Les Amis de la Fabrique du Sud (ex-Pilpa, Carcassonne, France)

Voici quelques éléments tirés de l'expérience collective que nous menons sur le Carcassonnais avec les coopérateurs de La Fabrique du Sud, qui produisent les glaces artisanales La Belle Aude. Et cela, avec les 800 adhérents de l'association Les Amis de La fabrique du Sud. Ces derniers, dans une démarche d'éducation populaire, vont à la rencontre de la population pour débattre des questions du goût, de la santé, des modes de consommation, et des alternatives de développement économique, social et environnemental.

Bref historique

La création de la Fabrique du Sud est le fruit d'une histoire presque banale: celle d'une fabrique de crèmes glacées, Pilpa, basée à Carcassonne. Une entreprise innovante, qui tournait depuis quarante ans, quand, en 2011, un fonds de pension américain Oaktree, pesant 100 milliards de dollars, jette son dévolu dessus. L’entreprise est alors rachetée par R&R, filiale de ce fonds.

Neuf mois plus tard, l’unité de Carcassonne, la plus rentable, est sacrifiée sur l'autel du profit.

Une mécanique bien huilée se met en place en quelques mois : rachat de Pilpa, transfert et centralisation des services recherche et développement, du commercial, de la gestion au siège. Annonce d'un marché en décroissance, d'un déficit budgétaire et de la fermeture de l'entreprise.

Refus de céder l'entreprise à quiconque malgré trois offres de reprise !

Ainsi, avec l'achat de Pilpa, le groupe R&R obtient ce qu'il voulait : il est en position dominante sur le marché français des marques distributeurs (glaces vendues sous le nom distributeur : Auchan, Carrefour, Leclerc....).

Et Oaktree aspire des masses financières ! En effet, pour racheter ses concurrents (dont Pilpa), le fonds prête à son groupe industriel à 10%, de l'argent que, de son côté, il obtient sur le marché à 3%. Les entreprises et filiales industrielles sont mises en déficit artificiellement. Les comptes officiels du groupe affichent un déficit de 25 millions, quand 58 millions remontent au fonds sous forme de frais financiers.

La vente des crèmes glacées dégage 33 millions d’euros de bénéfices. Mais ce n'est pas assez pour les actionnaires qui en veulent plus. Ils vendent le groupe à PAI Partner, un autre fonds d'investissement pour 850 millions d'euros.

Lutte et création de la SCOP

Face à cela, face à cette injustice, face à ce vol manifeste des savoirs faire, des licences, des richesses, face à cette casse de l'outil industriel, des femmes et des hommes vont relever la tête. Déterminés, organisés avec leur syndicat CGT, forts de leurs savoir faire, ils ne lâchent rien. Ainsi, après des semaines d'inspections, ils obtiennent les plus hautes normes en matière sanitaire alimentaire. Conscients de la part prise dans les 33 millions d'euros de bénéfices réalisés, unis et comptant de nombreux soutiens, les 125 salariés s’engagent dans une lutte qui va durer dix-huit mois.

Alternant les actions juridiques, les mobilisations, les interpellations des politiques et des pouvoirs publics, par deux fois, ils font annuler les soi-disant plans de sauvegarde de l’emploi et exigent que le site soit laissé en capacité de produire et les machines rendues aux salariés. Ainsi ils gagnent les moyens de pouvoir s'engager dans la relance de l'activité à Carcassonne, en obtenant que les collectivités rachètent l'ensemble du site industriel (6,5 hectares, 22 000 m2). Ils obtiennent aussi que R&R cède une ligne de production, verse 815 000 euros pour les investissements matériels, et 200 000 euros pour la formation.

En quelques mois, ils montent une entreprise de A à Z, avec un nouveau process de production, de nouveaux fournisseurs et clients, un nouveau statut juridique, une Société Coopérative Participative : La Fabrique du Sud. Ils créent leur marque de crèmes glacées artisanales « La Belle Aude ».

L’objectif est simple : Créer des emplois, maintenir et développer les savoir-faire, et fabriquer des produits en respectant les consommateurs grâce à une transparence sur la qualité et l'origine des produits ; en respectant également les producteurs de proximité pour qu'ils puissent vivre de leur travail et investir dans leurs exploitations ; les salariés coopérateurs en garantissant des salaires décents, des bénéfices redistribués à parts égales et de bonnes conditions de travail ; l’environnement en devenant des fabricants éco-responsables (déchets, énergie, emballages…)

Aujourd’hui, 27 coopérateurs (19 salariés) ont investi financièrement dans la SCOP et y apportent leur savoir faire. Depuis le 17 avril, la production est lancée et les glaces artisanales La Belle Aude sont présentes dans les principales grandes surfaces de la région, chez certains restaurateurs, et plébiscitées y compris par des chefs étoilés. On les retrouve aussi dans des restaurants d'entreprises, et des centres de vacances, notamment ceux qui sont gérés par des comités d’entreprises.

