Le PCC, le Japon et la mer de Chine du Sud : une rétrospective

Nous publions ci-dessous la préface à l’édition japonaise de l’ouvrage d’Au Loong Yu, La Chine, un capitalisme bureaucratique. Forces et faiblesses. Cette édition paraît alors qu’un violent contentieux territorial oppose Pékin et Tokyo sur les îles Diaoyu (nom chinois) ou Senkaku (nom japonais). L’auteur explique aux lectrices et lecteurs de l’archipel nippon, pourquoi il faut aujourd’hui s’unir contre la prétention de l’un ou l’autre gouvernement à affirmer sa souveraineté sur de lointains îlots dépeuplés. Pourtant, lui-même, dans sa jeunesse, a « défendu les Diaoyu » pour des raisons d’abord nationalistes, puis internationalistes. 

Cette préface est l’occasion d’une revue historique des nationalismes chinois et d’une critique acerbe du chauvinisme de grande puissance manifesté aujourd’hui par le Parti communiste chinois à l’encontre, notamment, des pays d’Asie du Sud-Est.

Étayé par un sentiment nationaliste fruste, mon engagement initial dans le mouvement social remonte à 1971 (j’avais alors 14 ans) à l’occasion – coïncidence ! – de la campagne pour défendre les îles Diaoyu [Senkaku pour les Japonais]. Ma conscience nationale élémentaire avait commencé à se former quand j’étais beaucoup plus jeune, mais n’avait pas été nourrie durant ma scolarité : sous le règne colonial britannique, ce que j’ai appris de la Chine à l’école primaire se limitait pathétiquement à bien peu de choses, réductibles à l’histoire de deux icônes individuelles : Confucius et Sun Yat-sen. J’étais au courant des invasions japonaises en Chine continentale ou à Hongkong et du sentiment nationaliste qu’elles avaient suscité, mais je l'étais grâce aux souvenirs tranmis de bouche à oreille par les adultes de mon entourage. De temps en temps, mon père évoquait la « chute de Hongkong » entre les mains japonaises et en particulier une scène remontant à cette période – « un passant ayant négligé de le saluer, un soldat japonais a sorti sa baïonnette en un rien de temps et, dans un bruissement l’a plantée dans son dos, le tuant sur le coup. »

Mon histoire en défense des Diaoyu

La jeunesse radicalisée de ma génération s’est rapidement polarisée en deux courants principaux : nationaliste et gauche internationaliste. Pour la plupart, ces jeunes s’identifiaient au premier, soutenant souvent de façon inconditionnelle la « tendance Guo Cui », un front du Parti communiste chinois (PCC). À l’époque déjà, les nationalistes pro-Kuomintang (KMT, ou Guomindang) étaient marginalisés. Les jeunes attirés par des idéaux libéraux, qui éprouvaient beaucoup d’empathie pour les résistants au bas de la pyramide sociale, constituaient un courant distinct, mais ils évitaient alors toute action politique, aussi bien contre le gouvernement que contre le PCC.

Après avoir observé et mûrement réfléchi un couple d’années, j’en suis arrivé à adopter une position socialiste, puis à rejoindre un groupe trotskiste. Nous étions en 1976 et je n’étais plus attiré par le nationalisme. À chaque fois que je lisais un texte sur la résistance anti-japonaise à l'époque du Kuomintang, je ne pouvais m’empêcher de disséquer la conception d’ensemble du nationalisme. Une chanson populaire satirique de cette époque touchait droit dans le mille : « Alors que sur la ligne de front on souffre de la faim, certains se gavent à l’arrière » ; elle visait les « gros lards » et, derrière l’image d’Épinal d’une « communauté nationale homogène » , elle démasquait les disparités et polarités sociales plus flagrantes que jamais. Quelle que soit l'importance de la question de l’indépendance nationale, ne résoudre qu'elle, sans toucher au système, ne mènerait pas loin : les classes privilégiées du groupe national se trouveraient en position favorable pour exploiter et opprimer leurs concitoyens. Telle était la réalité de la Chine sous le KMT.

