Les conseils communaux à l’ombre du « pouvoir populaire » : entre espoirs et continuités

La « démocratie participative et protagonique » est depuis 1999 le régime constitutionnel du Venezuela. Le « socialisme du 21e siècle » devient à partir de 2006 le modèle politique officiel. Le Venezuela est en définitive un pays traversé d’ambivalences. D’une part, parce qu’il semble relever d’un « autoritarisme compétitif »[1] pour les uns, ou à l’inverse d’un laboratoire de politiques progressistes, voire révolutionnaires pour les autres. D’autre part, parce qu’il évolue dans un contexte économique et politique spécifique : un État « magique »[2] porté par la rente pétrolière et une démocratie précoce jugée modèle[3]. Le Venezuela caracole pourtant en tête du sondage comparatif latino-américain, Latinobarómetro 2013, en matière de perception et de satisfaction de ses citoyens à l’égard de la démocratie. La conflictualité politique, le dirigisme charismatique n’ont pas entamé l’enthousiasme démocratique de ses citoyens. Le « socialisme du 21e siècle » quant à lui représente la synthèse entre un modèle participatif de type radical, à mi-chemin entre la modernisation étatique et le projet révolutionnaire de renversement de la domination des élites (pouvoir populaire et démocratie participative) et la transformation « participative » des modes de production non-pétroliers (modèle « socio-productif »[4]). Pour mesurer les avancées ou reculs de la démocratie vénézuélienne, et saisir les particularités de son modèle participatif, je m’appuierai sur plusieurs années de recherche de terrain dans différents quartiers de la capitale[5] en insistant tout particulièrement sur les nouvelles organisations que sont les conseils communaux (CC).

En quoi des politiques relevant du répertoire rhétorique du « pouvoir populaire » sont-elles à même d’apporter des solutions concrètes, via une politisation indéniable de la participation sociale, à une population aux prises avec des infrastructures et des institutions déficientes ? Quelle est la nature du rapport entre le champ militant et l’action sociale participative ? Comment apprécier le passage de la « démocratie représentative » à une formule « participative et protagonique » ? Comment la « souveraineté » est resignifiée au profit du « pouvoir populaire », et comment, enfin, le « barrio[6] », espace urbain populaire par excellence, est recomposé sous les traits de la « Commune » ? On voit là qu’il ne s’agit pas simplement d’un changement du sens des mots de la politique, mais aussi d’un changement de signe qui vient former la « chaîne d’équivalence » nécessaire pour transformer les relations politiques au profit des exclus[7].

J’appuierai cette recension du cas vénézuélien en m’arrêtant particulièrement sur deux aspects de premier plan : d’un côté, la relation entre la politique participative « révolutionnaire » et les pratiques observées, de l’autre, le militantisme et une citoyenneté proactive, voire exploitée par l’État. Ce choix de problématiques renvoie à l’omniprésence de l’idéal du « pouvoir populaire » dans la construction des politiques publiques et les régimes de justification de la participation au Venezuela. Il complète ainsi des analyses plus centrées sur le « populisme », l’autonomie ou le « clientélisme », qui laissent de côté les rapports ambivalents entre les organisations participatives et les structures partisanes. Je me demanderai en quoi les innovations constatées sur le terrain sont représentatives d’une nouvelle « géométrie du pouvoir », comme aiment à l’appeler les membres du gouvernement chaviste, en abordant l’imaginaire politique lié à l’idée de « pouvoir populaire », ses implications dans le déploiement de la démocratie participative au Venezuela, d’une part, et l’étude située des CC, l’influence du Parti Socialiste Uni du Venezuela (PSUV) sur ceux-là et les dynamiques paradoxales au cœur de ce projet, d’autre part[8].

Pouvoir populaire et démocratie participative : des liaisons dangereuses ?

Les conseils communaux : pierre angulaire de la politique populaire

Il est tentant de partir de la catégorie « indigène » de pouvoir populaire, tant elle est naturalisée au Venezuela. Un regard sociologique suppose de saisir les éléments qui caractérisent et identifient l’expression de ses formes et les modes de légitimation politique qu’il endosse. À partir de 2004, on assiste à la transformation de l’appareil législatif qui va donner corps au projet de la « participation citoyenne » et qui, plus tard, prendra les traits du « pouvoir populaire ». L’État doit accompagner l’effort social en redessinant tout le contenu législatif qui va donner l’occasion d’une conceptualisation de l’action participative fondée sur le « socialisme du 21e siècle », et l’émergence du « pouvoir populaire et communal ». Ses principaux marqueurs sont la Loi des Conseils Communaux (2006), la Loi Organique du Pouvoir Populaire (2009), la Loi Organique des Conseils Communaux (2011) et la Loi Organique des Communes (2011) ; et ses opérateurs, les conseils communaux et la militance du PSUV.

