Le choc des barbaries (reprise du titre d’un ouvrage de Gilbert Achcar )

Ce texte est une contribution à un débat sur l'analyse de la situation internationale.

« Quoi ce serait toujours par atroce marché,

Un partage incessant que se font de la terre,

Entre eux, ces assassins, que craignent les panthères

Et dont tremble un poignard quand leur main l’a touché ». (Aragon)

I) Quelques évidences qu’il ne semble pas inutile de rappeler pourtant.

 La domination du monde par le capitalisme financier engendre la barbarie la plus importante, géographiquement et en nombre de victimes. Nous ne devons lui faire aucune concession... Evoquer « un monde multipolaire traversé par de multiples lignes de fractures et d'affrontements » sans insister sur ce point revient dans les faits à sous estimer l’écrasante responsabilité du capitalisme financier, à le dédouaner en partie. Un monde multipolaire, bien évidemment. Y a-t-il eu dans l’Histoire un moment où le monde fut unipolaire ou même bipolaire ? Jamais ! Il y a bien un monde multipolaire, mais dont tous les pôles ne jouent pas le même rôle.

La barbarie du capitalisme financier est la première chronologiquement, c’est elle qui a les conséquences les plus dramatiques. Elle a une responsabilité directe, ou non, dans les toutes les situations de crise que vit notre monde

« La catastrophe écologique, l’explosion des inégalités, de la précarité et de la pauvreté, les violations répétées de la démocratie, le refus des rapports humains fondés sur la solidarité et la coopération, tout ceci a une cause dont l’action humaine peut venir à bout. Tous ces maux trouvent leur origine commune dans la caractéristique essentielle de notre époque : la domination sans partage du capitalisme financier sur le monde…Affrontons le et nous retrouverons rapidement un avenir…. » Programme du Front de Gauche. 2012

Cette barbarie condamne des milliards d’êtres humains à la pauvreté, aux maladies, au désespoir et pousse une partie d’entre eux vers des voies sans issue. L’Association internationale des médecins pour la prévention de la guerre nucléaire (IPPNW, prix Nobel de la paix en 1985), et deux organismes Physicians for Social Responsibility et Physicians for Global Survival, ces trois organisations scientifico-pacifistes, ont élaboré récemment rapport intitulé "Body Count : Casualty Figures after 10 years of the War on Terror", qui dresse, au fil de ses cent pages, le bilan macabre d’une décennie dévastatrice.

Plus de 1,3 million de personnes ont péri en Irak, en Afghanistan et au Pakistan, après avoir été envahis par l’impérialisme belliqueux américain, ou avoir été bombardés au nom d’une démocratie qui impose son diktat de manière impitoyable, en s'enlisant de surcroît dans les bourbiers de ses exactions…En octobre 2006, la célèbre revue médicale britannique "The Lancet" recensait plus de 600.000 Irakiens morts de façon violente lors de l’offensive américano-britannique - soit 500 morts par jour après le début de l'opération "Iraqi Freedom" - soulignant que ce chiffre équivalait à 2,5% de la population.

C’est cette barbarie du capitalisme financier qui met en cause l’existence même de notre planète par le gaspillage insensé des ressources, par la recherche toujours plus irresponsable d’un meilleur taux de croissance, par un productivisme effréné.

Cette domination sans partage s’élabore dans des salons feutrés, de la société du Mont Pèlerin, du club de Bilderberg, de Davos ou d’ailleurs (sans oublier la Trilatérale où sévissent par exemple Trichet et Guigou, entre autres). Elle n’aime pas que le projecteur soit braqué sur ses activités. Elle n’a de cesse que d’essayer de brouiller les pistes, aidée en cela par des médias à la botte ou en connivence de pensée.

II) Une domination sans partage. C’est ce qu’il est convenu d’appeler l’impérialisme. Doit-on employer le pluriel et parler de plusieurs impérialismes ?

La réponse est évidemment oui. Il y a bien en premier lieu l’impérialisme états-unien, archi dominant, suzerain de celui des états dits « occidentaux », incluant l’Australie et la Nouvelle Zélande. Il faut y rajouter le Japon. Ces rapports, entre les impérialismes, de types féodaux sont décrits par Gilbert Achcar. Si l’on veut continuer de filer la métaphore, il est évident que cela n’exclue pas les concurrences, les félonies, de la part des vassaux. De nombreux exemples en attestent.