Même si situation n’était pas aussi mauvaise dans la Chine de Mao, on ne peut se contenter de balayer sous le tapis les inégalités sociales de cette période : certes, elles étaient moindres qu’à l’époque du KMT, mais n’étaient pas insignifiantes. De plus, à moins de faire sienne l’approche des maoïstes en ne s’attachant qu’à l’économie et pas à la politique, en fermant les yeux sur la dictature du parti unique - à savoir une violation grossière de l’égalité politique la plus élémentaire - , ne doit-on pas admettre que cette polarisation flagrante entre les gouvernants et leurs sujets restait fort vivace dans la nouvelle « nation chinoise » de Mao ?

Quoi qu’il en soit, je continuais à défendre les îles Diaoyu. Cette position n’était plus fondée sur le nationalisme, mais sur l’internationalisme. À l’époque la Chine venait de rompre avec son héritage semi-colonial dans la foulée d’une révolution par en bas – menée par les classes laborieuses –, alors que le Japon était un pays impérialiste qui visait à la « contenir », main dans la main avec les États-Unis. Certes, le régime du PCC n’était pas aussi socialiste qu’il le prétendait (sous son règne la Chine n’était certainement pas un pays socialiste, ni même en transition au socialisme). Mais il était anti-impérialiste, quelles que soient les limites de ce que cela signifiait, et était une force progressiste comparée au Japon. De plus, il fallait condamner tout ce qui permettait d’étendre les gains territoriaux et la base de l’impérialisme, telle que l’occupation par le Japon des Diaoyu. Voici pourquoi, avec d’autres camarades, nous avons continué à défendre ces dernières. L’inégalité des rapports de forces entre les deux camps était un autre point à prendre en considération : la puissante alliance nippo-américaine contre une faible Chine. Le cadre moral applicable aux relations entre nations coïncide sur cette question avec celui qui guide les relations humaines : à savoir se ranger du côté du faible pour faire face à la brute.

Aujourd’hui je ne défends plus les Diaoyu. Les considérations mentionnées ci-dessus n’existent plus. Non seulement la Chine n’est à ce jour ni anticapitaliste ni anti-impérialiste, elle est de fait revenu au capitalisme – et qui plus est à l’une de ses variétés les plus méprisables. Avec le PCC pour noyau, le capital bureaucratique chinois prospère et se gave aux cruels dépens du peuple chinois. Tout en prétendant défendre l’intérêt national et afin d’entrer dans l’Organisation mondiale du commerce (OMC), il s’est, sans aucun scrupule, attaqué aux moyens d’existence de la population rurale. Il a mis l’économie des campagnes en banqueroute, marginalisé 250 millions de ruraux sans ressources et les a forcés à chercher un travail salarié dans les centres urbains. Chaque fois que ces migrants de l’intérieur tentaient de se mobiliser pour leurs droits et leurs libertés, le PCC leur opposait les forces de répression étatiques, afin de leur régler leur compte pour défendre les capitalistes privés (qui incluent une bonne part de capital étranger) et assurer le bon fonctionnement du système d’exploitation. Si, au cours de ce processus, le PCC avait refusé de danser un tango avec l’impérialisme américain, la constitution de la Chine en atelier global du monde n’aurait pas été possible. Le régime n’a eu aucun scrupule à vendre les ressources naturelles du pays, ni – au sens figuré du terme – à en vendre les populations appauvries. C'est ainsi qu'il a amassé d’énormes recettes en devises.

Graduellement, la Chine n’est pas seulement devenue le principal exportateur mondial de marchandises, elle a aussi commencé à gagner une suprématie similaire dans l’exportation de capitaux. La « saga » de la montée en force du capital chinois a inauguré son deuxième chapitre : il jette ses tentacules économiques sur le globe comme toutes les multinationales le font, ciblant en particulier les pays sous-développés, perpétuant le colonialisme économique. Les travailleurs de ces contrées ont été exploités et leur environnement ravagé. Au Pérou, la Shougang/Capital Steel Corporation a réprimé ses salariés du fait de leur militantisme syndical, ce qui a provoqué de nombreuses grèves - les ouvriers refusant de plier face aux attaques de leur direction. En Birmanie, les habitants ont dénoncé la pollution provoquée par la compagnie minière chinoise Wanbao. Dans le principal port de Grèce, la COSCO (China Ocean Shipping Company) a brutalement licencié une bonne partie des employés après avoir acquis une part de la propriété du Pirée. Pour récompenser COSCO de cette audacieuse mesure, le gouvernement grec lui a offert une part encore plus grande des docks. Les syndicats maritimes des salariés de 16 pays ont publié, le 16 mars 2014, une déclaration commune condamnant cette décision.

