Le racisme est constitutif de la modernité capitaliste. Réponse à S.Johsua.

 

Ma critique de la recension par Ariane Perez du livre d’Houria Bouteldja (« Les Blancs, les Juifs et nous ») a suscité quelques réactions, je vais tâcher de répondre ici synthétiquement aux critiques émises par Sammy Johsua. Le débat ainsi entamé a une portée majeure et immédiate pour la mise en œuvre d’une politique anticapitaliste, c’est pour cela que j’y reviens.

Les réponses critiques qui m’ont été faites ont porté sur trois points :

1)      La forme du débat, la critique des présupposés d’une recension d’un livre que je n’avais pas lu et l’injonction à donner un avis sur le dit livre

2)      Le lien capitalisme/colonialisme/esclavagisme, et plus précisément le reproche de faire du capitalisme une conséquence du seul phénomène colonial, d’ignorer que de l’accumulation des richesses pouvaient résulter d’autre chose que du capitalisme.

3)      En conséquence, le lien entre capitalisme, colonialisme/esclavagisme et racisme, et le reproche de considérer qu’il n y a eu du racisme que dans les sociétés ayant directement connues des rapports coloniaux.

Les reproches des points 2 et 3 sont dus, d’une part, à une altération de mon propos permettant, d’autre part, de maintenir des points aveugles d’une conception matérialiste de ces phénomènes pourtant largement documentés aujourd’hui.

Le point 1 est, de loin, le moins intéressant. Celle-ceux qui s’intéressent aux questions de fond et non la mise en œuvre d’un débat, de ses circonstances, peuvent l’ignorer sans souci.

Point 1 : la forme du débat.

Une critique contre mon texte porte sur un point mineur : le fait que dans ma critique de la recension d’A.Perez j’indiquais ne pas avoir lu le livre d’H.Bouteldja. Une explication sur ce point : ma motivation pour réagir à cette recension a été celui d’un militant d’une organisation politique. La recension avait été publiée en tant qu’ « article » (même pas avec la mention « En débat ») et non comme une contribution personnelle via un blog sur le site. La publication avait été réalisée sans être soumise à la rédaction du site (dont je fais partie), ce que j’ai indiqué être une erreur par la suite. Toutefois, le  souci principal allait au-delà d’une publication sur une  question ponctuelle faisant débat. En effet, les fondements de l’argumentation de la recension étaient tels qu’ils faisaient passer, sous couvert de critique du livre d’H.Bouteldja,  en « contrebande », un certain nombre de conceptions et d’analyses comme des « acquis », faisant accord. Ce procédé de « contrebande » (à l’occasion de la critique de propos d’H.Bouteldja  et/ou de prises de positions officielles du PIR) a tendance à devenir un mauvais pli dans nos débats sur ces questions.

Ainsi, ma critique portait sur les présupposés mobilisés par A.Perez plutôt que l’occasion conjoncturelle lui donnant l’opportunité de les exposer (la recension d’un livre). Je maintiens parfaitement la pertinence de la démarche.

De plus, j’ « assume» explicitement cet « évitement », que S.Johsua me reproche, par rapport au « débat » sur le livre d’H.Bouteldja. Il s’agit d’une tactique de débat consistant, dans un premier temps, à faire un pas en arrière pour chercher à développer un début de compréhension commune sur les liens capitalisme/colonialisme/racisme – débat dont nous ne pouvons pas faire l’économie - plutôt que de se précipiter sur un livre portant sur ces questions. Il serait probablement trop optimiste d’attendre l’élaboration définitive de cette compréhension commune pour évoquer le livre d’H.Bouteldja. Néanmoins, cette tactique vise donc à entamer ce débat pour que, ultérieurement, une discussion autour de ce livre puisse s’insérer dans ce débat plus large et non le monopoliser.

 

Point 2. Capitalisme/Colonialisme/Esclavagisme. Réponses à la réaction de S.Johsua

 

2.A Altération du propos initial

Tout en exposant son argumentation, S.Johsua altère mon propos. On dirait à la lecture de S.Johsua que je fais du colonialisme et de l’esclavagisme les seules explications de l’émergence du mode de production capitaliste et que, de plus, je conçois ce lien de manière extrêmement simple, quasiment direct.