Dans le même temps il n’est pas inintéressant d’envisager, comme le fait Samir Amin, l’émergence d’un « impérialisme collectif d’une triade (États-Unis, Europe, Japon) se substituant aux impérialismes nationaux historiques (des États- Unis, de la Grande Bretagne, du Japon, de l’Allemagne, de la France et de quelques autres). L’impérialisme collectif trouve sa raison d’être dans la prise de conscience par les bourgeoisies des nations de la triade de la nécessité de leur gestion commune et solidaire de la Planète et singulièrement des sociétés des périphéries soumises ou à soumettre. » Cette terme de triade ne contredit d’ailleurs pas les rapports de suzeraineté et de vassalité évoqués plus haut. Mais il permet peut-être de mieux comprendre la stratégie de mise en place de tous ces traités internationaux désastreux, aux effets catastrophiques, sur les rapports économiques et financiers, en élaboration ou déjà existants. Cela paraît en tout cas une piste à envisager. Cette conception d’une triade permet aussi de mieux comprendre les connivences ou les sous-traitances dans les interventions guerrières.

Cet impérialisme occidental est le plus actif. Par son militarisme et ses interventions plus nombreuses, il génère des déstabilisations catastrophiques que d’autres interventions armées aggravent.

Il est nécessaire d’évoquer l’impérialisme russe. Après la dissolution de l’Union soviétique, la Russie a adopté, de façon caricaturale, le modèle de développement du capitalisme néo libéral. Mais elle n’a pas été pour autant invitée au banquet des puissances de l’impérialisme occidental. Bien au contraire, l’OTAN, qui aurait dû être dissous, n’a eu de cesse que de se rapprocher de ses frontières de façon agressive. Des résolutions, auxquelles elle avait souscrite au Conseil de Sécurité, ont été honteusement trahies, de quoi altérer sérieusement sa confiance. L’exemple le plus flagrant est celui de la Libye, avec les terribles conséquences que nous connaissons. La Russie se sent assiégée sur le plan économique, comme militaire. Mais elle n’est pas en position d’impérialisme économique, si ce n'est sur sa proche périphérie. Son économie est en grande partie basée sur l’extractivisme et sur quelques grandes industries. Le danger potentiel de ses réactions n’est pas moindre pour autant et il n’est pas question de les minimiser. Mais il serait erroné de les exagérer, ce à quoi nous incitent régulièrement les médias dominantes, participant ainsi à minimiser les responsabilités des impérialismes occidentaux. Ne tombons pas dans ces pièges.

L’impérialisme chinois est encore différent. Il est basé sur une politique économique agressive, conquérante, utilisant par exemple les méthodes de la Françafrique en soudoyant des régimes corrompus. Il n’hésite pas parfois à s’allier à l’impérialisme occidental pour pénétrer des marchés ou obtenir des contrats d’extraction. Mais il n’a pas toutes les caractéristiques de l’impérialisme européen en Afrique (en particulier sur le plan militaire). Une des bases fortes de son développement est l’importance donnée à la consommation intérieure. Revers sérieux de la médaille de cette croissance économique impressionnante, le peu d’importance accordé à la protection des environnements, quoique que des inflexions soient visibles dans ce domaine.

Il faudrait également s’arrêter sur les autres membres « BRICS », le Brésil, l’Inde et l’Afrique du Sud, ayant acquis, certes, un poids économique dont il faut tenir compte, mais qui restent des pays de la périphérie, pour reprendre un terme utilisé par Samir Amin.

On ne peut bien sur omettre l’Amérique Latine, surtout  par la place spéciale qu’elle a prise dans ce monde multipolaire. Cette « périphérie » donne des soucis à l’impérialisme états-unien dominant. Son ancienne arrière cour présente quelques ambitions d’échapper à sa domination sans partage. Un élément de cette tentative d’émancipation est bien évidemment l’Alba, organisation économique créée sous l’impulsion du gouvernement de la république bolivarienne du Venezuela. Le rôle moteur de ce pays a suscité très récemment des déclarations très agressives d’Obama qui avait annoncé « une mesure d’« urgence nationale » contre le Venezuela qui représenterait « une menace inhabituelle et extraordinaire pour la sécurité nationale et la politique extérieure des USA  ». Ces déclarations n’ont pas suscité l’indignation qu’elles méritaient en France en particulier. Seuls les pays latino américains ont protesté énergiquement, ce qui  a amené Obama à faire marche arrière. Le succès de cette autonomie grandissante de l’AL se mesure avec le très important recul des USA vis-à-vis de Cuba.

