Le monde arabe entre nouvelle étape révolutionnaire et risque de régression

Entretien avec Gilbert Achcar. Gilbert Achcar est professeur à l’École des études orientales et africaines (SOAS) de l’Université de Londres. Il a notamment publié, chez Sindbad/Actes Sud, Les Arabes et la Shoah (2009), Eichmann au Caire et autres essais (2012), et Le Peuple veut (2013).

ContreTemps : À l’heure de la tragédie syrienne et des difficultés majeures que connaissent la Tunisie et l’Égypte, on ne comprend plus guère le devenir des révolutions arabes, on en vient même à douter s’il s’agit bien de révolutions...

GILBERT ACHCAR : Il faut faire une distinction entre le processus d’explosion sociale et les complexités politiques. On pourrait dire que, d’un point de vue marxiste, le premier relève d’une compréhension classique. J’ai mis en exergue de mon livre (1) la célèbre citation de Marx qui met les bouleversements révolutionnaires en rapport avec le blocage du développement économique (2). L’espace arabophone illustre bien une telle situation de blocage sur les dernières décennies, et cela de manière spécifique par rapport à ce qu’on peut constater dans d’autres régions du monde dit en développement, en Asie ou en Afrique, alors que la région arabe est loin d’être la plus pauvre. Ce blocage s’est traduit par un chômage massif, d’autant plus important qu’il ne s’agit pas d’une région des plus pauvres où la grande majorité des sans-emploi accepterait de recourir à l’économie informelle. Cette masse de demandeurs d’emplois représente un potentiel d’explosivité sociale plus puissant que le secteur informel. Même si en Tunisie l’étincelle est partie d’un vendeur ambulant, donc d’un jeune homme impliqué dans l’économie informelle, il est devenu le symbole du blocage économique dans son ensemble, du ras-le-bol social et politique accumulé, notamment auprès des chômeurs.

La rapidité de la transmission du soulèvement à l’échelle de toute la région a témoigné de l’existence d’une réalité commune, dont la clé se trouve dans la spécificité des structures sociopolitiques. Ce ne sont pas les contradictions du capitalisme en général qui sont à l’œuvre dans ce cas, ni même celles du néolibéralisme en tant que tel, mais le résultat des transformations provoquées par ce néolibéralisme dans un contexte sociopolitique déterminé. Il s’agit d’une région où le postulat du néolibéralisme selon lequel le secteur privé doit être le moteur du développement est voué à l’échec. Le capitalisme privé prédominant dans la région est caractérisé par la recherche du profit rapide, il n’est pas enclin à l’investissement lourd qui ne peut être amorti que sur le long terme, le seul qui soit à même de porter le développement économique.

CT : Comment expliquer ce blocage, alors que la région recèle de très importantes richesses ?

G. A. : Il faut évidemment préciser que ces richesses sont très mal réparties. Nombre d’États croupions ont été créés par le Royaume Uni dans les zones pétrolifères, en calculant que ces mini-États seraient éternellement dépendants de la protection occidentale. Reste que même les États « normaux » disposent, pour la plupart, de ressources qui ne sont pas négligeables. Le blocage est principalement dû au retrait de l’État à partir des années 1970-1980, avec le grand tournant néolibéral du capitalisme mondial. Il s’est alors opéré un changement de paradigme, qui, dans la région, a conduit les nouvelles élites sociales à considérer que le moment était venu de faire fructifier dans le privé ce qu’elles avaient accumulé lors de la période antérieure en pillant l’État. Le modèle étatiste fut jugé condamné du fait de sa crise financière qui fut présentée comme témoin d’une faillite irrémédiable. On paria alors sur un développement de l’investissement privé.

