Législatives en Irlande : des élections porteuses de changement – à terme

Pour commencer, un petit rappel historique : l’Irlande fut une colonie britannique jusqu’en 1922. Tout le monde le sait, soit, mais la tendance naturelle est tout de même à se représenter la colonisation comme un phénomène extra-européen. Or en Irlande comme ailleurs, elle eut évidemment de lourdes conséquences. Parmi elles, le fait que le mouvement ouvrier irlandais s’est constitué dans l’ombre du grand voisin, mais également un champ politique structuré par le nationalisme et la guerre d’indépendance.

Ainsi, les deux partis qui ont dominé la vie politique irlandaise depuis presque un siècle, Fianna Fail et Fine Gael, sont directement issus des divisions issues du combat pour l’indépendance puis de la guerre civile, Fianna Fail représentant la fraction opposée au compromis permettant aux Britanniques de conserver l’Ulster et Fine Gael ceux qui pensaient préférable de se contenter. En termes de base sociale, cela renvoie à une division de la bourgeoisie irlandaise entre ceux dont les intérêts résidaient dans le maintien des liens économiques privilégiés avec la Grande Bretagne et ceux qui pensaient qu’il était possible de construire une bourgeoisie aux intérêts nationaux. Ces contradictions, réelles à l’origine, sont aujourd’hui totalement dépassées, et les deux formations se situent à droite de l’échiquier politique.

Après le cours d’histoire, le rappel du contexte. L’Irlande fut un des pays européens les plus violemment touché par la crise de 2008, avec sauvetage des banques en direct (y compris les plus irresponsables et apparues comme telles), coupes sombres dans les budgets sociaux (déjà pas bien vaillants) et réduction massive des salaires dans la fonction publique.

Les précédentes élections législatives avaient désavoué la gestion du parti alors au pouvoir (Fianna Fail) et confié à Fine Gael le soin de renégocier les conditions fixées par l’UE. La négociation fut brève et sans effet. Le pays est partiellement sorti de la crise mais pas de l’austérité.

Deux éléments importants sont survenus dans la dernière année. Il y eut d’une part un puissant mouvement contre la taxation de l’eau (gratuite jusque là), qui s’est épuisé et n’est pas parvenu à avoir de traduction directe dans les échéances électorales, mais a marqué les esprits. Les petits groupes d’extrême gauche y furent très actifs, notamment le SWP irlandais, sous l’appellation « People before profit ». Sinn Fein (mouvement politique longtemps en solidarité avec le combat de l'IRA en Irlande du Nord, occupé par les Anglais) en revanche a mis du temps à comprendre l’ampleur du mouvement et s’y est rallié tardivement. Deuxième élément, le référendum concernant le « mariage pour toutes et tous », avec une large victoire du oui, majoritaire dans toutes les régions, même les plus rurales, sauf une. Le « oui », rappelons-le, était soutenu par tous les partis politiques, contre l’Eglise catholique.

Ces deux événements ont témoigné d’une forme de politisation, et, pour le second, d’évolutions très profondes au sein de la société. Reste, dans ce domaine, la question de l’avortement : pour l’heure, un amendement à la constitution continue de mettre à égalité le droit à la vie des femmes et des fœtus, ce qui interdit tout avortement même en cas de viol …

C’est dans ce contexte que les élections législatives ont eu lieu. Fine Gael, au pouvoir, a fait campagne sur l’idée de la stabilité nécessaire pour poursuivre la « convalescence » du pays, Fianna Fail a mené une campagne d’opposition tout azimut, sans qu’on comprenne bien ce qu’il proposait. Sinn Fein a pris la décision il y a un an de refuser toute coalition avec l’une ou l’autre formation. Ce fut un choix important et nouveau, qui l’ancrait à gauche. Les sondages lui prédisaient des résultats très élevés, proches de ceux des deux partis dominants. Ils prédisaient plus généralement une situation sans majorité pour constituer un gouvernement.

Cet élément est confirmé par les résultats. Fine Gael et Fianna Fail sont au coude à coude en dessous de 25%, avec une légère avance pour Fine Gael (soit une hausse de 7.2% pour Fianna Fail et une baisse de 10.3 pour Fine Gael), Sinn Fein atteint 14%  (soit une hausse nette – 3.9 % - mais beaucoup plus faible que prévu), les Travaillistes, qui étaient au gouvernement, paient la note et sont presque rayés de la carte (6.6% soit une baisse de 12.7%). Le reste se partage entre des « indépendants », c’est-à-dire des élus appuyés sur leur action ou leur réputation locale (16.6%), et de petites formations, dont certaines sont nouvelles. Parmi celles-ci on trouve « People before profit », qui obtient près de 4% des suffrages. Le système électoral irlandais est très démocratique, ce qui devrait permettre à l’extrême gauche d’obtenir 6 ou 7 députés (auxquels s’ajouteront des « indépendants » marqués à gauche) et au Sinn Fein d’en avoir 22. Les « indépendants », avec une vingtaine d’élus, auront un rôle décisif dans la future assemblée pour faire et défaire les majorités.

Ces résultats sont riches d’enseignements. Le principal, sans doute, est que les Irlandais ne veulent plus de l’alternance sans changement qui structurait le paysage politique depuis la naissance de la République. La somme des deux partis dominants n’atteint pas 50%, pour la première fois, même si la tendance est à l’œuvre depuis longtemps. La logique serait d’ailleurs que les deux forces s’allient pour former un gouvernement, ce que pour l’heure ils n’envisagent pas. Le deuxième enseignement, c’est que cette recomposition du champ politique issu de la guerre civile pourrait entrainer sa restructuration selon un axe gauche-droite, ce que le récent repositionnement du Sinn Fein permet d’envisager.

Il faut noter que son succès n’est pas lié à une poussée du nationalisme républicain mais à la capacité du parti de Gerry Adams à incarner un début d’alternative. Jusqu’au début des années 2000, le vote pour le Sinn Fein était résiduel, témoignant de l’existence maintenue d’un courant nationaliste, mais il s’agit d’autre chose aujourd’hui. Soulignons tout de même qu’en matière de radicalité politique, il y a encore de très fortes marges de progression... En outre, la question du lien à l’IRA n’est pas soldée. Si Gerry Adams a eu un rôle essentiel dans le processus de paix et le désarmement de l’IRA (au prix d’une collaboration très prononcée avec les institutions politiques et policières en Ulster), il apparaît comme lié au passé, et notamment à la violence des années 1970 et 1980. Son départ est inscrit dans les coordonnées de la situation, mais, là encore, pas ouvertement envisagé.

Une recomposition politique est donc indéniablement en cours, et sans doute s’agit-il d’élections de transition mais les rythmes sont très incertains. La gauche en devenir apparaît encore très éclatée, et la discussion porte peu sur les projets politiques en présence, et ce d’autant moins que l’avenir apparaît encore corseté par les accords avec l’Union Européenne.

Ingrid Hayes

 

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