Ainsi, S.Johsua écrit « Mais il ne se déduit pas automatiquement de cela que ce soit l’esclavage qui permet (« construit ») le capitalisme ».  On pourrait déduire de cette formulation que j’écrivais que l’esclavage est LA cause du capitalisme, en niant tout autre facteur. Pourtant, cela n’est le cas à aucun moment. Accessoirement, quand S.Johsua écrit « construit » cela laisse à penser qu’il me cite… alors que je n’utilise ce terme à aucun moment (et pour emprunter une figure stylistique chère à Samy je répète entre parenthèses : « aucun »). Pourtant mes formulations ne devraient laisser guère de place à ambiguïté :

« l’esclavage par le colonialisme européen avait constitué UN élément fondamental de la genèse du capitalisme » («un élément », important certes, mais pas à l’exclusion d’autres)

A un autre moment du texte, j’utilise également le verbe « participer à» (c’est qu’il y a d’autres éléments) en évoquant le rôle du colonialisme et de l’esclavagisme pour leur rôle dans l’accumulation primitive du capital.

A la suite du passage cité précédemment, S.Johsua écrit « Il existe une littérature gigantesque qui s’interroge sur cette origine. Pourquoi en Europe ? Et de plus, dans une partie bien spécifiée de celle-ci. Là encore, ce n’est que par reconstruction qu’on dit que c’est « en Europe », alors que l’étude précise montre à ce sujet, pendant un bon siècle si ce n’est plus, de puissantes distinctions entre régions de ce qui deviendra l’Europe capitaliste. Et, en passant, ce n’est pas toujours celles qui ont le plus directement profité de la Conquête (ni l’Espagne, ni le Portugal) qui furent à l’avant-garde. »

Pourtant, je crois avoir été assez explicite (et de manière répétitive !) sur les contours de l’importance du colonialisme à l’émergence du mode de production capitaliste. Et dans ce propos, il apparaissait clairement que 1) Cette émergence a pour foyers les Pays-Bas puis l’Angleterre, et non « l’Europe » dans son ensemble dans un premier temps 2)  que l’apport du colonialisme n’était pas abordé selon le schéma suivant « apport de richesses par le saccage colonial par un pays a entraîné le développement capitaliste de ce pays ».

Or, voici un passage que je consacre à cette question :

« En effet, « l’afflux de lingots depuis le Nouveau Monde produisit également un parasitisme qui sapa et mit fin de manière croissante aux manufactures domestiques. » (traduction personnelle depuis l’anglais, Perry Anderson, Lineages of the absolutist state). Or « le trésor américain, en l’absence d’opportunités pour l’investissement productif, stimula l’inflation en Espagne qui réduisit encore plus les possibilités pour les manufacturiers domestiques pouvant concurrencer les produits moins chers d’industries établies dans les économies à relativement faibles inflation tel que la France, les Pays-Bas ou la Grande-Bretagne » (traduction personnelle depuis l’anglais, Richard Lachman, Capitalists in spite of themselves : elite conflict and economic transitions in early modern Europe).

Alexander Anievas et Kerem Nisancioglu rappellent que comme la dette espagnole était détenue par les banquiers génois qui réorientèrent le surplus sur le marché des obligations auquel avait accès le capital hollandais. « AU LONG DES XVIE ET XVIIE SIECLES L’ESPAGNE ET LE PORTUGAL AGIRENT COMME DES CONDUITS DE TRANSFERT DE L’ESSENTIEL DES LINGOTS D’AMERIQUE VERS LES COFFRES DES FINANCIERS D’ANVERS, AMSTERDAM, LONDRES, PARIS ET GENES. L’ARGENT DU NOUVEAU MONDE CONTRIBUA A L’ESPACE STRUCTUREL GEOPOLITIQUE OUVERT EN EUROPE DU NORD-OUEST (PARTICULIEREMENT LA HOLLANDE ET L’ANGLETERRE) ET SON DEVELOPPEMENT CAPITALISTE. » ( traduction personnelle depuis l’anglais, A.Anievas et K.Nisancioglu, How the west came to rule). Le trésor américain passé dans la finance européenne joua un rôle fondamental pour le commerce avec l’Asie de la hollande et de l’Angleterre (via leurs compagnies des indes orientales respectives) et l’expansion du capitalisme mondial. »

