Les gauches radicales en Europe du Sud : une diversité d’expériences et des leçons politiques décisives

Le présent dossier consacré aux gauches radicales en Europe du Sud a été prévu avant la victoire électorale de Syriza. Au lendemain de celle-ci et à l’heure de la formidable poussée de Podemos dans l’État Espagnol, point n’est besoin d’en souligner l’intérêt. Il fait suite à celui du précédent numéro, « La gauche, état de crise », centré sur la France, qui faisait apparaître les difficultés à impulser ici une gauche radicale aussi dynamique ; même si le Front de gauche se réfère à ces mêmes exemples. Il s’agit de poursuivre les analyses et discussions engagées à cette occasion

L’urgence prioritaire est bien sûr de s’engager dans la dynamique ouverte par cette victoire de Syriza, que l’éditorial du dernier numéro souhaitait. Il faut également suivre en détail les ébranlements portés par Podemos, dont une victoire électorale aux élections de novembre, voire une très forte poussée, représenterait un élément clé de la situation.

Syriza est une coalition créée en 2004 pour les élections législatives, qui s’est transformée en parti en 2013. Podemos s’est formé l’an passé, au moment des élections européennes. Pour l’Europe du Sud (et plus largement l’Europe entière), ces deux partis cristallisent une nouvelle phase dans la restructuration des alternatives désignées par cette catégorie, peu employée auparavant, de gauche radicale. Ce qui ne doit pas conduire à sous-estimer leurs spécificités politiques, liées non seulement aux différences entre les deux pays, mais aussi aux histoires politiques dans lesquelles ils s’insèrent.

Il convient également de les inscrire dans la périodisation historique plus large des conditions d’émergence de la gauche radicale en Europe du Sud. Ainsi, la principale composante de Syriza, Synaspismos, dirigée par Alexis Tsipras, est issue des courants eurocommunistes[i] grecs qui, en 1968, sous la dictature des colonels, scissionnèrent d’avec le Parti communiste grec (KKE), très stalinien. On y trouve aussi l’Organisation Communiste de Grèce (KOE), de tradition maoïste, et divers courants trotskistes. Podemos, davantage « nouveau », s’est construit en totale extériorité par rapport à l’histoire du Parti communiste espagnol. En revanche Izquierda anticapitalista (I.A.), liée à la IVe Internationale et à son l’histoire de celle-ci dans le pays, est co-fondateur de Podemos, avec une influence en son sein d’environ 20 % des votes, voire davantage à Madrid et en Andalousie, et une des élus au Parlement européen (sur 5 au total) appartient à ce courant. Afin de marquer leur engagement organique dans Podemos, ses membres ont pris la simple appellation d’Anticapitalistas.

Inscrire le présent dans le passé

Ces rappels ne visent pas à gommer les spécificités de Podemos, et plus généralement toutes les nouveautés du moment présent, mais à les inscrire dans une histoire. Cette préoccupation s’impose avec encore plus de force lorsqu’on aborde la gauche radicale en Italie, au regard de laquelle le bilan de l’histoire du Parti de la Refondation Communiste, créé en 1991, est incontournable. Au Portugal, la création du Bloc de gauche (Bloco de Esquerda) remonte à 1999, avec dans ce cas un rôle prépondérant de l’extrême gauche (trotskiste et maoïste). Or, le Bloc est membre, comme Syriza, du Parti de la gauche européenne (PGE)[ii], aujourd’hui présidé par Pierre Laurent dirigeant du PCF ; ce qui n’est pas le cas du Parti communiste portugais (PCP) et du Parti communiste grec (KKE)… On voit que les chemins se croisent quelque peu.

En Italie, la Parti de la Refondation Communiste (PRC), dit Rifondazione, a été créé en 1991 par des secteurs critiques du Parti communiste italien (PCI) qui refusaient la transformation de ce parti en Parti Démocratique de Gauche ( PDG). Ils furent rejoints par divers courants issus de l’extrême gauche des années 1970, regroupés dans Democrazia Proletaria. Peu de temps après, sous la direction de Romano Prodi, le PDG fusionna avec des secteurs de l’ex-Démocratie chrétienne, pour donner naissance au Parti Démocratique, se situant au centre gauche. C’est dire la dérive qu’a connue le PCI, qui fut le plus puissant parti communiste d’Europe occidentale.

Très présent dans le mouvement altermondialiste, qui émergea à l’époque, mais aussi dans des luttes ouvrières « de base », Rifondazione a regroupé des secteurs radicaux. Entre 1992 et 2006, il obtint des résultats électoraux allant de 5 % à 8,5 % des voix et disposa d’une représentation parlementaire. Mais la majorité de sa direction s’est sans cesse trouvée polarisée par des alliances avec le Centre gauche. En 2006, il sauta le pas et participa au gouvernement Prodi. Ce qui provoqua son éclatement. Il ne devait pas s’en relever, et la gauche dans son ensemble entra elle-même dans une crise profonde.

