Législatives en Grande-Bretagne et l'avenir du parti travailliste

L'analyse de Philippe Marlière parue sur notre site ('Boris Johnson, l'an 1 du trumpisme européen') me paraît fausse à bien d'égards. C'est surtout un article à charge contre Corbyn - et non sur le 'trumpisme européen'.

Philippe prend pour argent comptant les allégations d'antisémitisme - ou d'"indifférence à l'antisémitisme" - contre Corbyn. C'est son droit. Et personne ne prétend que Corbyn - à plus forte raison telle ou telle personne qui le soutient - n'a pas fait d'erreurs. Mais dire que cette affaire "a inquiété les militant.e.s antiracistes" est bizarre. On ne doit pas connaître les mêmes militant.e.s antiracistes.

Il parle de "cas probants" et d'un "problème réel", et ne traite pas le sujet des attaques contre lui venant de la droite et (j'ose le dire) des sionistes (mais je sais que Philippe rejette la notion d'"antisionisme"). Là aussi, il a le droit, mais c'est une façon très discutable de présenter les choses.

A mon avis la présentation de P. Marlière est plus que tendancieuse. Il cite le cas de la députée travailliste Luciana Berger, qui a démissionné du Labour après avoir été "victime d'actes antisémites graves". Soyons clair, s'il y a des menaces antisémites contre quiconque, quelque soit son positionnement politique, il faut les condamner - et Corbyn l'a fait à de maintes reprises. Mais Corbyn n'a pas à s'excuser de faits (et encore moins de fantasmes) pour lesquels il n'a aucune responsabilité. Et il a tout-à-fait raison d'affirmer que, si l'antisémitisme existe réellement au sein du parti travailliste (avec ses 500 000 adhérent-e-s sans compter tous ceux et toutes celles qui peuvent se définir comme 'sympathisant-e-s) il est extrêmement marginal. 

Selon les sources que j'ai pu (rapidement) consulter, beaucoup d'instances de menaces antisémites contre Berger dont on connaît les auteurs viennent de l'extrême-droite. D'autres sont sous forme de tweets émanant de comptes censés être pro-Corbyn. Il est bien sûr très difficile dans ces cas de vérifier l'identité de auteurs. Rien ne peut excuser de tels agissements. De là à affirmer, comme elle l'a fait, que le parti travailliste, où elle militait depuis de nombreuses années, est "institutionnellement antisémite" il y a plus qu'un pas.

En tout cas, il aurait été plus correct de préciser pour des lecteurs qui ne la connaissent pas, que Luciana Berger a milité au sein du Jewish Labour Movement. Ce groupe ne représente en aucun façon l'ensemble des activistes juifs ou juives au sein du parti. Anciennement connu sous le nom de Poale Zion; il est proche du parti travailliste israélien et affilié à la Zionist Federation of Great Britain and Ireland. Ellle a aussi été directrice d'un groupe parlementaire qui s'appelle Labour Friends of Israël. Il aurait aussi été plus correct de préciser que Luciana Berger n'a pas simplement quitté le parti travailliste - elle a rejoint les Liberal Democrats (un parti dit 'centriste' sans principes qui a participé à la coalition Con-Lib conduite par David Cameron) chez qui, c'est bien connu (IRONIE), il n'y a aucun problème d'antisémitisme ni d'islamophobie! 

En fait, Philippe Marlière, tout comme ceux et celles qui attaquent Corbyn dans les colonnes du Daily Mail, de la presse Murdoch et sur les ondes (la BBC s'est particulièrement distinguée dans ce domaine) passe sous silence le fait que de nombreux et nombreuses activistes juifs et juives dans et à l'extérieur du parti travailliste soutiennent Corbyn et réfutent énergiquement l'idée qu'il existe un "problème d'antisémitisme dans le Labour". Ceci ne signifie bien évidemment pas que l'antisémitisme n'existe pas dans ce parti, comme il existe malheureusement dans tous les partis (et il est à peu près sûr qu'il est nettement plus important au sein du parti conservateur, qui est historiquement le parti de la droite nationaliste et impérialiste, responsable, par exemple, de l'introduction au début du 20ème siècle des premières mesures contre l'immigration, qui visaient expressément les immigré-e-s juifs et juives de l'Europe de l'Est). Dans le langage codé, cette phrase signifie qu'il existerait un problème spécifique d'antisémitisme au sein du parti travailliste, ce qui est manifestement grotesque comme affirmation.

