Le projet El Khomri ne ferait « qu’aggraver la crise économique »

Que les choses soient bien claires. La loi El Khomri comme la loi Macron qui l’a précédée n’ont rien à voir avec l’efficacité économique. L’une et l’autre ont comme objectif de faire baisser les coûts, en particulier le prix du travail, pour restaurer les marges des entreprises et prétendent ainsi relancer l’activité. Elles sont en cela parfaitement cohérentes avec les pactes de compétitivité et de responsabilité qui ont apporté plus de 30 milliards d’euros aux entreprises depuis 2013, sous forme d’exonération de cotisations sociales et de crédit d’impôts en sus de la levée de diverses contraintes réglementaires.

Cette politique de l’offre est réclamée inlassablement par le Conseil européen et la Commission dans le cadre de la coordination des politiques économiques. Injuste et inefficace, elle se situe sans ambiguïté du côté du libéralisme et illustre l’aporie du projet européen en ce début de XXIe siècle.

En Allemagne d’abord, puis avec une brutalité extrême en Europe du Sud et maintenant en France, les pays européens sont engagés dans une grande restructuration de leurs économies sous l’appellation de réformes structurelles : la fin du modèle social européen, comme l’a résumé Mario Draghi. Ces politiques censées favoriser la croissance ont échoué, faisant du Vieux Continent la lanterne rouge de l’économie mondiale.

Drames humains et immense gaspillage

Selon Eurostat, l’institut européen de la statistique, 47 millions d’individus sont au chômage ou en situation de sous-emploi dans l’Union européenne (EU). Derrière ces chiffres se nouent des drames humains et un immense gaspillage puisque ces personnes comptent parmi les mieux formées et les plus productives du monde.

Le gouvernement, le patronat et les autorités européennes répètent à l’envi que seules les réformes structurelles sont à même de créer des emplois. C’est tout simplement faux. L’ancien secrétaire au Trésor américain Lawrence Summers le rappelait sans détour dans la prestigieuse American Economic Review. Il n’existe aucun argument théorique ou empirique à l’appui de cette thèse. « Les réformes structurelles ont été essayées depuis de nombreuses années en Europe. Or cette région est sur le point d’entrer dans une troisième récession. Et rien n’indique que les réformes arrangent les choses. En effet, si l’offre augmente sans un accroissement concomitant de la demande, les pressions déflationnistes s’intensifient. Et davantage de déflation, ce sont des taux d’intérêt réels plus élevés, moins de demande et davantage de déflation… » En clair, tenter de restaurer la croissance en diminuant les coûts dans une situation de baisse des prix latente ne fait qu’aggraver les choses.

La seule rationalité de cette politique est une logique nationaliste de compétitivité selon laquelle les gains économiques ne peuvent se faire qu’au détriment des voisins. L’Europe, loin d’être un rempart contre les nationalismes, les nourrit en promouvant des réformes structurelles qui opposent les peuples les uns par rapport aux autres.

Dans les années 2000, l’Allemagne a cassé les négociations collectives de branches, entraînant la stagnation des salaires et la multiplication des travailleurs pauvres. Elle a réussi à sauver ses emplois, au prix d’un grand bond en arrière social et de gigantesques déséquilibres commerciaux qui ont conduit à la crise européenne que l’on sait. L’Espagne, passée à la moulinette régressive des réformes structurelles, amorce un timide redressement en taillant des croupières aux entreprises françaises.

Les salariés à chaque fois perdants

L’Hexagone décide à son tour d’accélérer sur la voie de la flexibilité. Dans ce jeu à somme nulle, il s’agit toujours de reprendre des parts de marché aux autres. Les salariés sont à chaque fois perdants, l’embellie passagère ici ou là sabote l’activité ailleurs, tandis que la stagnation économique enkyste un peu plus la région dans son ensemble.

On comprend que le patronat, tout à la joie de voir ses fantasmes les plus fous se réaliser, reste aveugle à la catastrophe macroéconomique en cours. Le gouvernement n’a pas cette excuse. Il a devant lui des défis écologiques et technologiques immenses, mais préfère s’abandonner à la déraison de la profitabilité à courte vue et de l’obéissance européenne.

Ce ne sont pourtant pas les pistes de travail qui manquent : une politique d’investissement public dans la transition énergétique, un soutien direct à la création d’emplois utiles, des mesures audacieuses pour développer et protéger les communs non marchands, un contrôle resserré sur le système financier et une fiscalité authentiquement redistributive…

Toutes ces propositions ont été mises en débat ces dernières années, sans jamais recevoir le moindre écho, le pouvoir préférant les sirènes autoritaires d’une idéologie en faillite à l’argumentation rigoureuse du débat démocratique.

Cédric Durand (Économiste à l’université Paris-XIII) et Razmig Keucheyan (Sociologue à l’université Paris-IV). Tribune publiée sur Le Monde.fr

Article