Quand, voilà trois décennies, la Chine s’est engagée dans la voie du retour au capitalisme, les économies chinoises et japonaises étaient plus complémentaires que concurrentes. Mais, maintenant, la Chine grimpe peu à peu l’échelle technologique, elle est devenue la principale exportatrice de capitaux : les deux pays ne font plus la paire, ils deviennent rivaux, particulièrement en Asie. Cette évolution constitue le cadre d’ensemble du conflit opposant les deux gouvernements sur la question des Diaoyu/Senkaku, lequel n’est qu’un aspect de l’expansion hégémonique de ces deux puissances qui n’apportera aux populations laborieuses d’Asie que des malheurs, quelle que soit celle qui prendra le dessus.

Le scénario séculaire d’une Chine faible fixant des yeux un Japon fort a finalement laissé place à une situation d’hostilité plus équilibrée entre les deux puissances. En conséquence, dans le présent contexte, les mouvements populaires n’ont plus besoin d’intervenir pour donner un coup de main au plus faible face à la brute.

Le peuple chinois garde une mémoire vivace de la résistance à l’invasion nippone, comme en témoigne le contenu anti-japonais de l’hymne national. Cependant, la Chine étant devenue une puissance majeure, nous devons comprendre que nous ne risquons plus d’être victimes d’une nouvelle invasion. Les ennemis les plus menaçants de la Chine ne viennent plus de l'extérieur : ce sont les maux jumelés d’une dictature bureaucratique vicieuse et du capitalisme bureaucratique. De même, si l’on pouvait dire que le nationalisme chinois sous l’occupation japonaise était progressiste dans son contenu social, le nationalisme chinois d’aujourd’hui ne peut avoir qu’un caractère social réactionnaire, et n’a pour avenir que le chauvinisme grand Han.

La politique étrangère du PCC après sa reconversion capitaliste

Je ne défends plus les Diaoyu. Sans même parler d’engager une guerre, je veux dire par là que je ne soutiens pas les actions menées par la Chine, en tant qu'Etat, pour défendre les Diaoyu. Je ne soutiendrai pas davantage les personnes qui interviendraient en ce sens. Agir autrement ne ferait que jeter de l’huile sur le feu. Cela ne veut pas dire pour autant que je soutiens la poursuite de l’occupation par le Japon des Diaoyu. Un auteur japonais de gauche qui la refuse présente ainsi sa position : « Nous avons toujours rejeté la prétention du Japon à la souveraineté sur les “Senkaku“, nous fondant sur le fait que l’occupation nippone de ces îles est inextricablement liée à la colonisation de Taïwan, suite à la première guerre sino-japonaise de 1894-1945. Même le droit international ne saurait reconnaître comme légitime un tel acte de guerre. » Avec l’arrivée au pouvoir de Shinzo Abe, le gouvernement japonais s’avère le plus réactionnaire depuis de longues années, comme l’illustre sa politique militariste visant à autoriser les forces armées à s’engager dans une « autodéfense collective » [au nom de la défense de ses alliés]. Nous ne pouvons laisser ce gouvernement de droite l'emporter sur la question des Diaoyu/Senkaku.

En toute justice, il faut reconnaître que le gouvernement nippon porte la responsabilité majeure dans l’escalade récente du conflit Diaoyu/Senkaku. Depuis longtemps, la politique du PCC était de ne pas réveiller le chat qui dort. Tokyo a unilatéralement violé ce consensus vieux de plusieurs décennies en nationalisant la propriété de ces îles.

Même si le PCC n’a pas provoqué le dernier round du conflit, rien ne permet de croire qu’il pourrait, lors des prochaines tensions, agir dans le meilleur intérêt des peuples. En conséquence, la population en Chine, à Hongkong et Taïwan ne devrait pas poursuivre ses actions en défense de Diaoyu. Mieux, sans perdre une minute, elle devrait forger une alliance avec le peuple japonais en vue de construire un mouvement populaire pour la paix entre les deux nations, et pour s’opposer à toute initiative militariste que leurs gouvernements pourraient prendre sur cette question.