Dans la logique du chavisme, le pouvoir populaire est ce qui est censé mener à l’épanouissement d’une démocratie radicale – sans que l’on parle explicitement de ce terme dans le discours politique – et son expression concrète, le CC et la Commune. Il s’effectue à travers d’autres vecteurs du discours politique comme la « lutte des classes », l’« empoderamiento » (empowerment), et le « pouvoir constituant ». Il souligne aussi des tensions à l’œuvre entre, d’une part, l’idée de « société civile » corrélée à l’horizon de l’organisation « bourgeoise » (et libérale) de la démocratie, et d’autre part, l’expression d’un mouvement social autonome (« mouvement populaire »), sorte de « pot-pourri » regroupant des composantes partisanes et électorales et les « nouveaux » mouvements sociaux chavistes (jeunes, féministes, étudiants, paysans, etc.). Le mouvement populaire représente l’ensemble des groupements ou organisations sociales qui ont marqué l’essor de la contestation durant les années 1970-1990. Le pouvoir populaire est censé en représenter l’émanation dans la nouvelle structure institutionnelle chaviste. Le « pouvoir populaire » apparaît, en définitive, comme l’étalon des relations entre l’État, le parti et la société participante.

La Loi sur les Conseils communaux, adoptée en 2006, établit un redimensionnement des relations politico-territoriales et donne une place de premier plan aux « communautés organisées » dans la recherche de solutions aux problèmes auxquels doivent répondre les institutions locales et nationales. Le Venezuela comptait jusqu’alors cinq pouvoirs publics indépendants : exécutif, législatif, judiciaire, électoral et citoyen. À partir de la mise en place des « cinq moteurs de la révolution », le « pouvoir communal » est appelé à intégrer, en des termes symboliques car non inscrits dans la Constitution, le panthéon des pouvoirs publics. Au regard de la loi, les CC sont conçus comme des unités territoriales de base, des « aires communales » comprenant 200 à 300 familles dans les zones urbaines. Ces unités permanentes[9] d’organisation populaire sont conçues pour résoudre les problèmes de base des habitants (santé, accès à l’eau, au gaz et à l’électricité, propriété des terrains, infrastructures, etc.) et ouvrir des espaces de discussion et d’articulation politique. Leur fonctionnement est déterminé par deux modes de légitimation : les voceros et l’assemblée citoyenne. Ils fonctionnent grâce à l’effort des premiers, généralement une poignée d’habitants élus, tête de pont de l’organisation locale, et la seconde qui doit entériner les décisions, autrement dit l’approbation de projets concrets qui seront financés par l’Etat (socio-productif, rénovation, infrastructure, etc.).

Dans le contexte de la consolidation des institutions et des organes porteurs du projet politique de démocratie participative, la Loi Organique du Pouvoir Populaire assigne à la communauté le statut de « noyau spatial de base ». La « communauté organisée » consiste, elle, en une forme d’« expressions organisationnelles populaires […] articulées à une instance du Pouvoir Populaire dûment reconnue par la loi et enregistrée au Ministère du Pouvoir Populaire compétent en matière de participation citoyenne ». On voit là l’ambiguïté d’une notion qui porte à la fois sur l’« essentialité » supposée d’un groupe et sur la normativité que vient produire l’action des institutions à l’égard de ce groupe. On se place donc à la fois dans une définition socio-territoriale et normative de l’action participative. Pour certains commentateurs, on est face à une difficulté d’interprétation juridique de la « communauté » qui ne date pas du chavisme[10] et qui s’érige comme un corps intermédiaire légitime. Sur le terrain, la plupart du temps, les conseils sont formés par une dizaine de personnes (ce nombre fluctue en fonction des niveaux d’organisation et de conflictualité) qui se réunissent plusieurs fois par mois pour traiter des affaires du quartier. Ces réunions sont une opportunité pour les membres non élus de la communauté de s’enquérir des affaires collectives ou venir réclamer des papiers dont l’émission incombe au CC. Elles offrent un espace de résonnance des problématiques liées au quartier et aux relations, bien souvent houleuses, avec les institutions.

Aujourd’hui, avec plus de 40 000 CC répartis dans tout le pays, le maillage territorial est plus dense que jamais. Leur présence s’établit au-delà des limites des quartiers pauvres et leur composition sociale ne se réduit pas aux classes populaires, car la classe moyenne en a aussi fait un outil d’amélioration de ses conditions de vie, et de politisation. Différentes études menées sur les CC soulignent leur dépendance structurelle et financière à l’égard de l’exécutif, en raison de la verticalité et du centralisme que ce dernier exercerait[11]. Mais il nous semble moins convaincant d’aborder les pratiques participatives du point de vue de l’autonomie espérée des organisations[12] que de rendre compte des degrés de tension et de réaction entre les différents niveaux d’élaboration et de réception des politiques participatives. Toutefois, en tant que cadre légal de représentation du « pouvoir populaire », la question de la pluralité politique est soulevée dans la mesure où les CC sont censés regrouper toutes les organisations sociales en activité dans un quartier quelle que soit la « couleur » politique de leurs membres. Ce qui pose le problème de l’indépendance politique et des formes d’exclusion qu’ils peuvent susciter[13].

