Les défis de la conjoncture préélectorale dans le Brésil d’après le coup d’État

Le jugement du Tribunal Superior Eleitoral (TSE), qui invalide  la candidature de Lula, pour le Parti des Travailleurs (PT), à la Présidence de la République, est un nouveau chapitre du scénario de coup d’État institutionnel, de nature parlementaire-judiciaire-médiatique, qui a commencé il y a plus de deux ans avec l’impeachment, sans motif, de l’ex-présidente Dilma Roussef et s’est poursuivi avec la condamnation sans preuve, suivie de l’incarcération de Lula, censée justifier, en vertu de la loi  dite de la Ficha Limpa (casier vierge), le refus de valider sa candidature. Soit dit en passant, ce TSE, qui a solennellement ignoré la décision du Comité des Droits de l’Homme de l’ONU favorable à la validation de la candidature de Lula, est le même qui a sauvé le mandat du vice-président (et usurpateur) Michel Temer, au nom de la « stabilité politique et économique du pays ».

On peut affirmer sans exagération que l’ex-président est un prisonnier politique d’un pouvoir judiciaire totalement engagé, par le juge Sergio Moro et la majorité de tous les tribunaux (du Tribunal Régional Fédéral de la 4ème Région jusqu’à la Cour Suprême Fédérale, en passant par la Cour Supérieure de Justice), dans la régression politique, sociale, économique, culturelle et environnementale que traverse le Brésil depuis que le grand capital a pris d’assaut la Présidence de la République. La principale menace à la poursuite du coup d’État serait la candidature de Lula (placé en tête par tous les sondages), même si son profil est celui de la conciliation de classes, avec des alliances pluriclassistes avec des secteurs des classes dominantes, du type celles des précédents gouvernements PT. Ce qui montre le caractère extrêmement prédateur de la bourgeoisie brésilienne, qui ne veut absolument plus rien lâcher.

Les origines et les raisons du coup d’État se trouvent dans un contexte mondial et latino-américain de la droite libérale — dans le cas des Amériques, avec la direction, le soutien et la participation effective des « think tanks » étatsuniens, par exemple le Réseau Atlas, des frères Koch . Cette organisation a joué un rôle fondamental pour alimenter le principal « mouvement social » de la droite au Brésil, le Mouvement Brasil Livre (MBL), qui avec le soutien ouvert des grands medias bourgeois, particulièrement, mais pas seulement, le réseau Globo , a dirigé les grandes manifestations en faveur de l’impeachment dans tout le pays. La tactique utilisée a été d’une intelligence cynique : de l’antipétisme, alimenté par l’idée que le problème majeur du pays est celui de la corruption et que celle-ci concerne exclusivement le PT et la gauche, on est passé à l’anticommunisme le plus virulent et à la défense de positions autoritaires dans le domaine politique et libérales en ce qui concerne l’économie.

L’indignation sélective de ces secteurs politiques et sociaux de la droite pro-coup d’État n’a rien vu de grave dans le scandale de la découverte d’une valise pleine d’argent destiné à Michel Temer, surtout pas pour le mettre en accusation devant le Congrès National, ce qui effectivement n’a pas eu lieu. Le silence, dans ce cas comme ceux d’autres politiciens bourgeois impliqués dans la corruption, a été retentissant !

Ce qui se passe depuis, — et c’est cela, la vraie raison du coup d’État — c’est la mise en place, au Brésil, d’une sorte de « programme maximum » de la bourgeoisie prédatrice, avec l’attaque contre les droits sociaux, le code du travail, la culture, l’environnement, etc. par le gouvernement Temer, avec le soutien d’un parlement corrompu et conservateur, des medias et des sommets de l’appareil judiciaire. De plus, dans cette conjoncture du coup d’État, apparaît, avec beaucoup de force, une candidature d’extrême-droite, qui a trouvé un écho auprès d’une grande partie de la société, gagnée par les idées conservatrices dans le domaine moral, autoritaires sur le versant politique et libérales dans le domaine économique. Cette combinaison est l’œuf du serpent qui a fait naître la candidature du capitaine de l’armée Jair Bolsonaro, partisan notoire de la torture et de la dictature militaire, au comportement autoritaire, machiste et homophobe, deuxième dans les sondages où est présentée l’éventuelle candidature de Lula, et premier de très loin en son absence.

