Le révélateur Daesh

Les terribles attentats de Paris ne constituent pas un événement isolé. Ils s’insèrent dans des processus en cours depuis plusieurs années avec pour arrière fond des phénomènes s’inscrivant dans le long terme (en particulier l’impérialisme occidental). Or, cette conjugaison entre l’histoire longue de l’impérialisme et des processus spécifiques ayant généré Daesh (et se traduisant par les attentats de Paris… mais aussi d’Ankara et de Beyrouth pour ne citer que les plus récents) renvoie au cœur des contradictions profondes du système capitaliste mondial. En ce sens, et à l’instar de la situation grecque qui ne sera pas abordée ici, Daesh est un révélateur dont la portée des actions est de masse et nécessite une réflexion sur nos tâches.

Propositions au sujet de nos tâches

Les propositions de ce texte sont les suivantes :

Les contradictions du système capitaliste actuel sont telles que ses représentants politiques se contredisent eux-mêmes au sens littéral du terme sans plus la moindre marge de manœuvre pouvant servir de couverture à une hypocrisie plus habituelle. Face à cette mise à nue des contradictions, la réponse des dominants ne peut pas être l’immobilité. Ils ne se contentent plus de seulement piétiner dans les faits ce qu’ils énoncent, ils en arrivent désormais à disqualifier dans leur discours de les valeurs jusque-là promus –avec hypocrisie- par la civilisation démocratique-bourgeoise. Cette évolution a des conséquences sur les tâches des anticapitalistes et révolutionnaires : reprendre à notre compte des acquis du libéralisme politique et de la social-démocratie mais, cela est essentiel, en leur donnant un contenu de rupture de classe. Cela semble être la voie pour une ligne de masse et anticapitaliste agissant sur les contradictions fondamentales. Ces propositions (qui nécessitent d’autres développements notamment au sujet de la stratégique du Front Unique) sont illustrées par la suite de ce texte.

Quel débat est opérationnel politiquement ?

Un enjeu dans le débat dans la gauche est mis dans la définition ou non de Daesh en tant que force « fasciste » (d’un type ou d’un autre), la raison de cela est qu’une définition de type « fasciste » entraîne immédiatement une discussion sur le fait que Daesh constitue un ennemi absolu et prioritaire pouvant potentiellement faire l’objet de soutien critiques à des initiatives des Etats bourgeois parlementaires (qui sont par définition préférables à Daesh). Suivant cette logique, des camarades posent la discussion selon deux pôles : nécessité d’un combat absolu contre Daesh («  fasciste »)/pondération de ce combat contre Daesh par un positionnement anti-impérialiste. Reste dans l’ombre de ce raisonnement la question d’une indépendance politique dans les faits, ne pas être « l’aile gauche » de la politique de la classe dominante (comme, par exemple, le rôle que se sont attribués les députés du front de Gauche à l’occasion de la prolongation de l’Etat d’urgence). Pour parer à cela et sauver le modèle combat contre le nazisme/combat contre Daesh, le seul échappatoire théorique proposé est une fantasmatique hypothèse d’un processus révolutionnaire en France dans le cadre de la guerre menée par l’Etat français à partir d’une mauvaise copie des propositions de Trotsky pour les ouvriers des Etats-Unis en 1940 dans la lutte contre le nazisme (comme proposé à la conclusion de de cette contribution https://www.ensemble-fdg.org/content/la-guerre-et-le-risque-dun-marxisme... ).

Pourtant, nous n’avons pas besoin de l’équation Daesh=nazisme/fascisme, pour affirmer que Daesh représente l’exact opposé de tout ce que nous défendons, sa défaite est un enjeu majeur pour les travailleurs et pour le Proche-Orient, et la tâche des anticapitalistes et des révolutionnaires internationalistes est d’y contribuer. Mais surtout ce débat n’est pas opératoire : on ne combat pas un régime qui a triomphé dans un pays qui a la situation de l’Allemagne et sa place dans le monde dans les années 30 de la même manière que Daesh, assis sur une portion de l’Irak et de la Syrie et ayant des relais marginaux mais ultraviolents. Cela devrait suffire à invalider les propositions de décalque de démarche à avoir d’une situation à l’autre.

Ainsi, une politique de classe sur cette question ne se détermine pas par s’il faut combattre Daesh mais par « comment combattre Daesh ? ». Pour cette raison, la discussion opératoire commence par une compréhension des ressorts de son essor et des impasses des politiques menées contre lui par les Etats occidentaux (en particulier pour nous qui militons en France).