L’extrait est assez volontairement assez long pour ne pas laisser de doute quant au fait que non seulement j’indiquais déjà que la conquête des Amériques a entravé le développement capitaliste de l’Espagne et du Portugal mais que, surtout,  l’approche que réfute S.Johsua n’est tout simplement pas mon propos.

Enfin, mais vraiment « l’argument » est quasiment risible, je n’ai à aucun moment affirmé que, dans chaque pays, le développement du capitalisme nécessite une expérience coloniale pour ce pays : j’évoquais la genèse initiale du mode de production capitaliste. En revanche, je défends bien (mais de manière guère originale) que le racisme biologique (qui peut muter/se conjuguer avec un racisme « culturel) est partie constitutive du capitalisme (voir partie 3).

Bien entendu, je me doute que cette mauvaise interprétation et la restitution erronnées de mon propos relèvent d’une lecture trop rapide et certainement pas d’une méthode de discussion consistant à attribuer à son contradicteur des propos facilement réfutables qu’il ne tient pas, d’autant plus qu’une telle méthode n’a jamais cours dans nos débats.

 

2.B Le problème de l’argumentation « en positif » de S.Johsua : le colonialisme comme vecteur d’expansion du mode de production capitaliste lui pré-existant

 

Pour ce débat là, dans sa réponse, S.Johsua énonce certaines critiques qui portent sur le lien entre capitalisme et colonialisme dont l’argument fondamental est  la préexistence du capitalisme au colonialisme et à l’esclavage transatlantique.

Ce point est synthétisé par la phase suivante : « Autrement dit, si des conditions extérieures (là l’accumulation des richesses provenant des colonies et de l’esclavage) peuvent fonctionner autrement que ce qu’elles firent ailleurs ou avant, c’est qu’il faut déjà que le capitalisme existe en germes, et en fasse, alors et seulement alors, une accumulation capitaliste. ».

Et encore plus explicitement :

« Si le mode de production capitaliste doit être postulé (même en germes, mais comme mode de production, pas juste des éléments épars de fonctionnement capitalistes repérables bien avant) pour même entrer dans le système/monde de Wallerstein, c’est donc, contrairement à ce qu’avancent nombre de tiers-mondistes (comme aussi Samir Amin) qu’il précède son expansion mondiale prédatrice. »

L’essentiel de l’argumentation tourne autour de ce point, notamment le rappel qu’il a existé des accumulations de richesses considérables sans qu’il soit question de capitalisme (« Pris autrement. L’accumulation de richesses n’est pas l’accumulation primitive capitaliste. Cette richesse accumulée s’est manifestée plusieurs fois dans l’Histoire sans donner naissance au capitalisme. »).

Ainsi, je ne crois pas déformer le propos de Samy en le résumant ainsi le capitalisme est né en Europe des entrailles/des contradictions du féodalisme et, à partir de là, connait une expansion mondiale en « enrôlant » en quelque sorte le colonialisme et l’esclavagisme, phénomènes déjà existants historiquement. Pour cette raison, qu’accorder à 1492 – début de la conquête des Amériques par les européens - une place centrale ne relève de rien d’autre qu’un européocentrisme pointé par J.Goody.

 

Contrairement à ce qu’il affirme son séquençage « accumulation capitaliste puis le colonialisme, vecteur l’expansion mondiale prédatrice du capitalisme »  ne correspond en aucun cas à un quelconque point d’accord dans la « tradition » marxiste ou aux écrits de K.Marx.

