Le FN et les départementales : paysage après la bataille

Le FN partait à l’assaut des départementales avec un seul élu sortant ( en 2011 à Brignolles ). Au soir du second tour, même s’il a perdu Brignolles, il a obtenu 62 élus, lors d’un scrutin dont les modalités ne lui étaient pas favorables (uninominal à deux tours et impossibilité de passer des alliances entre les deux tours, ce qui n’a pas été le cas pour l’UMP, l’UDI et le Modem). Cette situation permet à Florian Philippot, par exemple, de faire les comptes dans le Vaucluse et de dénoncer ce système. Ainsi, le FN, avec 40%, n'a que six élus alors que l’ UMP et ses allés avec 20% obtiennent dix élus. Même, s’il n’a pas remporté les départements convoités (Aisne, Vaucluse ), le FN a confirmé son ancrage électoral et, contrairement à ce que claironne Nicolas Sarkozy, ce n’est pas l’UMP qui est sortie gagnante de ce scrutin, mais l’ alliance UMP-UDI .

Pour la première fois, le FN est parvenu à installer des conseillers généraux dès le premier tour (Aisne, Vaucluse, Var ). Constant dans ses zones de force – Nord-Pas de Calais, PACA[1] –, le FN s’est implanté dans de nouveaux territoires (Grand-Ouest ) et a touché de nouveaux segments de la population, ce qui amène un rééquilibrage géographique et sociologique. Il recule toutefois dans la « petite ceinture » parisienne et en Alsace.

Ces résultats semblent, dans l’ensemble, valider la stratégie d’implantation menée par Marine Le Pen et accentuer le maillage électoral du parti. L’important pour le FN n’était pas forcément de gagner un département ou d’engranger un nombre conséquent de cantons, mais avant tout de poursuivre le travail de maillage qui transforme profondément la physionomie du parti (jeunesse des candidats, féminisation due  à la parité et une place plus grande pour des candidats d’origine modeste ) .

Marine Le Pen et la « France des Oubliés »

La présidente du FN a axé sa campagne sur la «  France des Oubliés », touchée par la désertification, la disparition des services publics, l’insécurité (hausse des cambriolages en zones rurales) et sur la « défense de la ruralité » (sur les conseils de son «  Monsieur Ruralité », L. Blanc). Marine Le Pen considère ainsi que « la ruralité est devenue une zone de relégation qui concentre, vieillissement, pauvreté, et demain l’immigration excessive que l’on ne peut plus accueillir dans les centres surbookés ». Elle a été la seule à occuper ce créneau. Déjà, lors de l'élection présidentielle de 2012, le FN avait publié un tract de campagne sur la question : « Territoires oubliés, citoyens méprisés : rendons la parole à la ruralité ! », où il dénonçait la désindustrialisation (agroalimentaire), la disparition du nombre d’agriculteurs, la destruction des emplois, les délocalisations, la fermeture des commerces, des écoles, des bureaux de la poste et des gendarmeries. Bref, il avait rodé ses futurs thèmes de campagnes pour les départementales et cela a été payant

Marine Le Pen : « Je remplis en tout cas mon contrat »

«  Implantation locale, normalisation, professionnalisation. C’était le triptyque de mes engagements quand je suis arrivée à la tête du Front national », déclare-t-elle. D’élection en élection, c'est  «  la traduction de l’installation d’une force unique (le FN) face à un système UMPS […] à un niveau historique ; au niveau local ». Elle en conclut que le FN est « au seuil de la bascule » : « On va fabriquer des cadres et des militants ».

Elle entend donc poursuivre sa politique de crédibilisation dans sa course au pouvoir. Le FN va pouvoir bénéficier de relais dans certains cantons, d’une plus grande visibilité et d’une meilleure connaissance des dossiers locaux. «  C’est ce qui nous manquait », martelèle Marine Le Pen. On est loin d’un Jean-Marie Le Pen qui considérait que la partie noble de la politique était au niveau national et que le local était pour les besogneux... Les élections régionales (à la proportionnelle ) sont la prochaine étape majeure sur la route de Marine Le Pen vers l’élection présidentielle de 2017, avec  comme challenge la conquête de  quatre régions  ( PACA, Nord-Pas de Calais, Languedoc-Roussillon-Midi-Pyrénées et Alsace-Champagne-Ardennes-Lorraine).

Les élections départementales ont cependant démontré que le FN est, dans ce type de scrutin, un parti de premier tour. Il doit continuer sa mutation difficile vers un parti de pouvoir. Deux cas de figures apparaissent. Soit il reste isolé, se drapant dans la posture du FN dernier recours, seul contre tous. Soit il se trouve confronté à une situation de compromis ouvrant vers une éventuelle alliance. Le risque est double : l’isolement ne mène pas à la victoire, un compromis peut entrainer une marginalisation et le FN peut y perdre son « âme ».

Dans l’état actuel des choses, le FN qui entend être le porte-parole et le défenseur des « préoccupations de la vie quotidienne des Français » reste toujours en embuscade.

Jean-Paul Gautier, historien.

Prochain ouvrage à paraître en mai 2015 (Syllepse ) : De Le Pen à Le Pen, continuités et rupture, collection Mauvais temps, 8 euros).

[1] Pour la région PACA, se reporter au dossier établi par Vigilance syndicale antifasciste (Visa) des Bouches-du-Rhone.

 

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