"Le communisme désarmé. Le PCF et les classes populaires depuis les années 1970"

Après un premier volume (Servir la classe ouvrière. Sociabilités militantes au PCF, PUR, 2010), consacré à l’ascension du PCF dans la période d’après la seconde guerre mondiale, le sociologue Mischi Julian livre un second tome, consacré, cette fois ci à la chute.

Après avoir expliqué, sur la base d’une approche localisée sur plusieurs départements avec des archives très variées, comment les responsables de l’entreprise politique PCF avait réussi à faire accéder les couches populaires (au moins une fraction de celles-ci) à l’engagement politique, contrecarrant (partiellement) la logique de sélection sociale sévissant dans le monde politique, il consacre ce livre à cerner les raisons qui explique pourquoi et comment, dans un mouvement dialectique, le parti et les classes populaires décrochent l’un de l’autre, aboutissant au résultat de Marie Georges Buffet, sa secrétaire générale, aux élections présidentielles de 2007 de 1,93%, dépassée, horresco referens, par les candidatures d’Olivier Besancenot (comme Robert Hue en 2002).

Mischi s’attelle donc à examiner les éléments qui peuvent expliquer le passage, rapide, du « grand parti de la classe ouvrière » à l’un des plus petits partis. Certes, les conditions socio-économiques d’une société française en crise profonde pèsent sur ce phénomène. A cette fragilisation du statut salarial s’ajoutent des phénomènes de grande ampleur, comme la recomposition de la classe (liée à la salarisation des femmes et au développement de l’emploi tertiaire), mais aussi la massification scolaire qui se joue à partir du début des années 70, incluant une partie non-négligeable des classes populaires.

Cependant, ces transformations, pour explicatives qu’elles soient selon l’auteur, ne sauraient éclairer réellement l’ampleur de la rupture entre le parti et les classes populaires qu’il souhaitait représenter. C’est donc vers l’appréhension des modifications internes au PCF lui-même que l’auteur consacre toute son attention, là encore, en utilisant avec intelligence un ensemble de ressources archivistiques extrêmement précieuses. Face à cette différenciation interne des classes populaires, le PCF va infléchir son discours, dans le sens d’une rupture avec l’idiome ouvrier. Le discours classiste, ouvriériste va céder peu à peu la place à un discours plus consensuel, brassant large, mêlant une rhétorique humaniste à une approche liée à l’air du temps. En se débarrassant du stalinisme après la chute du Mur, le PCF abandonne aussi en chemin le discours ouvriéro-centré. Cela s’accompagne d’une modification importante des pratiques.

Parti orienté vers l’entreprise et le monde du travail ou, les lieux de vie (cf. rôle des municipalités), le PCF cède peu à peu à un mode de fonctionnement qui ne lui est pas spécifique et ne l’identifie pas comme parti lié au mode de vie populaire. La cellule d’entreprise se rétracte, c’est par le biais du syndicat (la CGT) que s’effectue la liaison avec l’univers du labeur, tandis que s’affirment de manière croissante des structures liées au territoire (cellule de quartier, de ville).

Ces évolutions dans les modes d’organisation se doublent également d’un changement dans le profil social des dirigeants et responsables. La figure de l’élu tend de plus en plus à occuper une place centrale dans le dispositif communiste, y compris d’un point de vue financier. Les militants sont cantonnés aux tâches d’animation quotidienne, tandis que la politique du parti se joue dans les instances élues. De ce fait, les militants issus des couches populaires sont relégués, tandis que le personnel entourant les élus se voit, au contraire, accorder un rôle toujours plus croissant. Les liens noués avec les fractions populaires, la politisation de ces couches se trouve délaissée au profit d’individus étant en mesure de mettre en avant des compétences gestionnaires ou techniques, liées à l’exercice des mandats.

Certes, le PCF, continue à se singulariser par rapport aux autres partis de l’échiquier (en particulier par rapport au PS), mais au fil des années, ces différences tendent à être de moins en moins perceptibles, conduisant finalement à banaliser le PCF. Banalisation d’autant plus marquée que le PC participe à plusieurs occasions aux gouvernements de gauche, les mêmes qui développent des politiques toujours plus orientées vers le social-libéralisme. De tous les points de vue, les années 80 et suivantes sont marquées par une profonde rupture entre l’univers communiste et les aspirations des classes populaires. Non seulement le changement n’a pas été au rendez vous, mais les dirigeants communistes ont largement participé à cette décrédibilisation des attentes de transformations sociales.

Le bilan que dresse Mischi se révèle au final terrible pour les équipes dirigeantes communistes. S’il n’aborde que très marginalement la question de l’attrait du FN sur les classes populaires, l’auteur n’en conserve pas moins un brin d’optimisme pour le PCF qui pourrait espérer un avenir moins sombre que la chute continue dans laquelle il est engagé. Le développement de la stratégie de Front de gauche et de rassemblement lui semble constituer de ce point de vue un aspect plutôt encourageant. En tous les cas, Mischi conclut sa pénétrante analyse par un appel à une certaine dose de « volontarisme politique », p. 293, au nom du passé glorieux qui fût le sien, le PCF conserve un avenir et une capacité à renouer avec les milieux ouvriers et populaires.

Georges Ubbiali. Article précédemment publié sur dissidences.hypotheses.org

Mischi Julian, Le communisme désarmé. Le PCF et les classes populaires depuis les années 1970, Marseille, Agone, 2014, 332 p.

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