En faisant abstraction de son coût social toujours exorbitant, le modèle néolibéral a pu produire des success stories dans certains pays comme la Turquie, le Chili, ou l’Inde, où l’intervention du secteur privé a permis un certain décollage économique, même si ces cas-là sont plus l’exception que la règle. Or, il n’en fut rien dans la région arabe où n’existe pas un capitalisme privé disposé à prendre le relais de l’État dans l’impulsion du développement. Les investissements privés l’ont été très majoritairement dans des secteurs à profits rapides, voire dans la spéculation. Ainsi la construction immobilière a pris une importance démesurée, liée en particulier au tourisme qui assure des revenus et où les enjeux sociaux sont limités. Il y a bien eu dans certains pays quelques investissements industriels, avec la participation de capitaux étrangers, mais ils sont restés très limités. Les ressources existantes, souvent importantes, n’ont pas été mises à profit pour promouvoir un véritable développement, du fait des structures sociales, de la nature des groupes dominants et des régimes en place. Là est la clé du blocage dont nous parlons.

CT : Celui-ci explique donc le processus d’explosion sociale, mais viennent ensuite les complexités proprement politiques...

G. A. : En effet, autant cette réalité économique et sociale n’est pas trop difficile à analyser, autant la question se complique lorsqu’on aborde la dimension proprement politique. Tout processus révolutionnaire est confronté à des réactions contre-révolutionnaires, ainsi la Révolution française s’est heurtée à une contre-révolution nationale, l’Ancien régime, et européenne de la part des monarchies environnantes. Les révolutions arabes elles aussi se confrontent aux régimes en place, bien entendu, mais aussi au pôle régional réactionnaire que représentent les monarchies du Golfe, et dans le cas de la Syrie, l’Iran, à quoi il faut ajouter au plan international l’impérialisme occidental, en particulier les États-Unis – et pour la Syrie, la Russie. Jusque-là, nous sommes dans une configuration qui reste classique. Ce qui l’est moins, et qui fait la complexité, c’est que, dans le processus révolutionnaire régional lui-même, se sont engouffrées des forces réactionnaires qui se sont construites, des décennies durant, dans l’opposition aux régimes en place, et qui ont occupé l’espace laissé vacant par la faillite des courants progressistes. Ces forces, dont l’éventail va des modérés aux djihadistes, relèvent de l’intégrisme islamique et ont en commun un programme politique et social de nature foncièrement réactionnaire. Lorsque dans leurs luttes contre les régimes installés elles se sont revendiquées de la démocratie, c’était pour les besoins de leur combat, et non par attachement aux valeurs de la démocratie. Rappelons-nous comment, face au Shah d’Iran, Khomeiny lui aussi a commencé par brandir l’étendard de la démocratie. On a vu sur quoi cela a débouché. Confrontées au processus révolutionnaire qui pose la nécessité d’un déblocage du développement économique, ces forces adhèrent à des perspectives de même nature que celles des régimes antérieurs, voire encore plus à droite sur certaines questions sociales et culturelles. Toutefois, elles ont convergé avec le reste des forces des soulèvements dans l’opposition aux régimes en place. On a vu sur la place Tahrir des courants qui posent la question sociale dans son articulation avec la question politique se retrouver côte à côte avec des forces qui détournent la question sociale dans un sens réactionnaire.

Ainsi, outre les contre-révolutions classiques, on trouve dans les pays de la région une contre-révolution portée par des forces qui s’inscrivent dans la première phase de la révolution. D’où la particularité et la complexité du processus révolutionnaire dans ces pays.

Pour les forces de gauche, se trouve posé un difficile problème de stratégie. Il leur faut construire un pôle qui se différencie sur le plan local à la fois de la contre-révolution portée par l’ancien régime et de cette « contre-révolution dans la révolution ». L’absence de solution à ce problème pèse cruellement sur les forces de gauche. Ainsi, en Tunisie ou en Égypte, on les a vu osciller d’une alliance à l’autre, tantôt avec les intégristes contre le régime, tantôt avec les militaires ou d’autres continuateurs de l’ancien régime contre les intégristes... Une situation qui peut s’avérer fatale si n’émergent pas à terme une stratégie et des forces politiques capables de rejeter également les deux contre-révolutions, qui en fait partagent les mêmes réponses à la question sociale et ne se distinguent que par des modalités différentes de mainmise sur l’État.

Or, au-delà de secteurs marginaux, les forces qui composent la gauche dans les pays concernés ne paraissent pas comprendre, pour l’essentiel, que c’est la question sociale qui constitue le facteur explosif majeur, et que c’est seulement en s’appuyant sur elle qu’elles pourraient gagner l’hégémonie dans le mouvement de masse.

