Le camp indépendantiste gagne les élections mais pas le plébiscite

Cette élection pour la représentation au parlement régional de Catalogne a tout d’abord été marquée par une très forte participation : 77,44%, soit 9,68% de plus que lors de la précédente en 2012 et la plus importante qu’il n’y ait jamais eu pour des élections autonomes dans cette région. Cette participation signifie indéniablement que les citoyen-ne-s ont été intéressé-e-s par l’enjeu de cette consultation électorale et ont voulu exprimer leur volonté de souveraineté. Enjeu qui a été dévoyé par la décision même du gouvernement de l’État espagnol d’interdire un référendum parce qu’inconstitutionnel. L’élection a donc été polarisée sur la question de l’indépendance et non pas sur les politiques d’austérité menées par les gouvernements catalan, dirigé par Artur Mas, ou  central.

D’ailleurs, l’alliance inédite entre Convergence démocratique de Catalogne (Convergéncia) et la Gauche républicaine de Catalogne (ERC) démontre qu’il s’agissait bien d’évaluer la force du camp indépendantiste et de transformer cette élection en plébiscite. Cette décision a provoqué la rupture de la coalition historique entre Convergéncia et l’Union démocratique de Catalogne (UDC ou Unió) en juin dernier, ce qui constitue une rupture majeure au sein de la bourgeoisie catalane nationaliste.

L’alliance Junts pel Sí (ensemble pour le oui) ne recueille qu’un peu plus de 1 600 000 voix, soit 39,55%. C’est un score semblable en termes de voix à celui de 2012 si on cumule ceux de Convergéncia i Unió et de l’ERC mais un plus faible pourcentage 44,4% et surtout une perte de 9 sièges. Son score est légèrement supérieur si on prend en compte les 100 000 voix de Unió (2,51%), qui reste à la porte du Parlement. Cette coalition rate donc son pari puisqu’avec une participation nettement supérieure, elle ne progresse pas en termes de voix. Les forces clairement indépendantistes n’obtiennent que 47,76% et 53% des députés avec les résultats de la Candidatura Unitat Popular (CUP). Unió ayant rompu la coalition car favorable à un dialogue renforcé avec Madrid dans le processus d’accès à l’indépendance ne peut pas être comptabilisé clairement dans le camp du oui, cette formation défend plutôt un renforcement de l’autonomie de la Catalogne.

Le camp opposé à l’indépendance obtient 39,15%. Le mouvement Ciutadans (C’s) est l’organisation qui progresse le plus en pourcentage et en nombre de sièges puisqu’il passe de 7,57% à 17,92% et de 9 à 25 députés. En 9 ans, ce parti, né en Catalogne avant de se développer à l’échelle de l’État, est donc passé de 3 à 25 députés et obtient 733 000 voix. Il arrive en 2e position dans les 4 provinces et rassemble presqu’autant de voix que le Parti populaire (PP) et le Parti des socialistes catalans (PSC) réunis. Ce mouvement avec son homologue Ciudadanos dans le reste de l’Etat espagnol pourrait jouer un rôle clé lors des élections générales et dépasser Podemos.

Le PSC avec 12,73% conserve 16 sièges (-4 sièges par rapport à 2012) mais totalise quasiment le même nombre de voix : 520 700 contre 524 700. Il résiste donc mais il avait subi des déroutes mémorables en 2010 et 2012. Rappelons que cette formation a dirigé la région entre 2003 et 2010.

Le PP subit une déroute, il obtient 8,5% des voix (-4,5% par rapport à 2012) et ne conserve que 11 députés (-8). Historiquement peu implanté en Catalogne, ce parti paie l’intransigeance du gouvernement de Rajoy et un nombre important de voix est allé vers Ciutadans, perçu comme plus conciliant pour maintenir l’unité de l’État espagnol.

