Le populisme de gauche, un oxymore dangereux

Ce texte a été écrit en vue d’un débat sur la question du populisme qui a été introduit à partir des interventions et des contributions de Christophe Ventura et Roger Martelli.

L’emploi du mot populisme a une fonction dans le débat public. De la part des classes dominantes et de leurs idéologues, il s’agit de stigmatiser ainsi toute proposition et toute attitude en rupture avec « le cercle de la raison » défini comme la combinaison du marché capitaliste et de la démocratie libérale. Comme le dit à juste titre Christophe Ventura dans son texte1, « Démagogie, manipulation des masses et des esprits, irresponsabilité, dangerosité antidémocratique sont devenus les maîtres mots associés au ‘‘populisme’’ ». Tout rejet des pratiques et orientations dominantes est ainsi d’emblée disqualifié par l’emploi de ce mot. Il pourrait donc être tentant de le reprendre à notre compte pour en faire un étendard. Il faut pourtant résister à cette tentation.

Si notre objectif doit être, comme le dit Christophe, de « contribuer à l’élargissement des frontières et du périmètre d’intervention de la démocratie face aux agents économiques et financiers et de réinstaller le ‘‘demos’’ dans le processus de décision », en quoi l’emploi du terme populiste est-il utile ? Ne risque-t-il pas au contraire d’être porteur de confusion puisque, dans le discours dominant, le populisme permet de faire l’amalgame entre des forces politiques qui vont de l’extrême droite à la gauche radicale ? Christophe lui-même reprend d’ailleurs à sa manière ce type de discours puisque pour lui « le ‘‘populisme’’ n’est, en soi, ni de gauche ou de droite a priori, ni réactionnaire ou progressiste ». Il serait le vecteur d’une opposition entre le peuple et « l’élitocratie ». Roger Martelli, dans sa réponse à Chantal Mouffe2, a raison de dénoncer les pièges du ‘‘eux’’ et du ‘‘nous’’, profil politique qui ne porte aucun projet politique de transformation progressiste de la société. Mais surtout, se centrant sur la désignation de l’ennemi (Chantal Mouffe est une grande admiratrice de Carl Schmidt), une telle orientation peut facilement, comme l’indique Roger, être tournée, non vers une élite lointaine, mais vers celui qui « est au-dessous de soi… L’ennemi le plus commode, c’est en fait plutôt le plus proche3 ».

Pour Christophe, le populisme « est avant toute chose l’expression d’une disponibilité nouvelle pour la politique dans la société (…) un processus de régénération du politique en soi ». Il permettrait ainsi de mobiliser les passions populaires en forgeant des identités collectives à partir de demandes sociales qui ne sont plus aujourd’hui prises en charge. Mais, au-delà de l’emploi du mot populisme, Christophe ne nous dit jamais par quel processus cette perspective pourrait se réaliser. Et c’est le grand absent de son texte. En effet, le populisme se distingue d’autres processus politiques par le fait qu’il renvoie à un mode d’être de la politique basé sur le rapport direct entre un chef charismatique (en général un homme) et un peuple, ou plus exactement le peuple s’incarne dans cet homme. Vouloir « construire une volonté commune parmi des groupes sociaux et des individus séparés au départ » se fait dans le populisme par l’intermédiaire du chef. Le peuple, comme volonté commune, n’existe qu’à travers l’homme providentiel.