En Syrie, dans un contexte tragique au plus haut point, cette complexité est multipliée au centuple. Dans le camp de la révolution se sont développées des forces ultra-intégristes qui sont liées aux monarchies du Golfe, face auxquelles le régime est soutenu par l’Iran et la Russie. Le régime syrien lui-même a tout fait pour favoriser le développement de ces courants, qui sont ses « ennemis préférés », si l’on peut dire. Ce face-à-face l’arrange à tous points de vue, en ce qu’il lui permet à la fois de préserver une base sociale au-delà de sa base communautaire étroite et de dissuader l’Occident de soutenir la rébellion. Une politique cynique qui s’avère malheureusement couronnée de succès ! Les forces progressistes syriennes, ainsi que les cadres organisateurs du soulèvement à ses débuts, ont accepté l’alliance avec des Frères musulmans financés par le Qatar en position dominante. Elles ont fait preuve d’une incompréhension de deux données de la situation syrienne. D’abord, le fait que le renversement d’un régime comme celui de Damas ne peut pas se faire pacifiquement : cette incompréhension les a empêchées de prendre l’initiative d’engager la lutte armée. Et une fois que celle-ci s’est imposée sur le terrain, les forces progressistes n’ont pas su l’organiser de manière à acquérir la légitimité nécessaire pour combattre d’emblée l’émergence des groupes intégristes néfastes au processus révolutionnaire. Ceux-ci, mieux organisés avec des ressources financières et militaires qui devinrent assez vite plus importantes, se sont développés et ont conduit à cette situation où la révolution se trouve prise en tenailles entre ces forces ultraréactionnaires et un régime oppressif d’une violence meurtrière inouïe.

Pour résumer, on peut dire qu’on a eu au départ un processus social révolutionnaire somme toute classique, mais dans un contexte politique d’une extrême complexité. Dans ce contexte, le déterminant principal devient les capacités subjectives des forces progressistes à conquérir l’hégémonie dans le mouvement de masse. L’euphorie de la première phase s’est dissipée, et c’est l’inquiétude qui aujourd’hui domine. Pour autant, il ne faut pas céder au fatalisme. Car tant que des réponses radicales ne seront pas apportées à la question économique et sociale, il n’y aura pas de stabilité quels que soient ceux qui s’emparent des commandes du pouvoir. Ce qui veut dire que le potentiel de changement est toujours présent, que la gauche peut se ressaisir et œuvrer à changer la donne.

Mais si cela ne se fait pas, la région peut connaître une régression historique. L’histoire témoigne que la sortie du blocage d’une formation socio-économique ne se fait pas toujours de manière positive. Ainsi, la chute de l’Empire romain et le passage de l’Antiquité au féodalisme n’ont pas été un progrès, mais le début d’une longue nuit en Occident.

CT : Un acteur spécifique de la situation dans toute la région est représenté par les courants politiques qui se réclament de l’islam. Comment les analyser, la référence religieuse est-elle une clé possible ?

G. A. : La religion n’explique rien. La démarche essentialiste qui consiste à croire que les musulmans seraient voués à l’intégrisme de par leur religion est démentie par l’histoire.

Prenons l’exemple de l’Irak. Depuis l’occupation américaine, la majorité arabe du pays est totalement dominée par les forces intégristes, chiites et sunnites. Dans ce même pays, à la fin des années 1950, les partis dominants étaient des partis laïques, de gauche, y compris les communistes qui représentaient une force considérable, notamment dans le sud chiite.