Appréhender l’impérialisme au-delà de l’événement

Comme nous le rappelions dans notre résolution sur la Syrie (qui reste toujours pertinent aujourd’hui), Daesh est un sous-produit de l’impérialisme occidental (et particulièrement étatsunien). Cela ne signifie en rien qu’il n’ait pas une forte autonomie, là n’est pas le débat. Certains camarades ont une vision étroite de l’impérialisme réduite à son aspect le plus visible, l’occupation militaire. Le focus est important : en restant collé à l’événement et en considérant chaque acteur isolément des rapports internationaux, il est évidemment possible de montrer que les actions de tel ou tel acteur ne sont pas dictés par les puissances impérialistes. Pourtant, les multiples modes d’interventions indirects impérialistes pendant des décennies par rapport aux régimes d’ex-colonies ou semi-colonies ont aussi modifiés en profondeur ces sociétés et sont de l’impérialisme (et constituent en réalité sa principale forme). En d’autres termes, l’impérialisme génère des dynamiques et des acteurs endogènes ayant leur propre autonomie et interagissant (parfois de manière antagonique) avec les impérialismes. Ces acteurs autonomes sont les « sous-produits » de l’impérialisme pour peu qu’on adopte une perspective plus large que l’événementiel, ce qui 1) ne signifie nullement qu’il ne faut jamais les combattre (dans le cas de Daesh c’est le contraire) mais 2) signifie que renforcer l’impérialisme en les combattant est une impasse.

Le capitalisme impérialiste au révélateur de Daesh

Le plus spectaculaire aujourd’hui est bien l’incohérence fondamentale des Etats occidentaux à son encontre. L’actualité offre un raccourci on ne peut plus saisissant : le G20 se réunit le 15-16 novembre en Turquie. C’est-à-dire que les principaux dirigeants du monde sont accueillis par le président Recep Erdogan, dont toute personne un minimum informé, sait la complicité bienveillante envers Daesh utilisée comme « matraque » à grande échelle contre l’opposition démocratique. Personne n’ignore que la Turquie est une plateforme par laquelle transite la commercialisation des revenus pétroliers de Daesh. Personne n’ignore que l’aviation turque bombarde principalement les combattants kurdes… principale force qui se confronte sur le terrain à Daesh dans le nord de la Syrie. Comme si cet état de fait n’était pas suffisant, alors que les civils kurdes sont tués par les forces de l’Etat turc, un convoi de militants de Daesh défilait en plein jour et en pleine rue à GaziAntep, en Turquie, à la frontière syrienne pour « fêter » les attaques à Paris à 835 km de la réunion du G20 sans être inquiété par la police !… Alors même que selon le propre discours de ces mêmes gouvernements du G20, Daesh est un ennemi absolu, à éradiquer… tout cela n’a pas entraîné de véritables sanctions contre le gouvernement turc, ni sa mise au ban, les grincements de dents des gouvernements du G20 n’ont pas empêché la photo de famille légitimant in fine Erdogan dans son propre pays et l’évolution de son régime vers une forme de fascisme. La « contrepartie » de cette complicité consiste en des contrats et la promesse d’Erdogan de « sous-traiter » en Turquie la crise des réfugiés en les parquant.

Dans le cas présent, la démonstration de l’incohérence, de l’incapacité à lutter de manière conséquente contre Daesh de la part des gouvernements capitalistes est quasiment « parfaite »… alors même que ce combat est ressenti confusément comme une nécessité par les masses et qu’il est parfaitement légitime.

Ainsi, une politique cherchant à répondre à « comment combattre Daesh ? » sur des bases de classe signifie démonter et dénoncer l’incohérence des gouvernements, en particulier du gouvernement français, sur cette question est une nécessité. De ce point de vu, une campagne unitaire portant sur la politique de la France envers le régime d’Erdogan peut être un levier important. Mais cela n’est absolument pas suffisant. Il s’agit de développer en contrepoint notre propre offre en évitant certains écueils.

Trois écueils

  1. Le faux réalisme de « et si nous étions au pouvoir que ferions-nous ? »

Celle-ci ne peut pas être enfermée dans un questionnement du type « et si nous étions au pouvoir que ferions-nous ? » auquel on peut objecter : si nous étions au pouvoir depuis quand ? Si nous étions en situation de contester le pouvoir et donc de remettre en cause les rapports de force depuis quand ? Ces interrogations ne sont pas anecdotiques. Une réflexion stratégique s’inscrit dans une continuité, dans une profondeur temporelle. Le « et si nous étions au pouvoir que ferions-nous ? » est typiquement un faux réalisme nous enfermant dans des séquences disjointes derrière lesquelles nous courrons sans cesse, faisant fi des rapports de force nous ayant amenés au pouvoir et ne pouvant être les mêmes que ceux ayant permis à Hollande d’être président. Ce faux-réalisme n’est pas seulement mortifère, il est incompatible avec le fait d’être audible pour les masses puisqu’il réduit les questions politiques à des questions de techniques d’Etat pour lesquelles nous serons toujours moins crédible que ceux qui détiennent le pouvoir d’Etat.