Pouvoir populaire de jure

Un des grands versants du discours légal de la participation en appelle à la « coresponsabilité citoyenne ». Ce n’est pas un terme nouveau dans le langage institutionnel vénézuélien puisqu’il apparaît déjà dans la Loi Organique de Réforme Municipale de 1989[14] et prend un caractère définitif dans la Constitution de 1999. Il s’agit de mettre en œuvre des structures pérennes de communication avec les institutions afin de provoquer une captation des organisations sociales qui s’exerce du haut vers le bas. Ce faisant, la coresponsabilité s’établit à la jonction de deux mécanismes : le droit à la prise de décision et le devoir de participation et d’action pour le bien public.

À cette définition étendue des rapports entre l’État et les groupes sociaux organisés territorialement s’ajoute un pan lié à la vision guévariste de l’engagement politique à travers le travail volontaire. Le CC est un indéniable vecteur de cette posture attendu que la question du temps et de la faisabilité de la participation à une échelle suffisante pour établir un cadre solide de changement profond du système politique repose sur la question du « travail volontaire », et plus largement sur l’impensé du travail en temps de révolution[15]. Il n’est pourtant pas question, selon nous, de parler aussi abruptement d’« esclavage communal » ou d’« exploitation du travail communal »[16]. Il serait plus juste d’apprécier l’élan participatif à l’aune de la tension sous-jacente entre professionnalisation latente, militantisme et informalisation des activités administratives et de gestion publique. Par ailleurs, la « communauté » devient le catalyseur de différentes postures et régimes de justification qui contredisent l’application purement instrumentaliste que relève Arenas. En effet, parmi les acteurs de la participation, comme dans cet entretien avec une fonctionnaire en charge du suivi des dispositifs participatifs, prime l’idée que « la communauté, c’est celle qui décide sur son territoire, dans le cadre d’une assemblée communautaire, par consensus avec la communauté, [et] établit les limites de l’action communautaire »[17]. Dans ce cas, il y a une superposition entre l’idée de communauté et la volonté générale, et plus loin des termes de la représentation de la volonté des habitants. On trouve aussi des ambivalences dans l’interprétation du fait de l’appartenance formelle à un espace construit historiquement et l’injonction à une délimitation juridique et gestionnaire. « Je peux dire que j’appartiens ou que je suis d’une communauté, c’est mon barrio, mais je dis que pour être d’une communauté, il faut qu’il y ait une union, une participation et une vie en commun au niveau de toutes les familles (…) Parce que les communautés, c’est le peuple »[18]. La communauté gagne en signification et en consistance au contact d’un ordre normé, et plus seulement dans l’expression d’une organisation propre et autonome. On passe à un niveau différent lorsque la communauté est un tout autoréférentiel et universel : « Le bien commun comme ça l’exprime bien, c’est le commun ; la communauté, c’est le bien de tous »[19]. Mais c’est aussi le lieu de l’homogénéisation des différences et des différends. Prenons l’exemple de Digna[20], qui expose ses réticences sur les considérations politiques du travail communautaire de ses compagnons chavistes au sein du CC : « Les chavistes et les escúalidos[21] ne veulent pas travailler ensemble. Et c’est bien embêtant parce qu’à l’heure de la vérité, on doit n’avoir qu’une seule fin : travailler pour la communauté. Je n’appartiens pas au parti du gouvernement mais je suis membre de la communauté ». Elle convient malgré tout qu’elle « partage certaines conceptions [des chavistes] : être avec la communauté, échanger et travailler avec elle ».

Les CC sont donc conçus de jure comme des émanations de la communauté, dans lesquels tout bon militant serait censé mettre à contribution son effort pour réaliser l’idéal du pouvoir populaire. Mais l’une des tensions qui traverse le chavisme consiste à assumer activité militante et déploiement participatif, entre une influence relative du parti sur les CC, et une certaine défiance à son égard. Comme le dénonce un militant du PSUV, « les conseils communaux sont sous la tutelle de la mairie. Ils ne s’occupent que des problèmes d’ascenseur et de peinture »[22]. Il faut cependant nuancer ce jugement en raison du rapprochement contradictoire et des affinités électives entre CC et parti, comme lieux d’élaboration du discours politique chaviste et espaces réciproques de légitimation.