Ce « programme maximum », au tournant clairement néolibéral, a abouti simultanément, à l’augmentation des gains du grand capital et à un nouvel approfondissement de l’inégalité sociale historiquement enracinée dans notre pays. On connaît la recette : couper dans les investissements sociaux (un amendement constitutionnel les a gelés pour vingt ans !) pour assurer le paiement des intérêts de l’immense dette publique ; des aides financières et fiscales pour le grand capital, par exemple pour la richissime industrie pétrolière, avec ce qu’on appelle la Mesure Provisoire des Mille Milliards  ; réduction drastique des programmes sociaux, des politiques compensatoires et redistributrices, telles que la réforme agraire, qui ont été réduites ou même paralysées ; flexibilisation des droits des travailleurs, non seulement avec la réforme du code du travail, mais aussi avec une incitation accrue à la sous-traitance, que vient de légitimer le STF. Le résultat est qu’en un peu plus de deux ans, le chômage, la précarisation du travail, la concentration des revenus et l’inégalité sociale ont explosé, à tel point que le pays revient sur les cartes de la faim, d’où il avait disparu grâce à des programmes comme « Fome Zero » .

Dans le domaine socio-environnemental et celui des droits humains, le tableau n’est pas moins sombre ; une importante ONG affirme qu’en deux ans de gouvernement Temer on a connu un recul de 50 ans, avec des politiques publiques et des mesures législatives qui proposent un affaiblissement des règles de protection de l’environnement et de contrôle des agrotoxiques, avec ce qu’on a appelé « le paquet du poison agricole » ; avec l’autorisation d’exploitation minière dans les terres indigènes ; avec l’aide à l’industrie des combustibles fossiles (avec la mesure des Mille Milliards déjà citée), etc. Le poids de la Bancada Ruralista [regroupement de députés des partis de droite et du centre liés ou appartenant directement à l’agrobusiness] est si fort dans ce gouvernement, que la violence dans les campagnes a explosé elle aussi : le Brésil est aujourd’hui le premier pays pour l’insécurité des défenseurs de l’environnement et des droits de l’homme, indigènes et paysans. L’assassinat, impuni jusqu’à ce jour, de notre conseillère municipale Marielle Franco et de son chauffeur, Anderson Gomes, en pleine période d’intervention militaire dans l’état de Rio de Janeiro, montre que la violence principale est toujours celle de l’État et de ses agents et barbouzes.

À ce tableau désolant s’ajoute le délabrement de la science et de la recherche dans le pays, où les coupes budgétaires peuvent compromettre notre souveraineté et conduire à l’élimination des bourses de plus de 200 000 chercheurs et une politique irresponsable de privatisations et de cession du patrimoine national, comme dans les cas du pré-sal  et du système électrique.

Il s’agit d’une tragédie : il n’y a pas d’autres mots pour exprimer la réalité de l’après-coup d’État et d’avant les élections au Brésil. La poursuite du coup d’État et l’approfondissement de toutes ces mesures socialement régressives, écologiquement prédatrices et politiquement antidémocratiques, voilà l’enjeu des prochaines élections.

En ce sens, le coup d’État n’a pas une seule candidat, il a plusieurs visages : du point de vue de la plus grande confiance du système financier et du grand capital, les candidats principaux, sans l’ombre d’un doute, Geraldo Alckmin, du Partido da Social Democracia Brasileira — qui a rassemblé tout ce qu’on appelle le Centrão [le grand centre], qui est l’ensemble des partis de droite et de centre-droit, qui était avec Temer et était déjà également avec Lula et Dilma —, et Henrique Meireles, du Movimento Democrático Brasileiro. Un autre banquier, en plus de Meireles, est João Amoedo, de l’ainsi nommé Partido Novo [nouveau parti], peut aussi être considéré comme un candidat organique de la bourgeoisie financière.

Il y a un cas à part, celui du nazifasciste Jair Bolsonaro, qui a maintenant pour auteur de son programme Paulo Guedes, un économiste radicalement libéral. On peut considérer ce militaire comme une roue de secours de la bourgeoisie prédatrice, qui peut prendre tournure si les candidats « organiques » ne décollent pas, et qui a l’avantage de se trouver, actuellement, loin devant ses « concurrents » du camp de droite dans l’opinion publique.

Marina, de la Rede Sustentabilidade [réseau développement durable], bien qu’elle ait soutenu le coup d’État (ce qui l’écarte définitivement du camp de la gauche), n’est pas la candidate des rêves de la bourgeoisie, en particulier du fait de l’opposition de l’agrobusiness. Quant à la trajectoire erratique et ambiguë de Ciro Gomes, du Partido Democrático Trabalhista (PDT), dans un espace plus proche du centre-gauche, elle essaie de conquérir à la fois le soutien du « marché » et celui de l’électorat de Lula, dans le cas où l’ex-président serait empêché de poser effectivement sa candidature, comme tout porte à croire que ce sera le cas, et où Haddad, son candidat à la vice-présidence, ne deviendrait pas significativement crédible dans l’électorat. La stratégie du PT, de mener Lula jusqu’à l’ultime recours devant les tribunaux, risque d’empêcher Haddad de se faire connaître par la grande majorité de la population et d’hériter de la réserve électorale de l’ex-président.