Arrivé à ce point, je m’excuse de me répéter à nouveau. En effet,  dans des passages du Capital consacrés à la question, K.Marx écrit des choses extrêmement explicites que j’ai cité dans le texte auquel réagit S.Johsua. Or, manifestement, je n’ai manifestement pas assez mis en valeur ces remarques si bien que le camarade Sammy les a raté, je les remets donc de manière plus visibles :

 

« La découverte des contrées aurifères et argentifères de l'Amérique, la réduction des indigènes en esclavage, leur enfouissement dans les mines ou leur extermination, les commencements de conquête et de pillage aux Indes orientales, la transformation de l'Afrique en une sorte de garenne commerciale pour la chasse aux peaux noires, VOILA LES PROCEDES IDYLLIQUES D'ACCUMULATION PRIMITIVE QUI SIGNALENT L'ERE CAPITALISTE A SON AURORE. Aussitôt après, éclate la guerre mercantile; elle a le globe entier pour théâtre. (…) Les différentes méthodes d'accumulation primitive que l'ère capitaliste fait éclore se partagent d'abord, par ordre plus ou moins chronologique, le Portugal, l'Espagne, la Hollande, la France et l'Angleterre, jusqu'à ce que celle-ci les combine toutes, au dernier tiers du XVII° siècle, DANS UN ENSEMBLE SYSTEMATIQUE, EMBRASSANT A LA FOIS LE REGIME COLONIAL, LE CREDIT PUBLIC, LA FINANCE MODERNE ET LE SYSTEME PROTECTIONNISTE. (…)

CE FUT LA TRAITE DES NEGRES QUI JETA LES FONDEMENTS DE LA GRANDEUR DE LIVERPOOL; POUR CETTE VILLE ORTHODOXE LE TRAFIC DE CHAIR HUMAINE CONSTITUA TOUTE LA METHODE D'ACCUMULATION PRIMITIVE. Et, jusqu'à nos jours, les notabilités de Liverpool ont chanté les vertus spécifiques du commerce d'esclaves. » (souligné par moi)

Karl Marx, Le Capital, Livre I, VIII° section : L'accumulation primitive, Chapitre XXXI : Genèse du capitaliste industriel.

 

Le propos est particulièrement clair sur  le fait que le colonialisme et l’esclavagisme transatlantique ont été un élément constitutif de l’émergence du capitalisme. Cette citation s’avère dans la continuité d’un passage de « Misère de la philosophie » que j’ignorais (n’ayant pas lu cet ouvrage de K.Marx) et que j’ai découvert à la faveur d’échanges sur les réseaux sociaux à partir de la réponse de S.Johsua :

 

« L'esclavage direct est le pivot de l'industrie bourgeoise aussi bien que les machines, le crédit, etc. Sans esclavage, vous n'avez pas de coton; sans le coton, vous n'avez pas d'industrie moderne. C'est l'esclavage qui a donné leur valeur aux colonies, ce sont les colonies qui ont créé le commerce de l'univers, c'est le commerce de l'univers qui est la condition de la grande industrie. Ainsi l'esclavage est une catégorie économique de la plus haute importance. » (K.Marx, Misère de la philosophie).

 

En d’autres termes, il existe, au contraire de ce qu’affirme S.Johsua, de nombreux éléments pour faire du colonialisme et de l’esclavagisme transatlantique des éléments constitutifs de l’émergence du mode de production capitaliste se conjuguant avec les contradictions propres au féodalisme. Le mode de production capitaliste s’est constitué à partir de plusieurs facteurs dont la compréhension doit se faire à une échelle mondiale (« intersociétale » écrivent Anievas et Nisancioglu). L’existence (même dans une phase initiale) du mode de production capitaliste n’est pas la condition pour que le colonialisme soit mis à contribution pour renforcer l’accumulation de capital mais que le colonialisme participe à l’existence de ce mode de production.  Cela signifie que les contradictions spécifiquement internes du monde féodal ne suffisent pas à la constitution du mode de production capitaliste.