Le Jewish Labour Movement précédemment cité n'est pas le seul regroupement de militant-e-s juifs et juives dans le Labour, même s'il prétend avoir un caractère représentatif. Jewish Voice for Labour, par exemple, est une association de militant-e-s travaillistes pro-Corbyn et antisionistes. Cette association a publié sur son site un article (en anglais) intitulé: 'De la fumée sans feu - le mythe d'une crise d'antisémitisme dans le parti travailliste' https://www.jewishvoiceforlabour.org.uk/article/smoke-without-fire-the-myth-of-a-labour-antisemitism-crisis/

Philippe Marlière cite comme autorité pour critiquer la stratégie de Corbyn deux publications "phares" de la "gauche" britannique: The Observer et The New Statesman. La première est à la gauche britannique ce que Le Monde est à la gauche française. La deuxième est difficile à catégoriser, mais n'est pas exactement un journal militant (elle a une histoire assez chaotique; ironiquement en 2002 elle a publié un article sous le titre 'Une conspiration cachère ?' sur le pouvoir du "lobby sioniste").

Son article ne se limite pas à la question d'antisémitisme. En fait, il s'inscrit dans la droite ligne des critiques de la droite ou du centre du parti travailliste pour lesquels Corbyn serait "inéligible" du fait essentiellement de son positionnement trop à gauche (le reste n'étant que prétexte). Pour certains, comme les proches de Tony Blair, on peut affirmer que ce qui les effrayait le plus n'était pas l'idée que les travaillistes ne pouvaient pas gagner sous Corbyn, mais justement le fait que ses idées antilibérales et internationalistes étaient devenues trop populaires; il valait mieux, dans ce cas, qu'il perde qu'il gagne. En tout cas, en critiquant son leadership (souvent dans les colonnes de la presse de droite), en colportant les caricatures les plus farfelues (Corbyn "ami des terroristes", Corbyn "extrémiste, etc) ils ont tout fait pour que le mythe de son "inéligibilité" devienne réalité.

Il est en effet difficile d'exagérer la violence et la mauvaise foi des détracteurs de Corbyn et des difficultés auxquelles il devait faire face. Corbyn avait beau être le leader élu de son parti, il ne contrôlait ni le comité exécutif national (même quand celui-ci avait formellement une majorité de gauche), ni le groupe parlementaire, ni les barons locaux, ni l'appareil. Son numéro 2 officiel, Tom Watson, le contredisait régulièrement devant la presse, des députés de la droite 'blairiste' lui mettaient continuellement des bâtons dans les roues. Des militant-e-s 'corbynistes', dont des Juifs, ont été exclu-e-s du parti sur la base de fausses accusations d'antisémitisme, ou même pour avoir dit que Corbyn ne devait pas s'excuser pour un "problème" (l'antisémitisme systémique) qui n'existait pas. 

Tout cela a créé une atmosphère où il devenait dangereux pour des militant-e-s de soutenir le leader de leur propre parti par peur d'une véritable chasse aux sorcières publique (il n'est pas rien d'être "exposé" dans une tabloïde britannique), en particulier quand ils/elles étaient aussi étiquété-e-s comme "pro-palestinien-ne-s".