Le paradoxe de cette affaire est que le populisme, qui critique la représentation parlementaire, ne fait que pousser à l’extrême la logique de la représentation. Le peuple n’a pas d’existence par lui même, il n’existe que par ses représentants expliquait déjà Sieyes dans Qu’est-ce que le Tiers Etat ?, reprenant ainsi sur ce point ce que disait Hobbes auparavant. Dans la perspective populiste, l’homme providentiel construit ainsi le peuple comme une entité politique homogène à travers lui-même. L’incarnation poussée à sa limite. Le populisme est donc un autoritarisme. La « radicalisation de la démocratie », à laquelle Christophe fait référence, supposerait d’œuvrer pour construire des institutions qui permettent à toutes et à tous de participer à tout pouvoir existant dans la société. C’est affirmer le droit pour toutes et tous d’être partie prenante de la prise de décision, principe qui s’oppose à la démarche plébiscitaire que porte le populisme. Ce n’est donc pas simplement par un effet de circonstances que les forces populistes sont nationalistes et de droite extrême. Il y a un lien entre la démarche autoritaire du populisme et le contenu politique des propositions avancées et on voit mal comment la valorisation du chef et le mythe d’un peuple homogène pourraient être retournés pour servir une perspective émancipatrice. La France a d’ailleurs une longue tradition d’hommes providentiels avec les deux Bonaparte, Boulanger, Pétain, De Gaulle et les époques de désarroi où les repères tendent à s’effacer sont propices en la matière. Il est certain que la situation actuelle s’y prête. Raison de plus pour veiller à ne pas y succomber.

Au-delà, dans son débat avec Chantal Mouffe, Roger reprend l’idée que « si les catégories populaires existent concrètement, le peuple n’existe pas : il est à construire politiquement ». Pour Christophe, le moyen pour ce faire, c’est le populisme ; pour Roger, « C’est le projet qu’il porte qui ‘‘constitue’’ le peuple ». Mais les deux partagent la même idée : le peuple comme sujet révolutionnaire doit être construit, le chef dans un cas, le projet dans l’autre. Mais dans ce dernier cas, qui élabore le projet ? Il faut remarquer que dans ce débat, le mot « peuple » a remplacé « prolétariat » ou « classe ouvrière » sans qu’en aucune façon la perspective ne change. Ainsi nous dit Roger « le peuple est divisé et désorienté ». Remplaçons « peuple » par « prolétariat » et nous avons la justification classique de la nécessité du parti d’avant-garde. Force est pourtant de constater que cette réponse a fait long feu.

Il nous faut donc changer de perspective et interroger la notion même de sujet révolutionnaire. Il y a une multiplicité d’oppressions qui ne peuvent se réduire à la seule opposition capital/travail, même si cette dernière reste cruciale. De plus, la domination du capital ne se réduit pas à la sphère des rapports de production, mais vise la société tout entière. Une même personne peut à la fois être exploitée par le capital, opprimée par d’autres exploités ou en opprimer d’autres et prise dans des configurations discriminantes (la fameuse intersectionnalité). Dans le combat émancipateur, des orientations et des pratiques différentes peuvent tout à fait cohabiter, des voies multiples être explorées, des terrains disparates occupés. Lutter par exemple pour le développement du commerce équitable, les droits des femmes, l'abolition de la dette, les taxes globales, les droits sociaux, les normes écologiques… n'est pas en général le fait des mêmes acteurs, mais peuvent participer d'un « mouvement réel qui abolit l'état actuel des choses » selon la belle définition que Marx donnait du communisme dans L’idéologie allemande.

Il nous faut donc faire le deuil d’un sujet révolutionnaire, quelle que soit l’appellation que nous lui donnons. Remplacer « classe ouvrière » par « peuple », dans un pays où le salariat forme l’énorme majorité de la population, n’a de sens que si nous prenons en compte le fait qu’un mouvement d’émancipation ne peut donc être que « non classiste » et hétérogène, ce qui pose des problèmes stratégiques inédits : comment construire une cohérence stratégique si aucun acteur particulier (le prolétariat, le parti…) ne peut la donner a priori ? ; comment construire un projet d’émancipation qui tienne compte de la multiplicité croisée des oppressions ? ; quel rôle pour une organisation politique ?... Nous n’avons certainement pas les réponses à toutes ces questions. Mais le pire dans cette situation est la tentation d’un raccourci qui en général rallonge le chemin… et le « populisme de gauche » en est un.

Pierre Khalfa – octobre 2016.

1 Christophe Ventura, Un autre populisme est possible, http://www.medelu.org/Un-autre-populisme-est-possible. Sauf précision contraire, les citations sont issues de ce texte.

2 Roger Martelli, Penser le populisme, http://www.regards.fr/web/article/penser-le-populisme.

3 Roger Martelli, id.

 

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