Le score de Catalunya Sí que es Pot (Catalogne oui c’est possible) est décevant. L’alliance entre Podem, Iniciativa per Catalunya (ICV), Esquerra Unida i Alternativa (EUiA) et la petite formation écologiste Equo n’obtient que 8,93% et 11 députés. La liste conduite par Lluís Rabell n’est pas parvenue à se situer dans la campagne qui rappelons-le s’est transformée en plébiscite. Avec une participation largement supérieure, elle ne gagne que 5 700 voix de plus que la liste ICV-EUiA en 2012 (365 400 contre 359 700 en 2012 et 13,7% des voix) et ces formations perdent 2 députés. Alors qu’en 2012, ICV-EUiA avait capitalisé les voix anti-austérité (avec dans une moindre mesure la CUP : 3,48%), l’alliance avec Podem ne traduit pas une progression. Le thème de l’austérité a été peu audible dans un débat polarisé alors que la politique menée par Artur Mas (Convergéncia), comparable dans bien des points à celle de Madrid, s’est traduite par des coupes sombres dans les budgets sociaux et les services publics ces dernières années. C’est une défaite inquiétante en perspective des élections générales de décembre. Catalunya Sí que es Pot a perdu ces deux paris : se positionner comme une alternative crédible à la politique d’Artur Mas et devenir la 1ère force progressiste au parlement catalan. Mais cet échec renvoie à la faiblesse de Podemos en Catalogne, qui a été masquée par la victoire d’Ada Colau à Barcelone. L’histoire sociale de la Catalogne est bien distincte de celle du reste de l’État espagnol. Alors qu’il y avait une réelle atonie sociale au cours des décennies 90 et 2000 dans l’État espagnol, il y a toujours eu des luttes sociales importantes en Catalogne (Okupas, centros sociales, etc.) et des mouvements qui ont eu leur propre histoire. En mai 2011, tous ces mouvements ont convergé mais ne ce sont pas fédérés et la CUP qui mène depuis longtemps un patient travail d’implantation dans l’ensemble de la région (elle a multiplié par 3 le nombre de conseiller municipaux au printemps) a su capter une partie de ces mouvements, indépendamment de sa visée indépendantiste. Lors de l’élection municipale à Barcelone, la CUP avait refusé de s’allier avec les forces de Barcelona en comú, à cause de la présence d’ICV qui a participé à la gestion de rigueur de plusieurs villes et au gouvernement catalan avec le PSC (certains acteurs sociaux n’ont pas oublié la répression dirigée par un dirigeant d’ICV). Elle a fait de même pour l’élection régionale et à plus forte raison dans la mesure où celle-ci était polarisée par le plébiscite en faveur de l’indépendance. L’ambigüité de Podem et d’Iglesias (qui a été très présent pendant la campagne) se paie au prix fort et Podemos ne pourra probablement pas compter sur un vote massif en Catalogne lors des élections générales en décembre, même s’il pourra bénéficier de l’absence de la CUP lors de ce scrutin. A noter tout de même qu’ICV et EUiA sont traversés par des courants indépendantistes.

La CUP (formation indépendantiste, municipaliste, anticapitaliste et féministe) réussit son pari, elle obtient 8,21% et 10 députés contre 3,48% et 3 sièges en 2012. Cette formation, initialement municipaliste et qui jusqu’en 2012 ne se présentait pas à d’autres élections, avait alors su capter une partie du vote anti-austérité lors sa première participation à l’élection régionale. Après ses succès aux élections municipales, elle progresse nettement dans un contexte qui lui était favorable, celui d’une focalisation sur la question de l’indépendance. Alliée à plusieurs organisations d’extrême gauche, elle a également su glaner des voix dans l’électorat populaire avec une ligne de rupture globale plus radicale (anti-austérité et indépendance). Elle n’a pas non plus été compromise dans la gestion municipale et régionale comme ont pu l’être les alliés de Podem, ICV et EUiA dans leurs alliances avec le PSC. Cette organisation ne peut pas être catégorisée classiquement d’extrême gauche.

Globalement, dans un contexte polarisé sur la question plébiscitaire, le camp anti-austéritaire ne totalise qu’un faible score (17,14%). C’est un échec dans la perspective des élections générales de décembre prochain mais surtout au regard de la politique d’austérité menée par Convergéncia i Unió puis par Convergéncia après la rupture de juin dernier. Le vote en faveur de l’indépendance est minoritaire en voix et Convergéncia et ERC n’ont pas de majorité absolue pour gouverner. Ces partis ne pourront pas compter sur la CUP pour soutenir les politiques d’austérité et c’est sans compter sur les divergences entre ces deux formations. La question de l’indépendance ne peut constituer à elle seule un programme de gouvernement. Enfin, la société catalane est clairement divisée en deux blocs. Seuls Catalunya Sí que es Pot, Unió (mais très affaibli) pourront jouer un rôle de médiation et Ciutadans en direction du PP.

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Auteur: 
Richard Neuville