Face à ces attaques internes et externes, Corbyn aurait sans doute dû être plus offensif. (A cet égard je valide certaines des analyses de Jean-Luc Mélenchon, même s'il aurait dû concentrer son feu sur les adversaires de Corbyn au lieu de se laisser aller à une attaque personnelle - mais ça c'est du Mélenchon dans le texte.) Mais sous la pression de certains de ses proches collaborateurs il a fait de nombreuses concessions, légitimant ainsi les critiques. Cette stratégie de faire profil bas et essayer de parler d'autre chose (comme son programme !) était censée faire taire - ou au moins diminuer - les critiques. Comme c'était prévisible, cela a eu l'effet inverse - les critiques se sont intensifiées et ont complètement pollué sa campagne.

Dire que Corbyn était impopulaire dans les milieux ouvriers du Nord et des Midlands se discute, mais la question est de savoir pourquoi, et à qui la faute. Son "manque de charisme" ou d'"humour" ? C'est très subjectif, bien sûr. Toujours est-il que parmi les trois principaux leaders, c'est le seul à être allé au contact de la population sans se faire ridiculiser. Il a été loin d'être mauvais lors des débats télévisés. Johnson a refusé (sagement) d'être interviewé par la BBC. Swinson des Lib Dems a été une catastrophe et a réussi l'exploit de perdre son propre siège de députée. La personnalisation de la politique fait que beaucoup de sondés cite la personnalité de Corbyn comme un facteur, mais ce n'est pas très sérieux comme explication, d'autant plus que l'homme a des qualités certaines, comme son intégrité, son train de vie modeste et son manque d'ambition personnelle. Corbyn aurait sans doute dû faire plus de meetings et de bains de foule, comme il l'a fait en 2017, mais ses conseillers ne l'ont apparemment pas voulu, préférant une stratégie plus classique.

Il y a un mythe comme quoi le Nord de Londres où Corbyn est élu facilement depuis les années 80 est une espèce de paradis des bobos de gauche, de l"l'élite métropolitaine", etc. En réalité il y a dans cette vaste zone des quartiers tout aussi "populaires" ou "prolétariens" que dans bien de quartiers du Nord de l'Angleterre. Le fait que certaines villes ou districts où le Labour a perdu des sièges sont beaucoup plus 'blancs' que les grands métropoles (pas seulement à Londres) où le parti s'en est beaucoup mieux sorti est sans doute un facteur explicatif. Vivre à Londres, à Manchester ou à Birmingham n'est pas pareil que vivre à Sunderland, à Stoke-on-Trent ou à Grimsby. Mais beaucoup d'autres facteurs entrent en jeu et il y avait de nombreuses exceptions à ces 'règles'.

Les accusations d'antisémitisme ont sans doute joué un rôle, ne serait-ce en semant le doute chez les électeur-trices. Des camarades qui faisaient du porte-à-porte rapportent que les gens étaient souvent incapables de citer des cas d'antisémitisme, mais ils ajoutaient pratiquement toujours, "Il doit y avoir quelque chose". Mais si, comme on dit souvent, le vote pour les conservateurs de Boris Johnson ou le Brexit Party de Nigel Farage de la part des partisans du Leave (quitter l'Union Européenne) était un vote raciste, il est difficile de croire que ces électeur-trices aient été particulièrement sensibles à la question du prétendu 'antisémitisme' de Corbyn. Ce qui a quand même compté, par contre, est la propagande continuelle comme quoi Corbyn n'était pas "patriote", qu'il ne respectait pas la famile royale, qu'il avait des amis chez des terroristes (que cela soit des islamistes, les Palestiniens ou l'IRA), ou qu'il était tout simplement un "communiste" (alors que prises individuellement, des mesures comme la renationalisation des chemins de fer étaient souvent plébiscitées). Et bien sûr toutes les notions réactionnaires assidûment propagées par la presse de droite sur l'"assistanat", l'immigration et les Musulmans.