Pour comprendre les bouleversements ayant abouti à la situation actuelle, il faut revenir sur l’histoire des dernières décennies. La région a connu après les indépendances le développement d’un nationalisme de gauche dans un contexte où le libéralisme était complètement discrédité parce que perçu comme lié aux puissances coloniales, avec des « bourgeoisies nationales » chétives confrontées à un anti-impérialisme exacerbé par le conflit israélo-palestinien. Se sont donc développés des courants nationalistes de gauche. S’opposant aux régimes légués par le colonialisme et à la domination impérialiste, ils ont connu leur apogée dans les années 1960. Mais ils se sont engagés ensuite dans une impasse : celle de régimes dictatoriaux, policiers, qui ont fini par être aussi abhorrés que les monarchies qu’ils avaient remplacées. Quant aux partis communistes, dont l’autorité était liée au prestige de l’URSS dans l’après-guerre, ils ont été handicapés par le soutien de Moscou à la création de l’État d’Israël et finirent par subir les effets de l’effondrement du stalinisme. Ainsi, par éliminations successives, le terrain est devenu vacant, aucune force de gauche n’étant capable de l’occuper.

Lors du tournant néolibéral des années 1970 et 1980, les régimes en place ont favorisé le développement des intégristes, jugeant qu’ils pouvaient jouer le rôle d’antidotes à la gauche, car susceptibles de capter et détourner le ressentiment populaire. Ils se sont en effet construits comme principale forme d’expression de la contestation populaire devenant une menace pour les régimes qui les avaient favorisés.

Reste que le soulèvement révolutionnaire les a pris de vitesse. Ce fut là le signe de leur essoufflement, résultant de leur incapacité, après plusieurs décennies d’opposition, à s’ériger comme prétendants au pouvoir. Ils n’avaient fait qu’osciller entre accommodements avec les régimes et actions terroristes à la marge.

Le soulèvement a donné lieu à l’émergence de directions issues de la nouvelle génération, une émergence facilitée par les nouvelles technologies et la rapidité de construction de réseaux qu’elles permettent, mais aussi avec toutes les limites de ces réseaux « virtuels » lorsqu’il s’agit d’agir sur des processus réels. En témoigne l’absence d’organisations progressistes en capacité d’agir sur le terrain avec une vision stratégique claire.

Dans ce contexte, les intégristes ont pu apparaître aux yeux de parties importantes des populations comme la solution. « L’islam est la solution », n’avaient-ils cessé de clamer durant des décennies.

Et c’est finalement une bonne chose que ces forces aient été mises à l’épreuve du pouvoir, ce qui a montré le caractère illusoire de leur discours et prouvé qu’ils ne disposaient d’aucune réponse originale aux problèmes fondamentaux qui sont d’ordre social. D’où leur faillite claire et rapide tant en Égypte qu’en Tunisie.

Ce serait pourtant une erreur d’en conclure qu’elles sont définitivement reléguées aux « poubelles de l’histoire ». Si la gauche ne se constitue pas en troisième pôle et reste prisonnière de son jeu de bascule actuel entre ancien régime et intégristes, ces derniers peuvent ré-émerger. De même qu’en Égypte les militaires ont mis récemment à profit l’échec des intégristes pour redorer leur blason, les Frères musulmans pourraient ré-émerger suite à l’échec assuré des militaires et capter de nouveau le mécontentement populaire, en tirant bénéfice de la répression dont ils sont aujourd’hui victimes. Bref, les intégristes ont subi un revers très sérieux, mais il ne doit pas amener à penser qu’ils sont définitivement hors-jeu. Tout dépend, encore une fois, de ce qui va se passer à gauche.

CT : En ce qui concerne la politique des puissances occidentales, et celle des États-Unis en particulier, différentes lectures sont proposées pour rendre compte de la diversité de leurs agissements : intervention hier en Libye, non-intervention aujourd’hui par rapport à la Syrie...