Il y a une vingtaine d’années, un militant culturel anarchiste à Hongkong faisait remarquer que les îles Diaoyu devraient appartenir aux poissons (en chinois yu signifie poisson, et la signification littérale de Diaoyu est « plateforme de pêche »). Si à l’époque cette proposition n’était pas très convaincante, elle devrait l’être bien davantage aujourd’hui. Pourquoi ne pas faire des Diaoyu et de leurs environs une zone maritime protégée ? Nous ne devrions en aucun cas consentir à ce que les dirigeants des deux pays laissent dégénérer la situation en confrontation militaire sur les îles, a fortiori d’engager cette confrontation en notre nom.

Si, sur la question des Diaoyu, la position du PCC était plutôt modérée (mise en veilleuse de la question de la souveraineté), celle qu'il défend en mer de Chine du Sud est bien plus arrogante. Déclarant faire sienne la « ligne en neuf traits » tracée à l’époque de la République de Chine, sous le règne du KMT, il a considérablement étendu ses revendications maritimes, et soulevé la protestation de nombreux pays. Contrairement à sa politique vis-à-vis du Japon, proposant de mettre le contentieux en attente, le PCC a de plus en plus souvent recouru à des actions armées pour imposer ses vues en mer de Chine du Sud. 

Je ne suis pas un expert en droit international et ne saurais discuter sur ce plan de la question. Je voudrais plutôt revenir sur les proclamations nationalistes initiales du PCC, selon lesquelles il « ne cèdera ne serait-ce qu’un pouce du territoire sacré du pays ». C’est un non-sens. Le PCC a négocié à maintes et maintes reprises les frontières avec ses voisins durant ses presque sept décennies au pouvoir. A-t-il toujours affirmé faire siens tous les territoires hérités de la dynastie Qing ou de la République de Chine ? Évidemment non. Et comme l'ont rappelé Shen Zhihua et Dong Jie, ce ne fut certainement pas le cas lors de l’accord avec la Corée du Nord, après la fondation de la République populaire de Chine : « Durant cette période, la direction centrale du PCC a progressivement défini les principes devant guider sa démarche concernant les frontières du pays. 

Premièrement, il mènerait une politique étrangère pacifique dans le cadre de laquelle les désaccords frontaliers seraient résolus par des négociations et qu’il ne recourrait pas à des actions armées pour modifier le statu quo. Deuxièmement, les archives sur les négociations frontalières du temps de la fin de la dynastie Qing, du gouvernement de Beiyang et celui du KMT pourraient constituer la base légale des négociations à venir ; trois principes doivent être suivis en étudiant les archives historiques – les faits historiques doivent être reconnus ; sans se couper de l’histoire, les développements historiques doivent être identifiés ; la façon d’aborder l’histoire doit prendre en considération les circonstances présentes et la politique actuelle de la nation. Troisièmement, concernant la question des frontières de la Chine avec ses pays voisins, “celles qui ont été précisées lors d’accords anciens devraient être traitées en accord avec les principes généraux du droit international“… Mais dans son traitement, il y a un couple d’années de la frontière sino-coréenne, la Chine ne semble pas avoir adhéré aux principes généraux du droit international, à savoir engager les négociations sur la base du traité de 1909. À la place, la Chine a renoncé à une zone importante où se trouve la source du fleuve Tumen et a plus ou moins accepté le tracé frontalier demandé par la Corée du Nord. Ainsi, le lac Céleste et 98 km2 de terres, à l'origine entièrement chinois, sont devenus pour 54% propriété nord-coréenne, la part de la Chine tombant à 46%. Concernant les territoires dans la région de la source du fleuve Tumen, la surface cédée par la Chine se monte en gros à 1200 km2 suite aux concessions consenties depuis l’accord de Kando en 1909 jusqu’au traité frontalier sino-coréen de 1962, tel que l’on peut l’estimer en comparant les cartes anciennes et modernes. »

Dans China’s Search for Security, Andrew Nathan et Andrew Scobell notent que « tout le territoire de la Chine n’a pas été non-négociable. Au fil des ans, Pékin a donné 1.3 million de miles carrés revendiqués par la Corée du Nord, le Laos, la Birmanie, le Pakistan, le Tadjikistan, le Kirghizistan, la Russie et d’autres États en vue de résoudre des conflits frontaliers »