C’est dans ce méli-mélo, cette conjoncture complexe, que la gauche radicale — par l’intermédiaire du ticket Guilherme Boulos-Sonia Guajajara, du Partido Socialismo et Liberdade (PSOL) et du Partido Comunista Brasileiro (PCB), alliés avec des mouvements sociaux — tente de se présenter comme alternative politico-électorale dans ces élections présidentielles. Avant tout, il faut affirmer que ce sont deux noms au capital symbolique fantastique : le dirigeant d’un des principaux mouvements sociaux pour le logement dans le pays, le Movimento dos Trabalhadores Sem Teto [MTST, Mouvement des Travailleurs sans Toit]  et la principale dirigeante indigène du pays, coordinatrice de l’Articulação dos Povos Indígenas do Brasil [APIB, coordination des peuples indigènes du Brésil], 518 ans après le début de la colonisation. La puissance de ces noms est très forte, cependant, nous ne pouvons pas sous-estimer le fait que le choc causé par la condamnation et l’incarcération injustes de Lula, la tragédie et l’impopularité du gouvernement Temer et la force des candidatures de la droite poussent l’électorat de gauche à choisir un « vote utile » pour le candidat du PT, Lula ou Haddad.

Même dans ce cas, le ticket Boulos-Sonia joue un rôle fondamental dans ces élections,

— en livrant un combat sans merci contre le fascisme et son candidat d’extrême-droite,
— en dénonçant le coup d’État, ses fauteurs et ses complices (qui pour survivre et par opportunisme, reviennent au sein du PT),
— en levant le drapeau de l’abandon de toutes les réformes libérales antipopulaires,
— et finalement en se présentant comme alternative anticapitaliste et écosocialiste, en portant des thèmes qu’aucune autre candidature ne peut prendre en compte, à partir des plate-formes des mouvements sociaux, écologiques, socio-environnementaux, féministes, lgbt, antiracistes, des droits humains, etc.

L’accumulation — plus politique et symbolique qu’électorale — que nous aurons réalisée au premier tour pourra nous permettre de jouer un rôle de premier plan lors du second tour, en mettant sous pression la gauche et moyennant des engagements publics, le candidat qui fera face à la droite, que ce soit sa version protofasciste ou celle des candidats organiques de la bourgeoisie engagés sur le programme du coup d’État. Tout cela, sans négliger de nous préparer et de préparer les travailleurs et les mouvements sociaux aux affrontements qui ne manqueront pas de se produire en 2019, du fait de la polarisation qui arrivera certainement quel que soit le candidat élu dans ces élections de l’après-coup d’État. En ce sens, les alliances et les luttes sociales antifascises et antiréformes néolibérales que nous avons connues ces deux dernières années ont été une belle et dure leçon : la véritable union des gauches se fait vraiment dans la rue, qui est notre principal terrain, notre principale tranchée.

Affronter 2018 le regard tourné vers 2019. Se lancer dans la bataille pour les élections, mais aussi pour les cœurs et les esprits, pour un projet de gauche contemporain de notre temps : anticapitaliste, écosocialiste, humaniste et radicalement démocratique ; tels sont les défis qui se présentent à nous dans ce paysage politique aussi complexe que bouleversé.

João Alfredo Telles Melo

(João Alfredo Telles Melo enseigne le droit de l’environnement. Il a été député de l’état du Ceará, député fédéral et conseiller municipal pour le PSOL. Militant historique de l’écosocialisme, il a été candidat à la mairie de Fortaleza en 2016 et fait partie de Comuna, courant du PSOL)

1 : À ce propos voir https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Atlas_Network
2 : Ce groupe multimedia est un des plus puissants du monde, derrière le groupe étatsunien ABC. Chaîne créé sous la dictature militaire, son orientation politique est de droite conservatrice. Sa très large diffusion en fait un outil de propagande politique, en particulier dans la dénonciation très orientée de la corruption politique. Voir http://www.franceameriquelatine.org/FALMAG/HS-2016-medias/index.html#p=10 p 11-12
3 : Cette mesure d’exemption privera les finances publiques de mille milliards de reais, soit environ 212 millions d’€uros.
4 : Le plus important programme de lutte contre la faim jamais mis en place au Brésil, et sans doute la mesure la plus populaire du gouvernement Lula à partir de 2003.
5 : Immenses réserves de pétrole et de gaz enfouies à environ 6.000 mètres au large des côtes du sud du pays. Les réserves du pré-sal, particulièrement difficiles et coûteuses à exploiter (on parle d’un coût total d’exploitation de 600 milliards de dollars !), feraient du Brésil le 6ème pays détenteur potentiel d’Or Noir dans le monde.

https://www.brasildefato.com.br/2018/09/01/movimento-dos-sem-terra-conde...

Traduction Jean-José Mesguen
[les notes et expressions entre crochets sont du traducteur]

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