Le renoncement comme drapeau

Cet énième recul du gouvernement, cette fois face à une mobilisation profondément réactionnaire, sonne non seulement le glas du projet de loi sur la famille, mais aussi celui de toute volonté réformatrice. Au nom d’un dangereux calcul politique.

Le gouvernement vient de repousser le projet de loi sur la famille. La pression de la droite radicalisée a réussi ce que, sur un registre inverse, les manifestations sociales n’ont pu accomplir. Valls avait annoncé que le gouvernement n’accepterait aucun amendement au projet ; au bout du compte, il a renoncé au projet lui-même. Son contenu n’avait pourtant rien de bien révolutionnaire. Son abandon sanctionne donc, contre l’avis même des députés socialistes, toute velléité réformatrice, fût-elle des plus timides.

Le plus important n’est pas dans ce qui est abandonné, mais dans l’abandon lui-même. À bien y réfléchir, c’est la séquence même de ces derniers jours qui est intéressante. La partie la plus radicalisée de la droite a décidé depuis des mois de maintenir sa pression, indifférente au jeu démocratique classique. Elle a fait de la rue et de ses images le pivot de son action. Quelle que soit la réalité des chiffres, elle marque l’espace politique tout entier.

D’une manière ou d’une autre, cette droite évoque quelque chose comme un Tea Party à la française. Jusque-là, on peut s’accorder avec notre ministre de l’Intérieur. Sauf que ledit ministre a intérêt à faire monter la mayonnaise. Calcul cynique et dangereux : la crispation conservatrice, forte mais sociologiquement peu populaire, perturbe la droite et met le FN lui-même dans un certain embarras. Mais le parallèle franco-américain a un autre avantage. À quoi a servi le Tea Party outre-Atlantique ? À redonner de l’air au Parti démocrate, mais en l’éloignant de plus en plus du modèle ouvertement réformateur issu du New Deal rooseveltien.

Du social au sociétal... au néant

Le Tea Party à la française, c’est au fond l’alibi pour pousser plus loin le pari social-libéral. Si rien ne peut déstructurer la loi d’airain de l’économie et de la société de marché, il ne sert plus à rien de vouloir "réformer". Seuls comptent la réduction de la dette et donc de la dépense publique, la baisse du "coût" du travail, la mise au travail à tout prix (fût-ce celui du travail précaire) et l’ordre sécuritaire. Le socialisme s’identifia jadis à l’apologie du "social" ; puis il s’identifia au "sociétal". Il est en passe de renoncer à l’un comme à l’autre : la "compétitivité" est la base de la "responsabilité".

En apparence, avec la loi sur la famille, on était loin des grands enjeux les plus lourds de l’économique et du social. En fait, on est au cœur du sujet. Changer la société est "archaïque", mettre au cœur de la dynamique sociale le développement des capacités humaines est une abstraction. La régulation financière prime sur la régulation par les droits. Dans la bataille des mondes, soyons compétitifs… Tout le reste n’est que littérature : à quoi bon, dès lors, se déchirer sur ce qui n’a plus d’importance ?

Danger ! À ce jeu, la société se défait, le vivre-ensemble n’a plus de sens. Quant à la gauche, elle se mourrait. Que celles et ceux qui ont la gauche au cœur décident donc ensemble de vivre. Qu’ils sachent seulement que ce n’est pas possible, sans mettre politiquement à bas la propédeutique du renoncement.

Roger Martelli, publié sur le site de Regards.

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