  1. Promouvoir une politique de puissance impérialiste débarrassée de ses incohérences

Ainsi, s’adresser aux masses et être crédible ne consiste donc pas à s’imaginer dans la peau de F.Hollande. Cette politique alternative par rapport à Daesh ne peut pas être une guerre de puissance occidentale (ou la Russie) « débarrassée » des contradictions évoquées plus haut.

Le rappel des conditions d’émergence de Daesh en Irak et acter qu’il s’agit d’un sous-produit de l’impérialisme n’est pas une simple rançon à une « tradition » anti-impérialiste ou un élément discursif. Cela a des conséquences immédiates sur notre réflexion : une politique de guerre menée par une puissance impérialiste signifie un engrenage aboutissant à une présence militaire pérennisée sur un territoire et aboutissant à la désarticulation de sociétés dont les plaies purulentes génèrent des formations de type Daesh. En d’autres termes, comme la logique bushienne de « guerre contre le terrorisme » et le chaos irakien qui s’en est suivi a généré Daesh, la « guerre contre le terrorisme » visant Daesh générera un Daesh bis.

  1. Le dogmatisme abstrait

L’alternative à cela n’est pas le dogmatisme sectaire se contentant de slogans rassurants mais dans une réflexion stratégique assise sur l’observation des rapports de force, des compréhensions en vigueur dans la société et se déployant dans une temporalité non linéaire, connaissant des accélérations, des ralentissements, des moments de rupture.

Nous ne pouvons pas nous contenter d’avoir un positionnement négatif, d’observateur, en nous contentant de rappeler le nécessaire droit à l’autodétermination des peuples de la région, il s’agit de contribuer à ce que les conditions de ce droit soient réunies.

Pour une politique anticapitaliste de masse : l’axe d’une politique de paix avec un contenu de classe.

La dimension « positive » de notre alternative politique doit être centrée sur la construction d’une paix.

Cette paix, qui signifie le retour à une politique civile, constitue un enjeu essentiel non seulement pour que les murs confessionnels et/ou nationaux n’empêchent plus les classes subalternes de la région (prolétariat, petit peuple des villes, paysannerie pauvre) de se parler et d’agir en commun mais charrie en son sein un certain nombre de revendications émancipateurs pour la société. Cette paix est absolument incontournable pour la constitution de forces susceptibles de défendre une politique s’opposant au capitalisme et aux oppressions. Mais cette paix ne saurait être celle du traité formel entre un oppresseur et opprimé aux abois, une paix précaire, chargée de rancœurs, porteuse de guerres nouvelles. Elle passe par la mise en échec de toutes les puissances oppressives, c’est-à-dire en Syrie Daesh et Al-Assad, sans en créer de nouvelles (tel qu’un protectorat occidental ou russe). Cela se traduit toujours par fournir des moyens de combattre aux forces kurdes et démocratiques syriennes (sur ces dernières voir https://www.ensemble-fdg.org/content/syrie-apres-lintervention-russe ) comme cela avait déjà été affirmé dans la résolution d'Ensemble! de 2014 sur la Syrie ( https://www.ensemble-fdg.org/content/r%C3%A9solution-sur-la-syrie-du-mou... ), ce qui distingue cette position du dogmatisme abstrait.

Cette perspective de paix juste permet un discours faisant sens à large échelle. Elle ne peut être défendu de manière conséquente que par les anticapitalistes et les révolutionnaires dans la situation actuelle tout en suscitant à moyen terme débat et contradictions dans des courants politiques et sociaux plus larges.

Il s’agit typiquement de l’application de la démarche consistant à reprendre à notre compte des acquis du libéralisme politique et de la social-démocratie en leur donnant un contenu de rupture de classe, voie pour une ligne de masse et anticapitaliste agissant sur les contradictions fondamentales.

Emre Öngün

(Photo: manifestation du Bloc de la Paix, cadre unitaire large du mouvement de libération kurde, de la gauche radicale et des démocrates en Turquie)

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Auteur: 
Emre Öngün