Le chauvinisme de grande nation du PCC

En matière de frontières, le PCC ne s’est donc jamais appuyé sur un principe unique (ses territoires proclamés) pour guider ses négociations. Pas plus qu’il n’a respecté cette prétendue ligne de ne céder aucun «  pouce de son territoire ». Il a, en revanche, évalué politiquement ses relations avec les nations concernées, sous-pesé les rapports de forces relatifs, ainsi que les « politiques fondamentales guidant l’action du parti » à un instant donné. Aujourd'hui, la Chine est particulièrement arrogante en mer de Chine du Sud parce qu’elle s’oppose à de petits pays du Sud-est asiatique. Facteur non moins important : les « politiques fondamentales guidant l’action du parti » ont profondément changé depuis la reconversion au capitalisme. De 1949, quand le parti prend le pouvoir, jusqu’au début des années 1970, la rhétorique révolutionnaire et anticapitaliste était de mise pour le PCC et parfois il l'exagérait. Non seulement cela bridait le chauvinisme dans le PCC, mais, dans une certaine mesure, cela faisait parfois apparaître ce parti comme internationaliste. Quand, en ces temps-là, Mao Zedong et Zhou Enlai rencontraient des dirigeants asiatiques, ils s’excusaient invariablement pour les invasions commises sur leurs terres par d’anciennes dynasties chinoises. En ce qui concerne la Corée du Nord, en1958, Mao a dit à Kim Il Sung : « Historiquement, la Chine n’avait pas bien traité la Corée et en conséquence nos ancêtres avaient une dette envers les vôtres… Vos ancêtres disaient que votre frontière [avec la Chine] longeait la rivière Liao. Mais voyez-vous, vous avez été poussé [traductrice : plus à l’est] sur la rivière Yalu. »

Or, aujourd’hui, les médias officiels martèlent inlassablement une propagande selon laquelle « la Chine a toujours été un pays épris de paix au long de son histoire ancienne et n’a jamais envahi un autre pays », ou encore que «(ce) bout de territoire a toujours appartenu à la Chine depuis des temps immémoriaux ». A l'époque de Deng Xiaoping, le pouvoir exprimait sa politique étrangère par ce slogan : « cacher son talent et gagner du temps » suggérait ainsi mettre aussi en veilleuse les contentieux en mer de Chine du Sud. Mais, l’actuel gouvernement Xi Jinping se fait de plus en plus arrogant, particulièrement à l’égard de ses petits voisins d’Asie du Sud-Est. Il mesure fort bien la puissance croissante de la Chine et sait combien une menace extérieure permet de détourner l’attention de contradictions montantes sur le front intérieur.

Pourquoi un tel changement ? La révision du caractère de classe du PCC a constitué une mutation qualitative qui en a généré d'autres, de la part du parti, tant sur le plan idéologique que dans l’arène matérielle. La politique étrangère d’un pays est en règle générale une extension de sa politique intérieure, et la politique intérieure est pour l’essentiel au service d’intérêts de classe. Si le caractère de classe d’un régime est lui-même « retourné », les politiques intérieures ou étrangères peuvent difficilement rester les mêmes. Alors que la Chine sous Mao visait « l’autosuffisance », elle a été, durant l’ère post-Deng, profondément immergée dans le capitalisme global. Pour soutenir son rôle d’atelier du monde, de « boîte à sueur », et pour accaparer plus de devises étrangères, le pays est devenu dépendant des importations pour la moitié de ses besoins pétroliers, de même que pour des matières premières de toutes sortes, alors que sa croissance tient pour moitié des exportations. Aujourd’hui, la Chine est même devenue l’un des grands exportateurs de capitaux. L'expansion économique conduit inévitablement à l’expansion politique et militaire ; et cette logique constitue la raison fondamentale pour laquelle le PCC est désormais toujours plus infesté par le chauvinisme de grande nation.

