Le capital s’en va aux champs

La « ferme des mille vaches » est entrée en service partiel le 13 septembre 2014 avec l’arrivée des 150 premières vaches sous escorte policière. Michel Ramery, un entrepreneur fortuné du BTP, est à l’initiative de ce projet qui consiste en l’installation aux environs de Drucat, petite commune de la Somme, d’une exploitation qui accueillerait à terme 1720 bovins dont 1000 vaches laitières dans un bâtiment clos, sans accès à l’extérieur. En outre, grâce à un méthaniseur d’une capacité de 1,489 MW – le plus puissant d’Europe – les déjections bovines seraient utilisées pour produire de l’énergie. L’exploitation devrait produire 27 000 litres de lait par jour et permettre l’embauche de 18 salariés.

Si pour l’instant l’autorisation préfectorale ne vaut que pour 500 laitières, M. Ramery et les cinq éleveurs associés au sein de la SCL (société civile laitière) Lait Pis Carde semblent confiants alors même que les opposants multiplient actions et recours juridiques. Ceux-ci mettent en cause les conséquences sanitaires et environnementales du productivisme, ainsi que sur le bien-être animal , mais leur critique ne s’arrête pas là. Ils voient dans ce cas emblématique le symptôme d’un basculement de l’agriculture en France avec l’irruption de la grande entreprise capitaliste dans ce secteur. Le président du Modef Jean Mouza, par exemple, explique que « si ce type d’usine à méthane et à lait se développe, cela signera la fin d’une agriculture basée sur l’exploitation familiale au profit d’une agriculture capitaliste avec la prise de pouvoir des grands détenteurs de capitaux ».

L’agriculture française est un secteur qui, en matière d’organisation productive, fait jusqu’à présent bande à part. Dans les autres secteurs économiques, le développement industriel a été réalisé par des grandes entreprises capitalistes qui ont éliminé peu à peu la plupart des commerçants indépendants et des artisans. Résultat, le salariat est devenu le lot d’une majorité écrasante de travailleurs : au niveau national, la part des travailleurs salariés dans l’emploi total est passée de 70% en 1962 à 90% en 1990. Ce n’est pas le cas de l’agriculture. Si ce secteur ne regroupe plus que 3% de la population active, seule une minorité de travailleurs y sont des salariés (28%). Les autres sont exploitants ou encore aides familiaux. Cette spécificité s’explique par les modalités particulières de la modernisation de l’agriculture à la fin des années 1950 dont le vecteur principal fut la métamorphose des exploitations familiales. Cette trajectoire n’est pas propre à la France. D’autres pays d’Europe de l’Ouest comme la Belgique et l’Allemagne présentent des structures agraires proches ; ce n’est en revanche pas le cas en Grande-Bretagne où les exploitations capitalistes prédominent depuis plusieurs siècles. Depuis 1995 cependant, en France, la part des salariés tend à augmenter, indiquant un changement progressif dans les rapports de production.

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Vers un capitalisme agraire à la française

À la fin des années 1970, le capitalisme industriel à régulation fordiste connaît ses premiers infléchissements vers un capitalisme néolibéral. Profitant des difficultés du keynésianisme à penser la stagflation, les néolibéraux parviennent à imposer de nouveaux principes monétaires et le retour à des mécanismes de marché en lieu et place des régulations étatiques.

L’agriculture n’est pas épargnée. Face au coût budgétaire croissant des excédents – exportés à coup de subventions sur le marché mondial – et aux pressions des partenaires commerciaux européens (Royaume-Uni, Danemark, Suède, Pays-Bas) mais aussi internationaux (OMC), le modèle européen de politique agricole est remis en cause. Concrètement, le système associant prix garantis et préférence communautaire (barrières douanières) est abandonné au profit de l’ouverture commerciale et d’aides directes aux agriculteurs. Ces aides sont censées être déconnectées des volumes produits et des prix – on parle dedécouplage – afin de ne pas perturber l’allocation soi-disant optimale d’un marché libre mais, en pratique, elles restent attachées aux facteurs de production (à la terre notamment) et sont donc sources de rente.

Les exploitations familiales spécialisées se retrouvent mises en difficulté. Les marchés agricoles deviennent plus volatils, ce qui accroît le risque économique lié à la spécialisation. Et au même moment, les sommes pour se doter d’un appareil productif moderne (machines et bâtiments aux normes) puis d’une terre ou d’un troupeau adaptés sont devenues tellement énormes que la course à la productivité ne peut plus être menée avec un apport individuel complété d’un crédit. Surendettement et prix incertains ne font pas bon ménage et malmènent ces exploitations dans leur tentative de maintien dans le productivisme. Dans le même temps, ces exploitations familiales sont désertées par la main d’œuvre familiale. Les agriculteurs professionnels travaillent en effet de plus en plus seuls sur l’exploitation. Le reste de la famille (l’épouse ou l’époux) ne participe plus de manière régulière aux tâches et exerce bien souvent une activité rémunérée à l’extérieur. Cette situation crée un manque de bras qui n’est généralement pas assez élevé pour justifier l’emploi d’un salarié à temps plein.

Face à cette conjoncture nouvelle, les exploitants ne réagissent pas tous de la même manière. Certains s’engagent dans des stratégies de croissance. Ils font appel à la famille voire à des acteurs extérieurs à l’agriculture pour accroître leurs fonds propres. Moins risqués que l’endettement, leur augmentation permet également de négocier de plus gros prêts pour acquérir un outil de production compétitif. Michel Welter par exemple, l’un des associés du projet des 1000 vaches en charge de la gestion de l’exploitation, explique que « auprès des banques, la caution de Michel Ramery a pesé bien davantage que la [s]ienne ». Ils développent également la prestation de service pour amortir le matériel ou encore pour accéder au foncier en contournant le contrôle des structures. À la tête d’exploitations gigantesques, ces agriculteurs recourent plus fréquemment au salariat (28,4% de salariés dans les grandes exploitations en 2010 contre 5,2% et 8,8% pour les petites et les moyennes). De fait, ils sont devenus des entrepreneurs capitalistes.

