Le risque d'une défaite totale

Pour résumer les choses que je voudrais développer un peu, et en forçant à peine le trait, je dirais : Si Jean-Luc Mélenchon n'est pas élu, ce qui demeure une hypothèse à tout le moins pensable, notre défaite sera totale.

En l'état des enquêtes d'opinion et des échos de campagne, il semble acquis que quatre candidat-e-s sont dans un mouchoir de poche, aux alentours de 20% des intentions de vote.

La situation est donc ouverte. Macron, Le Pen, Fillon, Mélenchon, deux de ces candidats seront au second tour. Toutes les combinaisons des trois premiers sont des catastrophes absolues. On peut penser comme moi que les trois autres hypothèses, qui opposent Mélenchon à l'un ou l'une des autres, sont à bien des égards des catastrophes relatives, mais le choix est malgré tout vite fait. Car ce « relatif » là est énorme. Cela impose un certain esprit de responsabilité, si l'on pense que le mieux serait quand même à l'évidence de n'élire ni Macron, ni Le Pen, ni Fillon.

Si je tiens la stratégie de Mélenchon, son discours, beaucoup de ses positionnements divers comme profondément délétères, si je pense qu'il constitue désormais un obstacle à la construction d'une gauche d'alternative, si donc je le considère comme un « adversaire stratégique », il n'est pas pour autant un adversaire tout court, au même titre ou de la même manière que le sont les trois autres qui nous promettent des régressions sociales sans précédent.

Les camarades, qu'ils et elles soient d'Ensemble ou d'ailleurs, qui ont de longue date fait le choix de France Insoumise et de Jean-Luc Mélenchon sont porté-e-s à dire aujourd'hui que la suite des évènements leur a donné raison. On peut les comprendre : Jean-Luc Mélenchon a gagné son premier pari et est en position d'en gagner un second, qu'il n'aurait sans doute pas osé prendre lorsqu'il a déclaré sa candidature. Premier pari : il est d'ores et déjà en position dominante dans la gauche antilibérale – quand bien même il se refuse désormais à se définir comme « de gauche ». Second pari : il n'est pas exclu qu'il parvienne au second tour de l'élection présidentielle et l'emporte.

Sa remontée fulgurante dans les enquêtes d'opinion est assurément une chose que je n'ai pas anticipée : il y a une semaine encore, l'hypothèse qu'il parvienne au second tour me semblait invraisemblable, comme d'ailleurs à beaucoup de celles et ceux qui faisaient depuis des mois et des semaines sa campagne. Nous n'avons pas su lire dans le marc de café. Mais cela ne me semble pas invalider les réserves, les oppositions, les raisons de refuser certains des choix essentiels de sa campagne. Ni conduire à estimer rétrospectivement qu'il fallait favoriser et accompagner son installation en position dominante.

Le succès qu'il rencontre – et que élu ou non il a déjà acquis – est-il le résultat de ces positionnements contestables ? L'a-t-il obtenu du fait de ses choix ou malgré eux ? Ce sont des questions qu'il faudra bien envisager, et la première hypothèse est celle qui devrait susciter le plus d'inquiétude. Il est quoi qu'il en soit hors de doute que si l'on apprécie une politique à ses seuls effets électoraux, celle de Jean-Luc Mélenchon ne manque pas d'efficacité. Mais la question de savoir pour quoi votent ses électrices et électeurs en votant pour lui est moins simple. Ainsi, si l'on considère son programme, il comporte un grand nombre de mesures dont il serait appréciable qu'elles remportent l'adhésion. Mais dans la mesure où elles sont emmiellées dans le fatras de « l'indépendantisme français » et du folklore qui lui est lié, il est difficile de juger de ce qui marche dans cette histoire. On peut certes dire que le discours sur la « patrie républicaine » n'est, avec les pratiques correspondantes, qu'un accessoire anecdotique composé de formules qu'il ne faut pas détacher de leur contexte, mais la vérité est qu'il est au cœur de la structure même du programme « L'Avenir en commun » : que c'est précisément ce discours tricolore qui est le contexte des mesures proposées, et non l'inverse.

Le succès électoral est une chose, la stratégie de rassemblement pour une alternative émancipatrice en est une autre. On ne peut pas confondre stratégie et tactique, et le fait que « ça marche » ne signifie pas que « c'est bien ». Le Pen et Macron aussi, « ça marche ». Mais savoir ce qui marche quand « ça marche » est une vraie question : c'est l'une des questions de l'hégémonie.

Or, à mettre en avant les thèmes idéologiques des autres, c'est l'hégémonie des autres que l'on prend le risque de construire ou de conforter, quelle qu'en soit la traduction électorale immédiate. La confusion profite toujours à l'idéologie dominante. Toute victoire – et singulièrement toute victoire électorale – comporte un risque d'illusion, celui d'une victoire à la Pyrrhus, sur laquelle on ne peut rien construire.

Il y aura par ailleurs un troisième tour à la présidentielle avec les élections législatives, dont on ne peut pas dire qu'elles se présentent au mieux. Sur quelle majorité s'appuierait un Mélenchon élu président de la République ? On a beau ne pas être au bout de nos surprises, il semble difficile d'imaginer que ce serait sur une majorité « insoumise ». A supposer qu'une dynamique présidentielle nous préserve d'une vague bleu-blanc-brun de droite lors de ce troisième tour, il n'y aura au mieux qu'une majorité comportant nombre de député-e-s dont le caractère « de gauche » prête à discussion. Une grande instabilité politique, donc, nécessairement sensible aux mouvements de l'opinion et aux mouvements sociaux. Et la situation sera bien pire, même si elle est tout aussi confuse et instable, si – hypothèse qu'on ne peut pas exclure – Jean-Luc Mélenchon n'est pas élu. Mais dans tous les cas, elle sera un moment privilégié pour l'action politique, et sera pour nous le moment de grandes responsabilités.

C'est d'autant plus vrai qu'il ne suffit pas de disposer de 25% d'un électorat de premier tour ni même de 51% d'un électorat de second tour, dont la moitié aura voté par défaut, pour engager une révolution démocratique ou « citoyenne ». Il y faut la puissance hégémonique de larges masses, d'intenses luttes sociales, politiques et idéologiques dans lesquelles se construit la claire conscience des chemins de l'émancipation qu'elle suppose.

Nous y préparer, tout en agissant dans le cadre des scrutins immédiats, c'est d'abord nous attacher à reconstruire avec toutes les forces et courants disponibles de la gauche politique et du mouvement social, une gauche d'alternative à vocation majoritaire – dans laquelle la « France Insoumise » a bien sûr sa place, mais dont elle ne saurait être le centre ou le creuset. Même si la crise des formes classiques de la politique peut à bien des égards constituer une bonne nouvelle, la déliquescence de toutes les forces organisées de la gauche, la « tabula rasa » recouverte d'un extraordinaire confusionnisme populiste, bonapartiste et national-républicain construit au fil des derniers mois par Jean-Luc Mélenchon et son équipe ne sera pas notre meilleur atout.

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Auteur: 
Laurent Lévy