Après six mois de fonctionnement, le prévisionnel est respecté, de nouveaux investissements réalisés, 3 intérimaires ont été recrutés pour la saison et la production a été multipliée par 2 ! La saison d'hiver est lancée avec la production des bûches glacées.

L'association

Mais ce beau projet ne pouvait rester isolé : au-delà des salariés de la SCOP, cette appropriation sociale revêt un enjeu territorial très fort.

En travaillant en partenariat avec des producteurs de lait et de fruits régionaux, des fournisseurs et prestataires de proximité, en s'adressant à la restauration collective, c'est toute une dynamique économique qui se met en place à partir de valeurs, qui, dépassant le seul cadre comptable et marchand, donnent du sens à l'acte de production.

C'est ainsi que, dès la création de la SCOP, l’association Les Amis de la Fabrique Du Sud a été créée pour aider au rayonnement et au développement de la Fabrique du Sud, lui apporter un soutien matériel grâce à l’engagement de ses bénévoles et aux dons qu’elle récolte. Mais l’idée est aussi de promouvoir l'économie sociale et solidaire, et, dans une démarche d'éducation populaire, de la présenter comme une alternative de développement économique qui respecte les femmes et les hommes créant des richesses au bénéfice des territoires de production.

L’association veut être un acteur de médiation culturelle, elle sensibilise les populations sur le bon sens et la pertinence de l’économie sociale et solidaire, sur les modes de consommation, les pratiques alimentaires et leurs conséquences en matière de santé, d'économie et de social. Elle a réalisé une exposition sur l’aventure de La Fabrique du sud, qui lui sert de support dans les débats.

En obtenant la re-municipalisation de tout le site industriel c'est aussi, un bien commun qui a été créé, et qui est maintenant à disposition de toute la population, un bien qui doit servir l’intérêt général de tout un territoire et être géré démocratiquement. C'est pourquoi les Amis de La Fabrique du sud préconisent la création d'une SCIC associant collectivités, coopérateurs, porteurs de projets pour gérer ce site sous le contrôle direct de la population.

De même en proposant de devenir une association de portée nationale, en visant l'objectif de 100000 adhérents dans les prochaines années, nous visons l'indépendance financière et l'autonomie des circuits de distribution.

En effet avec une cotisation modique de 5 euros - accessible au plus grand nombre - avec 100000 adhérents, nous nous affranchissons des banques. S'extraire des circuits traditionnels financiers nous semble essentiel pour pérenniser la SCOP et les valeurs qui s'y pratiquent. C'est pour cela que nous avons choisi pour cette année de démarrage de lancer également une souscription nationale.

Mais dans le même temps, s'extirper des logiques financières dominantes exige que nous maîtrisions nos propres réseaux de distribution. Et là encore, 100000 adhérents/ bénéficiaires associés nous permettraient de développer ce réseau alternatif, citoyen et militant, maillant le territoire qui nous affranchirait de la dépendance à l'égard des multinationales de la grande distribution.

Tout cela est à notre portée. Avec ce socle de citoyens engagés, nous pourrons aussi multiplier les rencontres, les débats, les apprentissages et nous inscrire encore dans une démarche encore plus large d'éducation populaire sur les questions de consommation, de santé, d'économie, et de vivre ensemble.

Notre association est aujourd'hui, sociétaire de la SCOP. À ce titre les adhérents- bénéficiaires associés sont représentés au sein de l'AG des coopérateurs. Ils ont leur mot à dire sur le produit, les conditions d'approvisionnement, de distribution, les tarifs pratiqués...

100 000 adhérents en mouvement : c’est une force agissante ! Autant de sentinelles éveillées soucieuses de faire vivre notre projet de transformation sociale. Mettre à la disposition de chacune, de chacun cet outil lui permettant de s'engager concrètement dans une démarche citoyenne et de devenir un des maillons essentiels de cette transformation, c’est ce que nous visons !

Ce ne sont pas les projets ni la détermination qui nous manquent. D'autant que les soutiens sont multiples, que nos produits et notre démarche rencontrent un écho de plus en plus large parmi la population, qui, de plus en plus, critique et refuse ce système aberrant, cette chape de plomb de la finance qui étouffe chacun et tue les plus fragiles.

Alors, multiplions les initiatives d'appropriation sociale et nous multiplierons le champ des possibles en produisant des valeurs peut-être sans éclat mais combien enrichissantes.

Michel Mas. Publié dans le numéro 24 de Contretemps.

Michel Mas est militant syndical et associatif. Pendant plus de vingt années, il a occupé des fonctions et a assumé des mandats syndicaux à EDF-GDG, au sein du comité d’entreprise, du Comité d’hygiène de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) et comme délégué du personnel. Il a repris des études en 2005 pour un Master Il - Ergologie, Analyse pluridisciplinaire des situations de travail. Puis a réintégré un poste de chef de service.

 

 

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