Le souci dans l’assertion/séquençage de S.Johsua est qu’il raisonne comme si le capitalisme est un « ensemble » constitué à un moment donné qui se développe et se transforme à partir de ce point de départ jusqu’à aujourd’hui. Au contraire, l’émergence du mode de production capitaliste est tributaire d’un ensemble de processus de longue durée dont le colonialisme et l’esclavagisme transatlantique (voir précédemment le rôle de l’argent des Amériques dans le développement capitaliste de la Hollande et de l’Angleterre). Les marchands liant les continents ne se contentaient pas d’un rôle purement commercial mais intervenaient de manière déterminante dans le processus de production en tant que tel. Autrement dit, bien entendu,  « L’accumulation de richesses n’est pas l’accumulation primitive capitaliste. Cette richesse accumulée s’est manifestée plusieurs fois dans l’Histoire sans donner naissance au capitalisme. » (réponse de S.Johsua) mais 1) ces richesses ont été nécessaires à l’émergence du développement capitaliste 2) l’extraction de ces richesses, y compris par l’esclavage, s’est insérée de manière constitutive au développement capitaliste.

 

Point 3. Racisme et Capitalisme/Colonialisme/Esclavagisme. Réponses à la réaction de S.Johsua

 

3.A Altération du propos initial

 

S.Johsua affirme que je critique A.Perez quand elle note un mouvement de racisme « biologique » chez les nazis contre les slaves, ou que je conçois cette évolution uniquement « aux centres occidentaux ». Hors, mon objection porte explicitement sur la négation du rôle structurant pour le monde capitaliste  du colonialisme et l’esclavagisme transatlantique des européens. Manifestement, je n’ai pas assez mis en valeur la phrase suivante dans mon texte initial : « Le colonialisme et l’esclavagisme transatlantique des européens ont été l’incubateur du nazisme et des théories de l’inégalité raciale. »

Le mot important ici est « incubateur ». « Incubateur » signifie que cette logique s’est déployée à partir de cette matrice, intrinsèquement liée  au mode de production capitaliste, dans d’autres espaces et dans d’autres relations au-delà de l’esclavage des noirs, d’où les longs développements sur les irlandais ou que je rappelais le rapport turc/kurde(colonialisme et suprématisme turc)…. De même, je n’indique pas que ce mouvement est différent (évidemment !) chez les nazis, ni que le « Japon a biologisé « racialement » exactement de la même manière ». 

Ce déploiement à partir de cette matrice est d’ailleurs plus vaste et permet d’évacuer ce faux paradoxe du fait que le racisme systémique touche des populations n’ayant pas de liens coloniaux entre eux. Nous connaissons tous la tarte à la crème de « Alors comment il pourrait y avoir du racisme chez les Danois envers les arabes et les turcs avec lesquels ils n’ont aucun lien colonial ? Ou alors pourquoi il y aurait du racisme contre les turcs en France alors que là non plus il n y a jamais eu de rapport colonial ? ». A nouveau, il s’agit d’objections à des affirmations qui n’existent pas. Si cela peut rassurer S.Johsua ou A.Pérez : leurs camarades ne sont pas complètement ignorants ou stupides personne ne fait l’équation simpliste « racisme systémique uniquement là où existe/a existé un rapport colonial », ou nie que le racisme peut exister dans les pays du sud ou ignore que des populations subissant le racisme peuvent avoir des discours ou des comportements avec des ressorts racistes (mais pour ce dernier cas, il s’agit de préciser le point essentiel que cela ne relève pas d’un système à l’échelle de la société).

D’ailleurs, l’exemple, dans mon texte initial, des immigrés irlandais (venant d’une colonie et non d’une puissance coloniale) par rapport aux afro-américains aux Etats-Unis donnait une indication dans ce domaine qui nécessiterait d’être réfuté. Le racisme systémique étant une composante du mode de production capitaliste à partir de son incubation initial à partir du colonialisme européen et de l’esclavagisme transatlantique, il se déploie dans le cadre de la modernité capitaliste par rapport à des groupes, quel que soit l’existence ou non d’un lien de colonialisme direct, et peut faire l’objet de compétitions/divisions au sein du prolétariat. Aujourd’hui en France, dans le cadre racisme systémique, un-e turque ou kurde est aussi « un bougnoule », quel que soit l’existence la méfiance et le mépris pouvant exister entre eux ou envers les populations issues de l’immigration maghrébine. Il-elle ne l’est pas parce que la majorité de la population ignore qu’il-elle ne parle pas arabe mais il-elle l’est de par sa provenance d’un pays du Sud. Et il-elle l’est d’autant plus qu’il fait partie du prolétariat et ne répond pas à la conformité et à l’obéissance qui est exigé  de lui-elle.