Les affinités électives des acteurs de la démocratie participative vénézuélienne

Fort d’un tissu organisationnel dense, le Venezuela représente un champ d’exploration fertile des logiques de justification politique de la participation. Qu’elles soient militantes, étatiques ou communautaires, prises dans des rapports clientélistes, antagoniques ou consensuels, elles contribuent à interroger le terreau politique de la participation et les dynamiques d’organisation verticales ou horizontales qui la traversent.

Participation et gestion publique

Le pouvoir attribué aux Conseils communaux est conséquent, puisqu’il permet à une communauté de proposer et d’exécuter des projets financés ultérieurement par l’État. La somme totale des projets approuvés est des plus copieuses sachant qu’elle correspond à 26,3 % du budget national en 2013[23]. Il s’agit dès lors d’un enjeu de taille et d’un instrument de gestion substantiel. La modernisation de l’État, dans sa version participative et vertueuse, serait censée stimuler l’efficacité d’un État souvent considéré comme un « failed State ». Pour autant, cette modernisation se veut « inclusive » et anticapitaliste. De ce fait, l’application d’une interface chargée de la cogestion et de l’accountability dans la formulation des politiques publiques est un des objectifs qu’établit clairement la politique chaviste. Dans ce contexte, plus qu’un objet de modernisation administrative, la « contraloría social » (transparence, surveillance) aurait donc tendance à jouer un rôle éminemment politique. Elle représenterait une modalité efficace de contrepoids à la bureaucratie et au règne des intérêts privés. Sur le terrain, c’est la garantie que le territoire soit bien sous contrôle de ses habitants. « Parce qu’il y a encore des entreprises [de construction] capitalistes qui ne s’entendent pas avec le peuple et qui font ce qu’elles veulent. On exerce aussi la contraloría dans les écoles du secteur, pour voir s’ils donnent à manger aux enfants comme il se doit, si le programme scolaire est suivi, etc. »[24] explique ce militant du 23 de Enero. Ainsi, selon la nouvelle lecture des liens unissant l’État aux citoyens, le premier conserve et concentre le pouvoir, et le peuple, gardien de son intégrité, s’efforce de contrer les effets de son hégémonie et de celle du Marché. C’est aussi ce qui apparaît au détour d’une phrase prononcée lors d’une réunion du PSUV, au 23 de Enero[25], qui met en relief la nécessité d’articuler la contraloría social et la contestation, comme pour ne pas perdre l’identité légitime qui soutient l’idée de mouvement populaire. On se trouve en définitive face à un paradoxe qui mérite plus amples considérations : l’appel à un nouveau système social et politique édifié sur les bases de la démocratie participative et du « pouvoir populaire », et l’existence d’une structure juridique qui cristallise les contradictions issues de l’injonction participative et des « cadeaux » faits par l’État[26]. Entre une définition révolutionnaire des rapports entre l’État et le peuple, et la tentation modernisatrice d’une gouvernance progressiste, l’écart n’est pas grand.

Par ailleurs, on assiste certainement à la naissance d’une nouvelle technique de gouvernement. En témoigne la part grandissante des « activateurs communautaires » qui suivent une formation universitaire en gestion sociale dans les universités publiques créées par le gouvernement chaviste. Dans une période où les prix du pétrole sont suffisamment élevés pour maintenir le niveau d’intervention économique de l’État, il est fort à parier que la tendance ne s’inversera pas. Dans le cas contraire, et du fait d’une vulnérabilité de la dépense publique soumise aux oscillations des revenus pétroliers, dans une économie mono-productrice, le risque d’une réduction des dépenses sociales et, par là même, de l’orientation des politiques participatives, reste important. Les CC sont donc porteurs de deux prérogatives : ils sont dépositaires d’un ordre interne, substitutifs d’autres entités institutionnelles et gestionnaires, mais on leur confère aussi une logique immanente, « sauvage » pour reprendre la métaphore lefortienne, et démocratiquement sacrée. Partant de notre expérience de terrain, le constat principal est qu’il existe d’importants contrastes dans la nature et l’organisation des CC. En effet, certains sont plus prompts à adopter une attitude passive, attendant que l’initiative vienne des institutions, d’autres, à l’inverse, cherchent absolument à devancer l’action publique et à travailler de très près avec celles-là. En définitive, ce ne sont pas les difficultés matérielles qui font le lit d’une situation organisationnelle moins efficace, mais l’aptitude des uns et des autres à articuler action militante et action publique participative. Ce qui pose la question de savoir dans quelle mesure les principes de coresponsabilité et de contrôle social s’appliquent dans des conditions « révolutionnaires » lorsque la politisation des organisations sociales est importante.