G. A. : La Libye et la Syrie ont toutes deux connu la guerre civile, mais il s’agit de cas différents. Pour ce qui est de la Libye, les puissances occidentales, connaissant l’isolement régional et international de Kadhafi et l’état de grande faiblesse des forces organisées dans l’opposition au régime, ont vu dans leur intervention une occasion de récupérer le processus et de s’emparer de ses commandes en l’appuyant militairement. Le processus révolutionnaire régional était alors trop fort pour que les puissances occidentales puissent s’y opposer frontalement. Au Bahreïn, c’est le royaume saoudien secondé par les autres monarchies du Golfe qui sont intervenus militairement pour empêcher la chute de la monarchie et réprimer le mouvement populaire. Les puissances occidentales n’avaient pas le moyen de le faire en Libye, ni d’ailleurs l’intention de soutenir Kadhafi. Les États-Unis, après la catastrophe avérée de l’occupation de l’Irak, étaient au plus bas de leur influence régionale depuis plus de vingt ans. L’alternative était de tenter de contrôler le processus de l’intérieur, la Libye pouvant servir à la récupération de l’ensemble d’un processus régional qui avait fortement embarrassé les gouvernements occidentaux. En France, le choix de Sarkozy fut révélateur : après s’être brûlé les doigts avec la Tunisie (on se souvient de l’offre d’aide répressive révélée par Alliot-Marie !), la Libye lui est apparue comme une opportunité pour restaurer son image, en jouant la carte de la démocratie et du soutien aux révolutionnaires, tout en visant à l’acquisition d’une position d’influence sur la direction du mouvement afin de l’orienter dans un sens favorable aux intérêts français. Il se trouve cependant que la rébellion libyenne a demandé une protection aérienne, mais en l’accompagnant d’un refus catégorique d’une intervention militaire au sol. Ce qui était bien le signe d’une défiance, au demeurant tout à fait fondée. Londres et Paris – Washington se montrant un peu plus sceptique et se mettant dans un retrait relatif – se crurent en mesure de dicter le cours des événements. L’insurrection de Tripoli, en mettant à bas le régime, a bousculé leurs calculs. Une situation chaotique s’en est trouvée ouverte du fait d’un démantèlement réel de l’État d’ancien régime, qui ne s’est pas produit en Tunisie ou en Égypte, et encore moins au Yémen. En l’absence d’une force organisée hégémonique, la situation libyenne échappe à tout contrôle. Pour les puissances occidentales, c’est un véritable fiasco.

En fait, elles ne voulaient pas d’un tel démantèlement, leur objectif ayant été d’obtenir que Kadhafi démissionne et passe le relais à son fils, Saïf al-Islam, lequel entretenait depuis des années des relations étroites avec les dirigeants occidentaux. Un jeu auquel Kadhafi a refusé de se prêter, et qui fut finalement réduit à néant par l’insurrection de Tripoli.

La Syrie présente un cas de figure autrement plus compliqué. Loin d’être isolé, le régime de Bachar al-Assad jouit du soutien déterminé de l’Iran, pour qui il est un allié stratégique crucial, ainsi que de l’appui résolu de la Russie, pour laquelle le conflit syrien a constitué une occasion de s’imposer de nouveau sur la scène internationale comme jamais depuis la fin de l’URSS.

Pour les gouvernements occidentaux, l’expérience libyenne a valeur de dissuasion au regard de toute nouvelle illusion de contrôler un processus en se limitant à des frappes à distance. Comme il était tout à fait exclu d’envoyer des troupes au sol dans le guêpier syrien, il n’était pas question, non plus, de répéter le scénario libyen et de prendre le risque de déboucher sur un chaos qui serait trop dangereux pour les intérêts occidentaux, et par trop déstabilisant pour l’ensemble de la région.

La position occidentale – celle de Washington au premier chef, mais il y a consensus occidental quelles que puissent être, par ailleurs, les surenchères verbales du côté de Paris – consiste à préserver l’État syrien, sa colonne vertébrale armée. Washington cherche à convaincre la Russie et l’Iran de faire pression sur le régime syrien pour dégager une solution de compromis. Le problème est qu’un compromis implique le départ d’Assad qui reste une condition sine qua non du côté de l’opposition syrienne, alors que, sur ce point, on peut constater aujourd’hui une disposition occidentale à transiger.

Quant aux monarchies du Golfe, elles ont convergé avec le régime syrien dans le renforcement des intégristes dans le camp de la rébellion au détriment des progressistes. Bachar Al Assad s’est créé l’ennemi dont il avait besoin en libérant des prisons nombre de djihadistes en juin 2011, au moment où il y jetait des milliers de militants progressistes du soulèvement. Pour les monarchies pétrolières, une révolution démocratique en Syrie représente un danger mortel, auquel elles s’efforcent d’opposer une alternative à référent islamique. Si le régime Assad n’était pas minoritaire sur le plan confessionnel, elles l’auraient certainement soutenu.