 

3.B Le racisme auquel nous sommes confrontés n’est pas contemporaine de l’expansion du capitalisme mais constitutif de la modernité capitaliste.

Lorsque S.Johsua aborde la question de l’esclavagisme, de la spécificité de l’esclavagisme transatlantique avec la pure construction idéologique de la pseudo-« biologisation » du racisme, il indique la controverse de Valladolid comme un tournant sans, étonnamment, revenir sur le rôle historique de la plantation esclavagiste qui permet justement de percevoir le lien capitalisme/colonialisme/esclavagisme. Ainsi le fait que  « La plantation combinait le capital anglais, la terre américaine et les esclaves d’Afrique. Cette combinaison était sans précédent et la plantation américaine est donc fondamentalement différente des autres formes d’esclavage (et de plantations) en tant qu’unité productive orientée spécifiquement vers une production capitaliste. » ne fait pas l’objet de commentaire alors qu’il est crucial.

Logiquement, c’est à la conclusion de ce paragraphe consacré à l’esclavage que S.Johsua fait le lien avec les enjeux de la lutte antiraciste pour les anticapitalistes. Cette conclusion, particulièrement claire, présente un grand intérêt pour le débat :

« Que ces évolutions (NdlA : un racisme biologisé) soient totalement contemporaines du surgissement du capitalisme relève de l’évidence. Que le plus probable est qu’elles soient intriquées dans un « système monde » (pour reprendre Wallerstein généralisant Braudel). Que donc on ne peut pas imaginer une libération du capitalisme sans, dans le même mouvement, remettre en cause la matrice coloniale/raciste de ce système monde. »

La deuxième phrase exprime qu’il y a d’une part, le capitalisme, et d’autre part, le système-monde c’est-à-dire qu’à partir de son émergence, le capitalisme se déploie dans ce système-monde qu’il transforme (conception exposée précédemment par S.Johsua que j’ai critiqué plus haut). De par cette approche, le racisme pseudo-« biologisé » est considéré comme un phénomène « contemporain » du surgissement du capitalisme et donc pas intrinsèquement lié au capitalisme. Cela est confirmé par la troisième phrase, la lutte antiraciste/anticoloniale est nécessaire parce qu’il s’agit de la matrice du système-monde et… non celle du mode de production capitaliste en tant que tel qui est, selon S.Johsua, déjà constitué (même en germes). Or, dans la mesure où la colonisation et l’esclavage transatlantique participent à la genèse du mode de production capitaliste, il s’agit plutôt de considérer un racisme formulé en termes d’inégalités intrinsèques comme un phénomène généré par la genèse du mode de production capitaliste en tant que tel (et non contemporain à celle-ci). Cela signifie que le mode de production capitaliste nécessite matériellement le racisme constitué en tant que système dans la société à partir de théorisations sur des inégalités « intrinsèques » de certains groupes. [1] Ce système raciste là, celui auquel nous sommes confrontés, est une composante de la modernité capitaliste, son expansion est celle de l’expansion du mode de production capitaliste.  Contrairement à l’assertion d’A.Perez (point de départ de ce débat), oui la catégorie de « Blanc »  est bien le produit de l'histoire occidentale lorsque la « race blanche » s'auto-invente à partir de la traite transatlantique des Noirs, élément constitutif du mode de production capitaliste.