Mouvement social et coresponsabilité : entre émancipation et administration

En octobre 2013, le ministère des Communes et de la protection sociale est renommé ministère pour les Communes et les mouvements sociaux. Loin d’être anodin, ce changement rappelle la volonté qui s’érige depuis l’État à incorporer les forces vives de la contestation (chaviste), à faire de l’État un acteur transformé, voire « révolutionné », qui accueille les logiques antagoniques et contestataires en son sein.

La notion de mouvement social nous semble inséparable de toute réflexion sur la démocratie participative. Cette posture conceptuelle apparaît dans différents travaux sur la démocratie participative autour de l’idée de « faire de la politique autrement »[27] entre capacité d’« ensauvagement » ou de « domestication »[28], ou encore par la « confluence perverse »[29] des relations entre les mouvements sociaux et l’État dans l’application de dispositifs participatifs.

Au Venezuela, la situation des CC laisse en suspens un certain nombre de questions ayant trait à cette relation. Bon nombre d’acteurs militants et fervents défenseurs des CC considèrent préoccupant qu’il n’y ait pas encore d’assemblées au niveau national qui puissent porter la voix du « pouvoir populaire » dans les grandes décisions du pays. Rappelons que l’expérience naissante des Communes prouve qu’il y a malgré tout une logique bottom-up qui préside à l’aménagement d’instances représentatives des décisions locales au-delà de l’environnement immédiat du quartier. La question de l’élargissement de la participation est pourtant loin de faire consensus si l’on en croit l’opinion d’un intellectuel chaviste qui répond à la proposition de former des assemblées thématiques dans tout le pays sur des questions d’ordre supralocal : « Qu’il est difficile d’interagir sur le terrain international dans un monde comme le nôtre ! Combien est ardu et spécialisé le thème pétrolier, un des plus décisifs de la planète […] ! Quel infantilisme et quelle irresponsabilité de penser que ces thèmes puissent avoir une définition assembléiste ! »[30]. En contrepoint, le sociologue vénézuélien et altermondialiste Edgardo Lander faisait remarquer lors d’un séminaire que des décisions telles que l’hypothèque du pétrole vénézuélien à l’État chinois sous forme d’accords bilatéraux passés entre les deux États, ou la mise en place d’un chantier naval sur le Lac de Maracaibo, qui aura des répercussions écologiques désastreuses, n’ont été soumises à aucune forme de délibération et de décision concertée[31].

Si l’on peut assumer le fait que la massification de la participation résulte de l’expression de l’« argumentaire d’un tort »[32], l’éden promis de l’autogouvernement est encore loin. En attendant la pleine décision des communautés sur la destinée politique du pays, certains rongent leur frein et se soucient du problème de l’engagement : « Quand le président parle pour la première fois des conseils communaux, l’idée paraissait un peu saugrenue. Quand on a reçu la loi, on a commencé à l’étudier, à l’analyser, la prenant comme la panacée du pouvoir populaire, de la communauté exerçant pleinement le pouvoir, mais nous avons aussi trouvé une quantité de manques qui, sans être juriste, me semblent problématiques, comme le fait que les membres exécutifs doivent travailler à temps complet ad honorem. Comment fais-tu pour nourrir ta famille ? »[33]. Ne s’agissant pas pleinement d’un engagement militant qui supposerait une subordination complète du social sous le politique, les éléments matériels (amélioration du cadre de vie et gestion de budgets locaux) et symboliques (prestige, leadership, capital social), qui peuvent absorber ou limiter les « coûts » en termes de temps, sont loin d’être négligeables. D’où la tendance à appliquer le modèle clientéliste à l’élaboration des politiques populaires participatives, oblitérant par ailleurs la longue histoire de mobilisation des habitants des quartiers populaires et l’espoir suscité par un modèle politique alternatif. Il fonctionne souvent malgré tout une double logique, celle d’un État défaillant et d’individus qui en prennent le relais, dans un va-et-vient de partenariats, sollicitudes, réclamations et revendications. Il s’agit dès lors d’un mouvement hybride, entre gestion publique, modernisation étatique et répertoire revendicatif qui renvoie implicitement à une certaine division du travail politique.

Les relations entre le PSUV et les conseils communaux 

Dans son discours, le chavisme construit la figure du parti comme une extension naturelle des CC, réalisation vertueuse et matérialisée du pouvoir populaire. Le PSUV est un « parti de masse » qui regroupe plus de sept millions d’inscrits sur une population de 29 millions d’habitants. On retrouve des pratiques relativement similaires au sein du parti et des CC dans les espaces étudiés : les réunions de quartier, la définition d’une politique de suivisme et d’accompagnement des activités législatives et politiques du gouvernement, le travail volontaire. Ce qui diffère au demeurant ce sont les degrés d’indépendance. Dans un cas comme dans l’autre, les cadres d’action collective sont médiatisés par l’échelle des projets gouvernementaux, que ce soit dans la réception des fonds étatiques ou des programmes ponctuels en ce qui concerne les CC, ou de l’imposition idéologique et organisationnelle par les structures nationales du PSUV. Le plus intéressant toutefois est de rendre compte d’un déni caractéristique de la position des militants du PSUV qui reste ambiguë et méfiante à l’égard des CC.