D’autres sont plutôt dans des stratégies de maintien. Ces exploitants pallient le manque de main d’œuvre en constituant des groupements d’employeurs et achètent du matériel en commun via les CUMA (Coopérative d’Utilisation de Matériel Agricole). Ces CUMA tendent toutefois à devenir de véritables entreprises coopératives proposant des prestations de service à leurs membres : elles embauchent des salariés et un des adhérents joue le rôle de chef d’entreprise. Ces CUMA intégrales (pour insister sur le fait que l’exploitant n’apporte même plus sa force de travail) peuvent dans certaines limites (20% du chiffre d’affaires) développer une activité commerciale de prestation à destination des non-adhérents. Elles deviennent de fait des exploitations capitalistes dont les membres sont actionnaires. Ceux qui ne passent pas par une CUMA intégrale peuvent toujours recourir à une entreprise de travaux agricoles (ETA) tenue par des entrepreneurs capitalistes. En 2007, 60% des exploitations ont eu recours à la sous-traitance.

Une minorité d’exploitants, enfin, tente de rompre plus radicalement avec la course à la productivité. Ils s’écartent de la production de masse, développent les productions de qualité pour atteindre des marchés de niche, s’engagent dans la diversification voire la pluriactivité (tourisme, transformation à la ferme).

Conclusion

Face aux mutations contemporaines du capitalisme et à la disparition de la main-d’œuvre familiale, l’exploitation agricole capitaliste gagne du terrain en France. Les plus grosses exploitations sont en pointe dans la diffusion de la division capital-travail : pour faire croître et améliorer la productivité, elles sollicitent le capital familial voire extérieur et embauchent des salariés. Le cas Ramery en est une parfaite illustration : il est entré dans le secteur en 2009 en s’associant à cinq autres éleveurs pour constituer le futur cheptel de la ferme-usine qui embauchera 18 salariés. Outre l’outil de production ultra-moderne, la compétitivité d’un tel projet tient également à la production d’énergie subventionnée.

Ces pressions existaient dans la période précédente. Dès 1957, le centre de l’agriculture d’entreprise (CENAG) réclamait le basculement vers des rapports de production capitalistes, mais le compromis passé entre l’Etat et une fraction de la paysannerie moyenne balaya ces velléités pour un temps. Le fait que la production agricole porte sur des organismes vivants a aussi pu limiter la pénétration de l’organisation capitaliste dans ce secteur. En conséquence, pendant plus de trente ans des familles travaillant et contrôlant leurs moyens de production ont su répondre aux exigences du capitalisme industriel.

Toujours défendu aujourd’hui – « on préfèrerait des regroupements de jeunes agriculteurs indépendants » explique Olivier Thibault, secrétaire général des producteurs de lait de la Somme – ce modèle bat de l’aile. Suite aux transformations intervenues dans les politiques publiques, les exploitations familiales peinent à se reproduire et participent à l’activation de rapports économiques proprement capitalistes. En recourant à la prestation de service par exemple, ces exploitations deviennent des clientes des grandes exploitations capitalistes en même temps qu’elles mettent à disposition la terre nécessaire à leur expansion. À l’avenir, avec des exploitants vieillissants sans repreneur et le retour de la rente à travers les aides directes, il se pourrait que la délégation à des prestataires soit totale. Certains prestataires proposent déjà ce service : une prise en charge de A à Z de la production à la commercialisation, transformant l’exploitant en rentier.

La partie de la profession agricole la plus nantie réclame la poursuite de ce mouvement. Bien représentée au sein de la SAF (Société des Agriculteurs de France), elle souhaite « substituer à l’installation l’emploi salarié comme priorité » (SAF, 2009, p. 67) et mettre un terme à « la discrimination à l’encontre des sociétés » (ibid. p. 69). La loi d’orientation du 6 janvier 2006, lui apporte satisfaction car « pour la première fois, le caractère "unique" du modèle de l’exploitation "familiale" est ouvertement remis en cause » explique l’économiste Hubert Cochet (2009, p. 27). Cette réforme offre en effet un cadre juridique à l’approfondissement des mutations en cours. La constitution d’un véritable statut de l’entreprise agricole devrait faciliter la pénétration du capital tandis que l’assouplissement du contrôle des structures lève les dernières entraves à l’expansion. Enfin, les assolements collectifs – contrepartie de la prestation de service – pratiqués majoritairement par des exploitations capitalistes sont légalisés.

Le productivisme est donc tout sauf mort. Avec la libéralisation des marchés agricoles, la course aux gains de productivité n’a pas de raisons de s’arrêter, pas davantage que la diminution du nombre des actifs agricoles (-2,5% par an). Sa base sociale est néanmoins sur le point de changer. À moins que les agriculteurs forment des collectifs de travailleurs (des firmes autogérées) disposant d’un apport en fonds propre et d’une capacité d’endettement suffisantes pour se passer du capital et rivaliser sur le marché, on ne voit pas ce qui empêchera, à terme, que le développement agricole soit pris en charge par des exploitations capitalistes.

Cette évolution serait regrettable. Un autre modèle où qualité des productions, vie des territoires et durabilité environnementale sont remis au centre est possible. Pour y parvenir, le maintien de la logique capitaliste hors de la production agricole est une nécessité.

Alban Pellegris. Extraits d'un texte paru sur le site de Contretemps.

http://www.contretemps.eu/socio-flashs/capital-s%E2%80%99en-va-champs

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