CT : Les oppositions existant entre l’Arabie saoudite et la Qatar ne sont pas évidentes à comprendre...

G. A. : Il est vrai qu’au-delà des rivalités traditionnelles, le comportement de l’émir du Qatar ne paraît pas pouvoir s’expliquer en fonction d’une grille d’interprétation matérialiste. La seule défense de leurs intérêts matériels devrait inciter les dirigeants d’un mini-État comme le Qatar à jouir tranquillement de l’énorme manne pétrolière dont ils disposent. Mais l’émir du Qatar – qui a récemment passé le relais à son fils – a développé de grandes ambitions politiques d’un coût fort élevé. Il a dépensé des sommes considérables afin de se doter d’une influence politique régionale, notamment en sponsorisant (j’utilise à dessein ce terme footballistique) les Frères musulmans après leur rupture avec le royaume saoudien, en créant la chaîne de télévision satellitaire Al Jazeera qui représente un puissant instrument politique, et en soutenant des forces comme le Hamas et le Hezbollah, tout en accueillant sur son territoire et en contribuant à financer la principale base de commandement militaire états-unienne dans la région... Renvoyer l’explication de ce jeu politique à la psychologie du personnage peut paraître déconcertant. Mais il faut prendre en compte l’importance démesurée que peut prendre le facteur individuel dans un contexte de pouvoir autocratique absolu bénéficiant d’une importante rente pétrolière... Après tout, qui pourrait fournir une explication matérialiste des lubies et nombreux zigzags d’un Kadhafi ?

Pour ce qui est des rapports entre le Qatar et le royaume saoudien, le divorce est survenu lorsque l’émir du Qatar s’est porté sponsor des Frères musulmans. Ceux-ci avaient été répudiés par les Saoudiens lors de la première guerre d’Irak, lorsqu’ils ont refusé de soutenir l’intervention états-unienne. Riyad attendait que les Frères viennent implorer leur pardon, mais l’émir du Qatar s’est porté acquéreur de l’équipe. Ceci a suscité la fureur des Saoudiens, accrue par le rôle de médiateur régional que tenta de jouer le Qatar, en entretenant de bons rapports avec l’Iran tout en nouant des relations directes avec Israël...

Avec les soulèvements arabes, l’émir du Qatar a pu croire que son heure de gloire avait sonné. Mais il a dû déchanter assez vite, compte tenu du ressentiment qui n’a pas tardé à se manifester à diverses occasions contre l’ingérence du Qatar, tant en Tunisie qu’en Libye et en Égypte.

CT : Même si le Liban ne s’inscrit pas directement dans le tableau des processus révolutionnaires que nous avons évoqués, l’actualité nous invite à en dire un mot : le Liban est-il condamné à basculer dans la situation de guerre civile que connaît la Syrie, dont il est si proche ?

G. A. : Cela peut paraître inévitable, mais dans le même temps on peut constater que cela n’a toujours pas eu lieu en dépit de tout. C’est dû au rapport des forces : la puissance militaire du Hezbollah n’a pas d’équivalent au Liban, ce qui veut dire qu’un affrontement engagé du côté sunnite serait suicidaire. De l’autre côté, le Hezbollah a déjà suffisamment à faire avec son intervention en Syrie et doit parer à la menace israélienne. Pour l’instant, c’est cet équilibre qui empêche l’explosion.

Propos recueillis par Francis Sitel. Publié dans Contretemps n°20.

Notes :

(1) Gilbert Achcar, Le Peuple veut. Une exploration radicale du soulèvement arabe. Sindbad/Actes Sud, 2013.

(2) « À un certain stade de leur développement, les forces productives matérielles de la société entrent en contradiction avec les rapports de production existants. […] De formes de développement des forces productives qu’ils étaient, ces rapports en deviennent des entraves. Alors s’ouvre une époque de révolution sociale. ». Karl Marx. Préface à la Critique de l’économie politique, 1859.

 

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