Plutôt que de recourir à la violence, un pays devrait faire tout son possible pour fixer le tracé précis de ses frontières par des moyens amicaux et pacifiques, d’autant plus quand ces frontières concernent des îles lointaines, à des centaines ou milliers de kilomètres au large de ses côtes principales. Une solution impliquant quelques concessions est toujours possible et est évidemment préférable quand le pays voisin est beaucoup plus petit que le sien. Une formule telle que « ne pas céder ne serait-ce qu’un pouce de son territoire » n’a pas de sens, sinon pourquoi parler de négociation ? Enfin, si dans le passé le pays a pu renoncer à des milliers de li (1 li = 0,5 km) de son territoire, et qu'aujourd’hui il ne peut donner un seul « pouce », cela signifie juste que ses dirigeants ont connu un changement qualitatif et qu'ils pensent avoir le droit de mener une opération militaire pour « donner une leçon » à des voisins plus petits.

La Chine de Mao, quelles que soient ses limites, avait gagné le respect des mouvements ouvriers, paysans et anti-impérialistes dans un grand nombre de pays ; tandis qu’aujourd’hui il est courant de voir des gens du peuple, de l'Afrique à l’Asie, dénoncer le capital chinois et l'enjoindre à « retourner d’où il vient ». Plus inquiétante encore est la propension du PCC à piétiner tout type d’opposition, en particulier venant des classes laborieuses. Du coup, il est difficile aux yeux des travailleurs d’autres pays de faire la différence entre les gouvernants du PCC et le peuple chinois, de voir qu’il ne s’agit pas d’une seule et même chose.

Que les peuples chinois et japonais unissent leurs forces afin de forger entre les deux nations un mouvement populaire pour la paix

De toute évidence, la nation chinoise sous le règne du PCC n'est pas une communauté homogène partageant les mêmes intérêts. Cette nation comprend en fait deux « groupes nationaux » opposés, les 1% au sommet et les 99% restants. La première de ces « nations » est despotique, sans vergogne et avide ; l’intérêt de son propre pays est le cadet de ses soucis. C’est pourquoi bon nombre de membres des couches dirigeantes ont probablement de discrets comptes bancaires à l’étranger, bien fournis, pour leurs familles ou pour s’offrir des gâteries, par exemple quand ils migrent outre-mer. La seconde « nation » est opprimée, réprimée, exploitée et trompée. Selon une enquête menée par le site Internet NetEast.com en 2006, 64% des Chinois interrogés souhaitaient âprement « ne pas être à nouveau un Chinois dans leur prochaine vie », et pour la plupart expliquaient que « l’on gagne fort peu de respect à être Chinois ». Nous souhaitons que, lorsque les peuples d’autres pays se lèvent et dénoncent le mal que leur inflige le capital chinois, ils prennent soin de ne pas faire subir des dommages collatéraux aux innocents. A ce sujet, je pense notamment aux attaques indiscriminées contre des Chinois au Vietnam en mai 2014.

De même, le peuple chinois doit réaliser qu’il y a en fait « deux Japon » – un Japon des conglomérats (zaibatsu), des magnats de la finance et des hauts bureaucrates et un « Japon » des classes laborieuses. C’est le premier « Japon » qui devrait être rendu responsable des guerres d’agression et de l’expansionnisme économique, alors que le second « Japon » m’a toujours donné chaud au cœur. De nombreux groupes progressistes et de gauche au Japon se sont des années durant opposés comme il le pouvaient à leur impérialisme, y compris la volonté de leur gouvernement d’autoriser ses forces armées à s’engager dans une soi-disant autodéfense collective. À l’époque où nous défendions encore les Diaoyu, nous avons reçu le soutien solidaire de la revue Bridge. Des militants syndicaux ont manifesté concrètement leur internationalisme : en novembre 2010, j’ai participé à « l’Offensive générale pour les Droits de Tokyo Est » menée par le Zenrokyo/Conseil national des syndicats. L’une des luttes soutenues part cette mobilisation concernait les salaires de retard et indemnités impayées de cinq « stagiaires » chinois.

J’ai eu la chance, cette dernière décennie, de pouvoir parler à des amis de divers mouvements en Europe, aux États-Unis et ailleurs, partageant un esprit internationaliste désintéressé. L’adage de Karl Marx « Prolétaires de tous pays unissez-vous ! » n’a rien perdu de son actualité.

Au Loong Yu, le 7 juillet 2014. Publié dans le numéro 23 de Contretemps.

Traduit de l’original chinois en anglais par Eva To (traduction revue par l’auteur), puis de l’anglais en français par Pierre Rousset.

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