Toutes ces formes de répertoires mobilisent des régimes différents dans l’expression de la confrontation et, en définitive, la réalisation d’une unité toujours appelée de ses vœux par le camp populaire chaviste. À la différence d’autres situations, le cas vénézuélien dénote une fabrique de modes d’expressions politiques très bigarrés soudés par un système d’allégeance au leader charismatique. Cela étant, il n’est pas aussi évident de ranger ces arrangements instrumentaux sous l’idée d’une « absence de frontières »[34] entre la militance politique et les activistes sociocommunautaire des CC. Un observateur du système d’organisation sociale des barrios parlait déjà, dans les années 1990, donc avant l’avènement du chavisme, d’une « double identité », d’habitant et de militant, qui à la longue va s’être cristallisée en faveur de la seconde dans un mouvement de captation classique fonctionnant sur le principe que le parti ne pouvait « accepter que prévale la condition d’habitant, tout comme les intérêts locaux sur les lignes et les priorités de l’organisation »[35]. Cela constitue une prémisse importante pour saisir les caractéristiques d’un rejet mutuel qui perdure encore aujourd’hui, en dépit d’un système d’opportunité politique qui tente de ranger toutes les initiatives sous la bannière du progrès politique et du changement social.

Une première ligne de tension s’affirme autour du rapport discours/action qui fait des CC des organisations où l’on « travaille pour la communauté », alors que le PSUV est perçu comme une perte de temps et un espace de vaines déclarations, voire l’agent de la « prise d’otage » de la participation. À l’inverse, les militants du PSUV reprochent aux CC leur manque de rigueur politique et leur tendance clientéliste. Le nouveau parti conserve malgré tout un grand nombre d’adeptes, sans être des militants traditionnels ou des courroies de transmission du clientélisme local. Beaucoup considèrent qu’il peut encore y avoir un effet de nouveauté et de transformation des relations politiques et une incidence sur la consolidation du pouvoir populaire. « Quand je me suis inscrit au PSUV, je me suis rendu compte que c’était là une instance de participation réelle mais sans aspirer à aucun poste politique, une manière de se manifester politiquement, à la fois dans le savoir-faire d’une communauté et dans celui du pays »[36]. Ici, ce militant et membre d’un CC réunit les deux hémisphères de la politique populaire chaviste. Il adhère à l’idée qu’il peut exister une organisation qui fasse la jointure dans un succédané d’ « union » qu’ils sont nombreux à appeler de leurs vœux. Pour ces personnes qui choisissent de fonctionner sur les deux tableaux, les tensions n’en sont que plus grandes.

Ces éléments de contradiction au sein de l’arc participatif chaviste sont véritablement la pierre angulaire de la politique populaire au Venezuela. Il en résulte une alchimie étrange qui a permis la rencontre d’individus issus de traditions politiques variées, et l’élaboration d’un nouveau discours ancré dans les pratiques, fort d’une critique sociale et conscient des risques qui affleurent dans la confluence des espaces du politique et du social. Entre le rejet des « vices » du pouvoir politique, autrement dit une certaine désaffection politique, et l’entreprise de conservation du pouvoir et de logiques d’ennemi, la démocratie participative vénézuélienne offre un terrain d’exploration fort intéressant des formes de politisation de la participation.

Des conseils communaux aux Communes : vers une conclusion provisoire

La Commune est devenue depuis 2012 la forme prédominante de montée en généralité et d’idéologisation de la participation au Venezuela. Les effets d’hyperlocalisme engendrés par l’espace d’action des CC ont mené le gouvernement à prévoir l’extension territoriale des prérogatives collectives. On dénombre à l’heure actuelle quelque 1 000 Communes à travers le pays[37]. Elles représentent des organisations gigognes, qui partent des conseils et semblent déboucher sur l’idée d’une Confédération communale. La forte incitation gouvernementale à la création des Communes aurait, selon une observatrice, eu tendance à éloigner les membres des CC de la participation populaire. Le modèle de citoyenneté serait alors celui du militant ou du sympathisant du parti[38]. À l’évidence, la professionnalisation, d’une part, est inévitable – bien que nos propres observations attestent de mécanismes de captation plus subtils –, et la politisation, d’autre part, détermine les relations entre les habitants et les institutions, et entre les habitants eux-mêmes.

