Le projet Macron = aimer le capitalisme

Comment définir le candidat Macron, maintenant qu’il a tout dévoilé ? Libéral certainement ; démocrate aussi ; de droite oui, mais pas à la Fillon, ni Le Pen. Ce n’est pas une brute : il suffit de voire sa photo quand il fait son discours programmatique attendu : il regarde vers le ciel avec sa cravate bleue et ses yeux bleus. Il veut qu’on l’aime et il veut nous faire aimer le capitalisme.

On sait d’où il vient. Il est d’abord le révélateur du quinquennat Hollande, ou sa vérité ultime. Révélateur au sens où, autrefois, on plongeait une photo dans le bain de révélateur, et l’image vraie apparaissait. Il dit ce que Hollande n’a pas voulu ou su dire. Par exemple quand Macron disait aux jeunes qu’ils devraient rêver d’être milliardaires. Pourtant, dans l’entourage de feu le chef d’Etat, on avait le même projet stratégique que Macron : en finir avec le vieux PS, la vieille gauche, et viser un parti progressiste avec les Bayrou et ses amis, un parti démocrate. Ils ont même tenté un moment d’aller jusqu’à Raffarin, en brandissant la menace FN. Mais c’est Macron qui a franchi le premier le Rubicon, qui s’est détaché des poids morts et des pesanteurs du PS. Macron a compris une chose : on ne peut pas dire, en tout cas en France aujourd’hui, qu’on est de gauche et faire une politique ouvertement de droite sans en payer le prix. On ne peut pas dire : je suis de gauche et tendre la main au MEDEF en disant : « J’aime les entreprises » (Manuel Valls l’a fait). Il faut choisir. Comme le dit très bien le politologue Gaël Brustier : Macron construit avant tout un « récit conçu pour faire adhérer les Français au capitalisme » (l’Humanité du 3 mars).

Macron a donc choisi d’assumer la vérité de cette fausse gauche : faire aimer le capitalisme dans une version moderne, libérale mais soft, séduisante et rajeunie, voire verdie. Mais est-ce que le capitalisme, et la droite, vont aimer Macron ? C’est possible, en tout cas pour une frange difficile à mesurer (à part les bons sondages). Il se pourrait en effet que les affres de l’affaire Fillon révèlent des remaniements en profondeur dans la droite, mais qui ne vont pas forcément accoucher immédiatement. Il y a du vent qui souffle : un Bayrou qui avait soutenu Juppé, puis s’est tourné vers Macron, et puis ensuite ? Une partie de la droite, et même du patronat moderniste, ne veut pas d’une droite trop violente, trop fascisante, trop réactionnaire, aux effets trop imprévisibles. En tout cas elle hésite. Ainsi Patrick Artus, économiste chez Natixis, bon observateur des tendances du capitalisme, explique qu’après le capitalisme « étatique », puis « anglo-saxon » (tout le pouvoir aux actionnaires), il y aurait aujourd’hui un troisième modèle qui se cherche : celui qu’il appelle le capitalisme « des parties prenantes », qui cherche à tenir compte de tous les intérêts (salariés, clients, fournisseurs, environnement…). Et dont « l’actionnariat salarié et leur présence dans les conseils d’administration » serait l’anticipation (Le Monde du 28 février).

Mais ce modèle n’est-il pas celui qu’on appelle justement l’ordo-libéralisme ? Selon Le Monde diplomatique, « les libéraux refusent que l’Etat fausse le jeu du marché. Mais, contrairement à eux, les ordolibéraux estiment que la libre concurrence ne se développe pas spontanément. L’Etat doit l’organiser ; il doit édifier le cadre juridique, technique, social, moral, culturel du marché. Et faire respecter les règles » (http://www.monde-diplomatique.fr/2015/08/DENORD/53518. Voilà qui sied assez bien au personnage Macron. Un autre personnage public du même type colle aussi parfaitement bien à ce genre de projet : le directeur Europe de l’Ouest pour Uber, le Français Thibault Symphal (35 ans). Voilà un jeune patron bien décidé à tout déréguler, mais aussi à accepter de re-réguler autrement, sous la double houlette d’un Etat « intelligent » et de négociations bien menées avec certains syndicats comme la CFDT (c’est lui qui le dit) : sur les accidents du travail, sur le droit aux congés des chauffeurs VTC, sur leur protection sociale le tout pour atteindre « d’ici deux ou trois ans une mobilité accessible à tous avec un seul bouton », y compris « pour les personnes à mobilité réduite à Paris » (Le Monde du 26 février).

Nationaliser l’assurance-chômage

L’exemple du projet Macron sur l’assurance-chômage est parlant. Il veut la nationaliser, mais il trouvé un autre mot : une assurance « universelle ». On sortirait du vieux paritarisme bureaucratisé mis en place en 1958, à l’époque dirigé contre le modèle du régime général de Sécurité sociale, où les syndicats étaient majoritaires, et qui n’a jamais inclus la dimension chômage, malgré le programme initial du Conseil national de la résistance (CNR).