Cette « blanchité » est socialement construite, il faut voir à nouveau le cas des irlandais aux Etats-Unis mais également la trajectoire étonnante des « petits blancs du sud » à Chicago. La puissance de la discrimination raciale faisait que ceux-ci n’étaient certes pas « noirs » mais pas socialement « blancs » non plus en raison de leurs origines des Etats du sud combinée à leur position sociale qui leur faisaient porter une stigmate raciale. Leur expression politique fut celle d’un « nationalisme de péquenauds » (Hillbilly Nationalists) urbains dont l’organisation des Young Patriots s’allia avec les Black Panthers et les Young Lords portoricains au sein de la Rainbow Coalition originelle. Ces exemples issus des Etats-Unis indique qu’il n’y a donc pas de fatalité, que par la médiation de l’action politique, les chemins peuvent être différents. En un sens, l’insertion des irlandais aux Etats-Unis au dispositif d’oppression raciste des noirs (dans une position d’abord subalterne) alors qu’ils étaient eux-mêmes issus d’un pays subissant le joug colonial anglais était pas plus évident que l’alliance de jeunes « sudistes » de Chicago arborant initialement le drapeau de la Confédération avec les Black Panthers.

 

Mais  cette médiation à laquelle nous devons travailler ne peut se faire qu’à deux conditions.

La première est la reconnaissance de la légitimité de l’autonomie de celles-ceux subissant un racisme lorsque cette autonomie est réclamée. Cette légitimité ne garantit rien mais est totale. Cela semble être la divergence avec la position de S.Johsua, un peu plus subtile que la négation pure et simple de cette autonomie : la reconnaissance formelle du principe de l’autonomie mais accompagnée d’une injonction concomitante à une unité structurelle avec le mouvement ouvrier.

S.Johsua s’appuie sur l’autonomie des sections irlandaises de la 1ère Internationale en Angleterre défendue par K.Marx et F.Engels, dont j’avais donné l’exemple, pour souligner que cette autonomie avait un sens puisque tous les protagonistes faisant déjà partie de l’Internationale. Or cet exemple ne faisait qu’illustrer cette approche de manière particulièrement saillante parce qu’il intervenait au sein d’une organisation déjà existante.  Mais l’attitude de K.Marx et F.Engels par rapport au Fenianism irlandais indique des pistes sur la question de l’autonomie des opprimés au-delà de la question purement nationale. Pour mener une action vigoureuse de soutien au nationalisme irlandais, avec surtout l’apport inestimable de Jenny Marx (Longuet) qui mena une longue campagne pour les prisonniers irlandais, ils  n’ont ainsi à aucun moment réclamé du mouvement national irlandais fenian (Irish Republican Brotherhood et Fenian Brotherhood) de rejoindre l’Internationale ou même de professer leur adhésion aux principes de l’Internationale comme condition d’une action commune ou condition d’un soutien.

En réalité, la position exprimée par S.Johsua annule de facto la portée de la dite autonomie. L’unité ne se construit pas par cette injonction mais par le respect et l’action commune contre les politiques racistes initiées par les capitalistes. Sans cela, inutile d’espérer un front commun et un enrichissement mutuel.

La deuxième résulte de ce qui est abordé dans le point 2 : reconnaître que le racisme n’est ni une survivance irrationnelle due à un manque « d’éducation » permettant de « faire diversion » (comme le veut une certaine vulgate « citoyenniste »), ni un phénomène « contemporain » du capitalisme mais que le racisme moderne (issue du colonialisme) est intrinsèquement liée à l’émergence du mode de production capitaliste, de la modernité que porte celle-ci. Cela signifie que d’un point de vu révolutionnaire, dans un pays du centre capitaliste occidental, a fortiori héritier d’une tradition coloniale, ce qui est déterminant n’est pas la proximité, la conformité à la modernité capitaliste occidentale portés par des représentants de la classe capitaliste mais la mise en échec des projets racistes issus de cette classe. 

 

Il en ressort un ensemble d’orientation, de débats et de tâches  pleinement actuels pour les marxistes révolutionnaires.

 


[1] A ce propos, je rajouterai que le mode de production capitaliste a également matériellement nécessité l’avilissement et une relégation accrue des femmes et nécessite aujourd’hui comme hier leur travail domestique gratuit pour assurer la reproduction du capital (voir l’œuvre magistrale de Silvia Federici dont j’avais fait une revue de lecture).

 

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Auteur: 
Emre Öngün