Dans un contexte de mutation de la scène politique au tournant du siècle, renouvelant la classe politique au sein d’une nouvelle majorité, imprimant un caractère processuel et politique à la participation sociale, le temps est au bilan après la mort de Chávez, initiateur et ordonnateur de ces bouleversements. La « démocratie participative et protagonique » fait des émules sur le continent. Le mouvement n’est plus, dès lors, que l’extravagante lubie d’un illuminé politique, mais peut-être bien un modèle, paradigme de nouvelles configurations de la tension entre la politique des dominants et des dominés, fort d’un projet national, pris entre l’institutionnalisation et l’« ensauvagement », le marteau des politiques publiques participatives et l’enclume de l’exploitation par l’État du travail communautaire. Si le « pouvoir populaire » ne cesse d’être instrumentalisé et réifié en autant de processus de reproduction de la domination et de légitimation structurelle d’un camp politique, la démocratie vénézuélienne risque de se fissurer et le projet participatif d’être démantelé. La politisation aurait alors pour effet une mise sous tutelle hypothéquant toute velléité émancipatoire. De là surgirait une option qui serait celle d’une coopération méfiante entre les uns et les autres et reviendrait à maintenir la participation dans le giron des mouvements sociaux. Par ailleurs, dans le débat qui fait rage autour de la rupture entre les formes participatives et représentatives de la démocratie, force est de reconnaître que se rejouent constamment en surface des dispositifs qui font la part belle à l’engagement partisan et aux cadres délégatifs qu’engendre tout processus électoral même micro-local. Bien qu’en prenant un certain recul à l’égard des idéaux d’autonomie et d’empowerment, cet article aura souligné les possibilités et les menaces d’une politisation accrue de la participation. Sans préjuger de l’intérêt de telles perspectives, il m’a semblé plus pertinent de saisir les composantes du phénomène participatif en revendiquant une posture ouvertement optimiste à l’égard du « socialisme du 21e siècle », qui nous oblige à nous projeter plus seulement au-delà de l´État mais en dépit de celui-ci...

Mila Ivanovic, docteure en sciences politiques, spécialiste du Venezuela, actuellement chercheure à l’Institut des hautes études nationales – IEAN – de Quito, Équateur. Publié dans le n°25 de Contretemps.

 

[1]  Levitski S., 2010, Competitive Authoritarianism: Hybrid Regimes after the Cold War, Nueva York, Cambridge University Press.

[2]   Coronil F., 1997, The Magical State: Nature, Money and Modernity in Venezuela, Chicago, University of Chicago Press.

[3]  Ce que l’on a coutume d’appeler le puntofijismo (1958-1998), comme produit de l’élaboration d’un pacte de conciliation des élites, dans un contexte, à partir des années 1980, de forte répression, de grandes inégalités et de repli des fonctions sociales de l’État.

[4] À partir de 2005, des « noyaux de développement endogène » sont créés, puis en 2011, des « entreprises de propriété sociale » qui sont censées apporter des solutions durables à une économie dépendante du pétrole et importatrice, et aux sous-emplois affectant l’économie formelle. Il s’agit en fait de petites entreprises créées dans les quartiers et dont la production et ses dividendes bénéficient directement à la communauté.

[5] Cet article se fonde sur les résultats de ma thèse et trois périodes d’enquête ethnographique, entre 2004 et 2005, en 2006, et entre 2007 et 2011. Il s’agit aussi d’une ethnographie « prolongée » consistant en une immersion et un contact permanents avec la réalité vénézuélienne à partir de 2008, date à laquelle je m’installe dans ce pays.

[6] Espace urbain auto-construit et en croissance exponentielle dans les années 1960-1980. Ils sont aujourd’hui le symbole du renversement de l’ancien régime (le puntofijismo) et l’armature du répertoire symbolique de légitimation chaviste.

[7] Laclau E., 2007, Emancipation(s), Londres, Verso.

[8]  Je tiens à remercier Fabrice Andreani pour sa relecture attentive d’une première version du texte.

[9]   C’est un aspect important qui diffère d’autres expériences dans lesquelles les organisations n’existent que dans un temps déterminé par un dispositif particulier.

[10]  Salamanca L., 2003, « La sociedad civil venezolana en dos tiempos: 1972-2002 », Politeia, 26(30), p. 66-85.

[11]  García Guadilla M.P., 2008, « Poder popular y límites de la democracia participativa en Venezuela: la experiencia de los consejos comunales », II Conferencia de la Sección Venezolana de la Latin American Studies Association, Caracas.

[12]  Cet aspect est bien mis en relief par Tarragoni F. (2012, « Il faut faire le peuple ! » Sociologie d’un populisme « par le bas » dans les conseils de barrios en Amérique latine contemporaine (Venezuela et Bolivie), thèse de doctorat de sociologie, Université Paris 10) dans le cadre d’une typification des différentes espèces de clientélisme en vigueur dans le cadre des relations entre CC et institutions. L’autonomie est le fruit de transactions politiques et économiques dont les degrés divergent fonction de la culture politique et du capital social des acteurs. 