Marlière ne dit pas un mot, non plus, sur la Palestine. Le fait que Corbyn a été vilifié injustement par le Board of Deputies of British Jews (l'équivalent du CRIF), le Grand Rabbin (non représentatif de la majorité des Juifs et des Juives britanniques) et le Jewish Labour Movement, ainsi que par la droite social-libérale et atlantiste du parti travailliste, n'est pas un "complot" mais représente une convergence à la fois de convictions et d'intérêts. Corbyn défend depuis des décennies les droits des Palestiniens, comme il a milité contre l'apartheid et s'est opposé à la guerre en Irak et à la politique de Tony Blair. Les attaques coordonnées contre lui sont tout-à-fait logiques dans la mesure où Corbyn a courageusement insisté que s'il était élu son gouvernement reconnaîtrait immédiatement l'Etat palestinien. Et maintenant que Johnson est élu, une de ses premières annonces a été celle d'une proposition de loi interdisant le boycott des produits étrangers (lis, israéliens).

Sur le Brexit, la position de Marlière de soutien au Remain est connue. On a le droit de la partager - ou pas. Il a raison de souligner que cette question a été très importante sinon déterminante dans la victoire de la droite et que la position nuancée de Corbyn était difficile à défendre. Il dit que "L’histoire retiendra que si Corbyn et l’appareil du parti avaient réellement mené campagne pour le maintien dans l’UE, le résultat du référendum de 2016 aurait probablement été inversé." Mais une fois le Leave voté par une majorité de la population, en particulier dans les régions traditionnellement travaillistes, il était impensable - sauf pour les Lib-Dems, mais ce n'est pas une référence - de vouloir à tout prix l'ignorer. Il y a des raisons très sérieuses de penser que l'acceptation d'un deuxième referendum par Corbyn, sous la pression de son plus proche allié, McDonnell, et des dirigeants du mouvement Momentum, a contribué grandement à faire basculer ces régions dans le camp des Tories. 

Enfin, sur l'Ecosse, on entend - bizarrement - très peu de critiques de Corbyn, alors que sa position de défense de l'union avec la Grande-Bretagne a contribué à l'impopularité du parti travailliste écossais, même si celui-ci est largement responsable de sa propre défaite. De 7 sièges (sur 59) le parti est passé à un seul, en obtenant 18.6% des voix contre 27% il y a deux ans, alors que la dernière fois que les travaillistes ont gagné des élections législatives, en 2005, ils ont obtenu 41 sièges avec 39% des suffrages exprimés. 

La bataille d'interprétation des résultats des élections britanniques est importante, tout comme les manoeuvres pour la succession de Corbyn. Philippe Marlière dit qu'il est pour une "social-démocratie affichant un radicalisme concret et pragmatique", réunissant les "factions de gauche et modérées du travaillisme" - à l'exclusion, il faut l'espèrer, de la droite 'blairiste' dont il reprend malheureusement une bonne partie des accusations infondées. Cela a au moins le mérite d'être clair. 

Enfin, un peu de statistiques. Marlière répète que Corbyn a obtenu "le pire score depuis 1935". C'est un peu court pour un "politiste" aussi bien informé. Comme tout le monde le sait, le résultat des élections britanniques est souvent très aléatoire. En 1951, quand le parti travailliste a obtenu le score le plus élevé de son histoire (48.8%) il a perdu en sièges et perdu l'élection. Son leader à l'époque, Clement Attlee, n'était pas connu pour son "charisme", ni pour son "humour" (Churchill l'appelait "un petit homme modeste qui avait beaucoup de raisons de l'être"). Regardons plutot les pourcentages des voix exprimées.

Entre 1945 et 1970, le parti travailliste obtient plus de 40% à chaque élection. 

Ensuite viennent les élections de 1997 avec 43.2% et 2001 avec 40.7% (sous Blair)

En 2017 Jeremy Corbyn obtient 40% (oui oui, le même Jeremy Corbyn qu'en 2019!)

Il fait donc mieux que Michael Foot (27.6%), Neil Kinnock (30.8% et 34.4%), Tony Blair en 2005 (35.3%), Gordon Brown (29.1%) et Ed Miliband (30.5%).

En 2019, Corbyn fait 32.1%, ce qui est un échec dont les raisons profondes sont à discuter sérieusement - mais à relativiser et à mettre dans le contexte très particulier du Brexit.

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Auteur: 
Colin de Saint-Denis