a remonté la promenade du Prado traversant la ville, est passée devant la mairie où trônait une grande affiche violette sur laquelle on pouvait lire « Toutes contre les violences machistes» puis a pris l’avenue Grand Via, la plus importante de la ville, auparavant interdite de manifestation, mais la nouvelle mairie de Manuela Carmena (élue citoyenne d’une liste rassemblant de forces de gauche et soutenue par Podemos) a évidemment donné son autorisation. Cette manifestation fut extrêmement réussie, avec beaucoup de jeunes, filles et garçons, de femmes déguisées, des drapeaux de toutes les régions... Et tellement nombreuse que lorsque que la tête du cortège fut arrivée au terme du parcours, la queue était toujours à la gare...

Pour Ofelia De Felipe Vila : « le sujet est sérieux mais l’esprit était combatif, déterminé et plein d’espoir ».

Une telle mobilisation dans un pays voisin est un régal et un encouragement pour les féministes français-e-s, et nous amène à nous interroger : qu’attendons-nous donc en France ? 

Chez nous, le nombre de féminicides est bien plus important : 134 en 2014 pour 66 000 000 habitant-e-s (dont environ 34 000 000 femmes), contre 70 féminicides pour 46 000 000 d’habitant-e-s (dont environ 23 500 000 femmes), nos médias parlent encore de « crimes passionnels », ce qui n’est plus le cas dans les médias espagnols (le terme juridique existait encore sous la dictature, mais a depuis disparu), en France le féminicide n’est pas encore reconnu... Il est vrai qu’un droit fondamental des femmes a été violemment attaqué il y a presque 2 ans par le gouvernement PP avec le projet de suppression de l’IVG, sauf en cas de viol ou de danger pour la vie de la femme  (le ministre de la Justice à l’origine du projet a été démis du gouvernement suite à l’échec du projet de loi). Il faut croire que la culture de l’égalité entre les femmes et les hommes a conquis la population, et laisse présager de belles avancées.

Cette prouesse magnifique du mouvement féministe espagnol ne peut que nous servir de modèle, espérons que le féminisme irrigue de plus en plus notre société pour rendre possible la fin des violences machistes et une réelle égalité femmes-hommes.

Le 25 novembre, la journée internationale de lutte contre les violences faites aux femmes approche. Dans ce cadre, le mouvement féministe français appelle à une manifestation nationale samedi 21 novembre à 14h30 à République pour se rendre jusque devant le Ministère de la Justice, Place Vendôme. 

Ensemble ! est signataire de cet appel (voir ici).

Marjolaine Christien-Charrière

 

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