[13]  S’il est indéniable que les CC sont l’instrument politique du chavisme, et que par ailleurs nous avons travaillé dans des quartiers à prédominance chaviste, il n’existe en principe pas de critères préalables proprement politiques à la création d’un CC, même si l’état des connaissances sur l’action des non-chavistes dans ces organisations reste lacunaire. Néanmoins, dans la pratique, ceux-là se retrouvent soit en minorité, et sont donc « neutralisés », soit – lorsqu’ils sont majoritaires au sein d’un conseil – sont, de l’avis de certains, victimes de discriminations administratives.

[14]  Point d’orgue du processus de décentralisation des années 1980.

[15]  Comme l’ont fait remarquer certains analystes de la situation cubaine, le travail volontaire a assumé, très rapidement, un rôle d’extorsion de la plus-value couplé à une exclusion de l’appareil politico-administratif (Garnier J.P., 1973, Une ville, une révolution : La Havane. De l’urbain au politique, Paris, Anthropos). On pourrait alors parler d’un travail excédentaire dans une société où les formes de travail sont déjà instables et fortement conditionnées par des modalités informelles et précaires de reproduction.

[16]  Arenas N., 2011, « Las figuras de la participación en el populismo de Hugo Chávez : hacia una democracia ‘protagónica’ ? », Cuadernos del Cendes, 28(76), p. 134.

[17]  Milena, fonctionnaire de l’Institut National de Capacitation et Formation, Caracas, 8/12/2006.

[18]  Freddy, membre d’un CC, La Ceiba, Manicomio, 10/01/2007.

[19] Carmen, activiste communautaire, La Barraca, Manicomio, 20/01/2007.

[20]  Membre d’un CC, La Candelaria, 4/11/2009.

[21]  Terme péjoratif pour qualifier les partisans de l’opposition.

[22]  Réunion du PSUV, Bloque 20, 23 de Enero, 06/01/2008.

[23]  Louzé A.F., 2013, « Étude de l’inclusion des classes populaires à travers les Conseils communaux », in O. Folz, N. Fourtané, M. Guiraud (dir.), Le Venezuela d’Hugo Chávez : bilan de quatorze ans de pouvoir, Nancy, Éditions Universitaires de Lorraine-Presses Universitaires de Nancy, p.93.

[24]    Force Communautaire Ernesto Che Guevara, La Cañada, 23 de Enero, 2/05/2011.

[25]    Réunion des bataillons du PSUV, Bloque 20, La Cañada, 23 de Enero, 6/01/2008.

[26]    Nous pensons ici au commentaire d’un militant du PSUV au sujet des CC : « Mais ce ne sont pas des structures de double pouvoir qui surgissent et naissent des masses, ce sont essentiellement des espaces d’organisation juridique. Ce qui a changé c’est la structure juridique… C’est un cadeau de l’État ». La Libertad, 23 de Enero, 30/09/2008.

[27] Carrel M., 2006, « Politisation et publicisation : les effets fragiles de la délibération en milieu populaire », Politix, 19 (75), p. 33-51.

[28] Neveu C., 2011, « Démocratie participative et mouvements sociaux : entre domestication et ensauvagement ? », Participations, 1 (1), p. 186-209.

[29] Dagnino E., 2007, « Participation, Citizenship and Democracy. Perverse Confluence and Displacement of Meanings », in Neveu C., Culture et pratiques participatives. Perspectives comparatives, Paris, L’Harmattan/Logiques politiques, p. 353-370.

[30]  Francia N., 2011, « Sobre la entrevista a Roland Denis », Aporrea, http://www.aporrea.org/actualidad/a132291.html, 25/10/2011 (accès le 28/10/2011).

[31]  Lander E., 2011, « Retos contradictorios que confrontan los actuales procesos de cambio en América del Sur », communication dans le cadre du Séminaire Pensamiento crítico, movimientos sociales y alternativas regionales ante la crisis global, Caracas, CELARG, 7/10/2011.

[32] Rancière J., 1995, La mésentente, Paris, Galilée.

[33] Douglas, militant du PSUV et membre d’un CC, 23 de Enero, 17/09/2008.

[34]  Uhel M., 2013, « La démocratie participative entre subordination et autonomisation politique. Les conseils communaux à Maracaibo (Venezuela) », Cahiers des Amériques Latines, n°69, p. 57-80.

[35]  Trigo P., 1995, « Organización popular e identidad barrial en Caracas », Nueva Sociedad, 136, p. 98.

[36]   Bloque 20, La Cañada, 23 de Enero, 17/09/2008.

[37]  Cf. http://www.correodelorinoco.gob.ve/poder-popular/venezuela-cuenta-1-000-....

[38]  Louzé A.F., 2013, op.cit., pp.96-97.

 

 

 

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