III) La barbarie dans un Moyen-Orient de tous les dangers et dans les pays qui subissent la terreur des mouvements djihadistes.

Les guerres déclenchées par les USA et certains de leurs alliés, en Afghanistan et en Irak ont précipité cette région du monde dans une situation chaotique, lourde de menaces et ont permis un essor  sans précédent des idéologies djihadistes violentes. Celles-ci ont rapidement occasionné la montée en puissance d’une multitude de groupes terroristes, dont certains mettent en scène leur cruauté effroyable, utilisant l’espace médiatique pour exister davantage et recruter.

En Syrie, où la dictature de Bachar Al Assad s’est confrontée brutalement à une révolution démocratique, mais aussi à des groupes terroristes qui ont bénéficié de l’appui des pétro monarchies du golfe, le refus obstiné des occidentaux de s’assoir à une table des négociations avec le régime en place a facilité l’émergence de « monstres providentiels » comme DAESH. Ce conflit a causé des centaines de milliers de morts et de blessés, il a poussé à l’exil des millions de réfugiés. Il conviendrait peut-être d’admettre aujourd’hui que dans la mosaïque que représente la Syrie, il est impossible de faire la paix sans une partie des acteurs, Alaouites et autres représentants de ce qui fut un des derniers bastions du « nationalisme arabe » compris, quelque soit l’appréciation que l’on puisse avoir à ce propos. La destruction de l’état syrien qui est en marche n’augure rien de bon pour l’avenir.

Cette violence extrême sévit aussi en Libye après l’implosion de l’état libyen programmée et exécutée en grande partie par les occidentaux, avec la France comme figure de proue. Le résultat est la déstabilisation qui était prévisible et annoncée de toute la sous-région, permettant à la France de renforcer son contrôle sur les états et d’installer durablement ses bases militaires

L’argument de la lutte contre le terrorisme est utilisé jusqu’à plus soif. Sur le plan intérieur, dans les pays touchés par les crises, il sert à détourner l’attention des problèmes économiques. Il est utilisé aussi pour mettre en place des législations régressives, voire carrément attentatoires aux libertés, ou pour légitimer les pouvoirs alliés en place y compris les plus dictatoriaux ou régressifs (Tchad d’Idriss Deby, Arabie Saoudite, Qatar). Cet argument de la lutte contre le terrorisme est utilisé également à satiété pour justifier de nouvelles interventions militaires à la fois instruments dans la stratégie du chaos, moyens de dévaloriser du capital et de renforcer les industries d’armement, mais aussi les autres secteurs (industries chimiques, nouvelles technologies…) aux frais des populations. C’est ainsi que le budget de la défense et celui des opérations extérieures dépassent à chaque fois les prévisions votées et atteignent en période de crise des sommets. Dans notre pays, mais c’est le cas aussi ailleurs, ces interventions armées renforcent le poids des militaires dans les orientations gouvernementales. Il serait éminemment dangereux et complètement erroné pour les progressistes de justifier aussi peu que ce soit des discours guerriers, dont on sait qu’ils ne mèneront à rien et qui dans les faits sont une aubaine pour les puissances dominantes. L’impérialisme a besoin de la guerre pour assoir plus complètement ses dominations.

Un internationalisme conséquent nécessite de passer de la défensive, celle  qui consiste à tenter d’introduire un peu de progressisme dans le discours de ceux qui gouvernent et mènent les actions. Faire cela, c’est toujours faire le lit du discours dominant, lui assurer son hégémonie, c’est d’une certaine façon le justifier. Passer à l’offensive, c’est dénoncer davantage les choix militaristes de la France et des occidentaux, leur coût dans les budgets, c’est promouvoir des négociations pour le désarmement, en priorité nucléaire. C’est demander la sortie de l’Otan qui nous arrime à l’impérialisme états-unien. Ces dénonciations sont encore trop absentes dans notre expression. Il faut par exemple les amplifier dans le refus des colonialismes et néocolonialismes (pour la France c’est essentiel, au sens marxiste du terme). Nous parlons beaucoup trop peu de l ’Afrique, continent d’un milliard d’habitants !!! Il paraît primordial de renforcer nos actions et nos propositions pour un nouvel ordre économique mondial, un partage des richesses, l’arrêt du pillage des pays du Sud. Cela passe donc aussi évidemment une objection de croissance affirmée pour notre pays.

Christian Darceaux.

 

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