Le MEDEF, depuis longtemps, ne veut plus cotiser. Le régime a déjà été scindé en deux en 1983-84 : l’assurance-chômage d’un côté, les bénéficiaires d’aides publiques de l’autre. Aujourd’hui, 44% seulement des chômeurs dépendent de l’Unedic. Les autres touchent des aumônes publiques financées par l’impôt, appelées minima sociaux : l’Allocation de solidarité spécifique (ASS) sous condition (moins de 500 euros), ou le RSA (535 euros) également sous contrainte.

Avec Macron, on tranche dans le vif : un seul régime subsisterait, complètement détaché de tout lien avec la protection sociale sur base de cotisations. Il serait financé d’une part par l’impôt avec comme ressource une hausse de la CSG, et d’autre part un système de bonus-malus pour les entreprises selon leurs comportements d’embauches. Plus de cotisations pour les salariés, ce qui ferait une hausse du salaire net (500 euros sur un an pour un salaire de 2200 euros), susceptible de séduire les petits salaires. Quant au bonus-malus, il est dans les cartons des gestionnaires libéraux du marché du travail depuis longtemps (rapport Cahuc en 2008). Et le mot « universel » donne au système une vertu égalitaire parce que tous les types de statut y seraient logés : salariés (y compris les démissionnaires), autoentrepreneurs, artisans, commerçants. D’ailleurs, le mot statut est aboli dans le langage Macron. Le financement serait aussi complété par la coercition (appelée « devoir ») : un chômeur récalcitrant à une proposition d’emploi serait sanctionné, puis l’allocation serait supprimée. Quant aux chômeurs âgés pouvant jusqu’ici bénéficier d’une durée d’allocation de trois ans, l’âge limite de ce bénéfice serait repoussé. Ce qui est exactement la proposition actuelle du MEDEF dans la négociation sur l’UNEDIC qui vient de redémarrer.

Dans cette conception, le travail est totalement un marché : offres, demandes, prix, abus, sanctions, concurrence.

1 euro cotisé = mêmes droits pour tous

Il s’agit cette fois des retraites. Macron lutte contre les « injustices » avec encore une fois la promotion d’un système « universel ». L’injustice, dans cette compréhension, c’est les différents régimes salariaux vilipendés dans le débat public : les régimes spéciaux soi-disant généreux, les fonctionnaires dont le calcul des pensions est basé sur les 6 derniers moins, et le secteur privé sur les 25 meilleures années. Fini tout cela : tout le monde dépendrait d’un même régime et verserait une part de son revenu pour obtenir le même résultat en pension. Macron prend bien soin de dire, contrairement aux guerriers de la droite et du MEDEF, qu’il « ne touche pas à l’âge de départ ni au niveau des pensions » (programme officiel). Par contre, le financement serait totalement déconnecté du salaire, et donc des richesses issues du travail salarié. C’est le modèle de retraite suédoise par points ou compte notionnels : chacun détermine son niveau de cotisation et chacun peut en temps réel suivre le montant de la retraite auquel il (elle) a droit, et la durée de pension. L’âge légal ne varie pas, mais il deviendrait totalement formel, puisque la pension serait actualisée en fonction de l’espérance de vie.

Bien entendu, Emmanuel Macron ne veut pas « tout décider » d’en haut, mais proposerait une concertation, ainsi qu’un étalement de la réforme sur 10 ans. On aura compris que ces projets sont également congruents avec le Compte personnel d’activité (CPA) où toute la protection sociale est ramenée à une gestion individualisée. Mesurons le défi : le langage « universaliste » répété sur la sécurité sociale, parfaitement juste comme symbolique, est en réalité tourné vers les conquêtes du salariat qui serait incapable d’assumer des droits universels. On paye là des dizaines d’années de reculs mais aussi de manque d’audace dans le mouvement ouvrier.

Liberté aussi à l’école !

L’éducation et la culture seront « le premier chantier » explique E. Macron. Il réduirait donc le nombre d’enfants par classe pour les zones d’éducation prioritaires (ZEP), ce qui nécessiterait des créations de postes (4 à 5000, donc pas les 60 000de Hollande !). Mais la philosophie libérale se lit à travers l’autonomisation renforcée des établissements, et leur droit de recruter directement. Avec bien sûr la liberté pédagogique ! Ou celle des communes de sortir des rythmes scolaires.

La rhétorique de la liberté est omniprésente dans l’image cool qu’aime à donner le candidat, en direction des jeunes des « quartiers » (pas de langage raciste), de la lutte contre les discriminations, de l’appel à investir son mouvement « En Marche ! » avec une petite musique antiparti, son soutien au mariage pour tous, le rappel de son opposition à la déchéance de nationalité. Etc.

Macron s’est récemment distingué à la télévision algérienne sur le colonialisme qualifié de « crime contre l’humanité » suscitant une volée réactionnaire de droite et d’extrême-droite. Mais il a fini par se rétracter, car il ne veut pas porter une véritable critique du colonialisme comme le prouve son « pardon » pour ses paroles lors d’un meeting à Toulon. Approfondir la question aurait signifié s’attaquer aux racines même d’un système capitaliste et colonialiste français dont il est un pur produit.

En fait il est dans la tentative de séduction permanente. Emmanuel Macron est un adversaire face auquel la pointe d’un combat de gauche bien acéré est impératif. Nous avons du travail.

Jean-Claude Mamet


 

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