Le chômage comme résultat d’une insuffisante réduction du temps de travail

Le point de départ réside dans la rupture induite par la récession du milieu des années 1970. Son trait essentiel est le ralentissement brutal des gains de productivité et par suite de la croissance potentielle. Dès lors le régime de croissance qui prévalait jusque-là est remis en cause avec ses deux propriétés : une répartition des revenus stable et un quasi plein emploi. La décennie qui suit est une phase transitoire d’ajustement. Celui-ci s’est réalisé autour d’un double décrochage : le taux de chômage a franchi une marche d’escalier et connaît depuis d’amples fluctuations sans se rapprocher significativement du plein emploi. La part des salaires a baissé puis s’est stabilisée à un niveau historiquement bas. Il y a évidemment une corrélation entre ces deux ruptures de tendance.

La durée du travail, variable clé entre emploi et partage des revenus

Pour illustrer ces enchaînements, on a construit un scénario alternatif qui n’est pas complètement « bouclé » mais qui a une certaine valeur heuristique (graphique 1). Il postule un retour progressif au quasi-plein emploi (un taux de chômage de 2,5 %) démarrant en 1982. Ce résultat est obtenu grâce à une réduction de la durée du travail intégralement compensée par des créations d’emplois.

En bout de course, la durée du travail simulée est inférieure de 5 % à la durée effective, mais c’est surtout le profil qui est différent, avec une baisse plus prononcée dans les années 1980. En supposant un maintien des salaires mensuels, la part des salaires va donc être affectée. Par rapport au point haut de 1982, sa baisse va intervenir plus tardivement mais la stabilisation se fait à un niveau équivalent à celui des années de forte expansion. La leçon à tirer de cet exercice est que la durée du travail est la variable-clé articulant l’évolution de l’emploi et donc du chômage d’un côté, et le partage des revenus de l’autre.

Cette interprétation attribuant à la réduction de la durée du travail un rôle essentiel dans la dynamique de l’emploi s’appuie sur les créations record enregistrées lors du passage aux 35 heures, et en sens inverse sur la panne de l’emploi entre 2002 et 2005 qui s’accompagne d’une stabilisation de la durée du travail. Elle s’oppose à une lecture faisant de la baisse du coût du travail le moteur des créations d’emploi. L’étude la plus rigoureuse[1] conclut à un effet modéré des mesures d’allégements de cotisations : en 1997, elles auraient accru 118 000 à 140 000 le nombre d’emplois peu qualifiés. Mais elles auraient aussi réduit les emplois qualifiés, de telle sorte que « l’effet net sur l’emploi total reste modéré avec 60 000 à 80 000 emplois supplémentaires en 1997 ». Durant la période d’instauration des 35 heures, le coût du travail a été à peu près maintenu constant : au-delà d’une bonne conjoncture, le surcroît d’emplois créés peut être imputé à la réduction du temps de travail.

Avec le plein emploi, quelle durée du travail ?

Après tout, le chômage et le temps partiel sont aussi des formes de réduction du temps de travail. La durée du travail est donc toujours la variable d’ajustement entre offre et demande de travail, et la question n’est pas de savoir si elle baisse mais comment. Pour répondre à cette question, on peut construire une « durée du travail de plein emploi » en répartissant le nombre d’heures travaillées sur l’ensemble de la population active. En la comparant avec la durée moyenne et avec la durée moyenne des seuls emplois à plein temps, on peut évaluer la contribution du chômage et du temps partiel à l’ajustement sur le marché du travail (graphique 2). 

Michel Husson

 Michel Husson, extrait de : Ires, La France du travail, 2009, http://goo.gl/fpfcBs

[1] Gafsi I., L’Horty Y., Mihoubi F., « Allégement du coût du travail et emploi peu qualifié : une réévaluation », in Méda D., Vennat F. (dir.), Le travail non qualifié, permanences et paradoxes, collection Recherches, La Découverte, 2004, http://hussonet.free.fr/epee2.pdf

 

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