Outre l’intérêt toujours actuel de ces débats d’orientation, l’histoire de Rifondazione permet un retour sur le cycle historique ouvert par la première phase de la mondialisation capitaliste et l’écroulement du « socialisme réellement existant » en URSS et dans sa zone. Tandis que la social-démocratie, au moins au Royaume-Uni et en Allemagne, assumait clairement son tournant social-libéral, les partis communistes stalinisés, bien implantés en Europe du Sud , entrèrent en crise profonde.

Cela ne veut pas dire qu’ils étaient condamnés à disparaître, à la manière du PCI. Même s’il ne faut pas oublier qu’au premier tour de l’élection présidentielle française de 2002, le PCF (avec la candidature de Robert Hue) chuta à un score de 3,37 %, et en 2007, Marie-George Buffet ne recueillit que 1,9 % des voix. C’est dire l’ampleur des secousses. En fait, l’analyse doit être précisée pays par pays.

Diversité des trajectoires

En 1986, le Parti communiste d’Espagne (PCE) lance une coalition électorale, puis un mouvement dans lequel il est très dominant : Izquierda Unida (I.U.). Aux élections européennes de 1987, I.U. obtint 5,25 %, il atteignit 13,44 % à celles de1994, et retomba à 3,77 % en 2009. En 2014, il remonte à 9,99 % dans le cadre de « La gauche plurielle », notamment avec les Verts, qui obtint 6 élus, dont 5 pour I.U. Il est membre du PGE et, au Parlement européen, du groupe « Gauche unitaire européenne-gauche verte nordique » (GUE-NGL), dont sont également membres les élus de Podemos.

Très critique dans un premier temps vis-à-vis du PSOE, I.U. a par la suite opéré un tournant unitaire en sa direction. Alors que son programme n’est pas fort différent de celui de Podemos, il apparaît manifestement comme intégré au système politique, du fait notamment de sa participation à des gouvernements locaux avec le PSOE, voire avec le Partido Popular (P.P). Podemos s’est construit en totale extériorité par rapport à I.U.

Pour leur part, le KKE et le PCP ne sont pas membres du PGE. Malgré diverses ruptures, ils ont conservé un profil stalinien, en le reconvertissant en quelque sorte en fonction du cadre national. Ils disposent d’une implantation réelle dans des secteurs ouvriers et populaires, entre autres via le contrôle de syndicats et de municipalités, ainsi que de diverses « organisations de masse ». Le PCP, dans une coalition avec les Verts, a obtenu 12,69 % des voix aux européennes de 2014. S’il est membre de la GUE-GNL, le KKE, lui, l’a quittée, l’accusant de dérives « européistes ». Il a connu deux scissions, l’une, déjà signalée, en 1968, l’autre en 1991, au moment de l’effondrement de l’URSS. Sa matrice stalinienne est restée très prégnante. Il développe une rhétorique qui mêle rupture anticapitaliste et discours « national populaire », et fait de la sortie de l’euro et de l’UE le point de clivage stratégique. Sur cette base il dénonce Syriza avec lequel il refuse tout contact. En 2010, il atteignait encore 12 % des voix aux élections locales, mais chutait à 6,09 % aux européennes de 2014, et à 5,4 % aux élections de janvier 2015, où Syriza atteint 35 %.

Au Portugal, début 1999, L’Union Démocratique Populaire (UDP), issue du maoïsme, et le Parti Socialiste Révolutionnaires (PSR), lié à la IVe Internationale, créèrent une nouvelle organisation, le Bloc de gauche, le Bloco, rejoint par des secteurs du PCP. Le projet est celui d’un socialisme démocratique et anticapitaliste. L’approche se veut pragmatique, liant les clarifications programmatiques aux échéances concrètes des luttes de classe. En 2002, il obtint 3 députés (avec 2,7 % des voix). Il monta en puissance aux législatives de 2005, avec 6,38 % et 8 sièges. Aux européennes de 2009, il parvint avec 10,7 % des voix à envoyer trois députés au Parlement européen. Il passait alors devant le PCP. Mais, en 2011, il a connu un coup frein, lié aux difficultés à se positionner par rapport au candidat socialiste (au demeurant fort atypique), mais surtout à structurer une implantation populaire et locale. Aux européennes de 2014, le Bloc, avec seulement 4,6 % des suffrages exprimés, a perdu deux de ses trois sièges au Parlement européen.

Il n’empêche qu’il témoigne d’un réel dynamisme et d’une expérience unique en Europe du sud : celle d’un parti de la gauche radicale impulsé par la fusion entre deux organisations d’extrême gauche issues des années 1970/1980.

En Espagne, la LCR, sœur de la LCR française, créée en 1971 et bien implantée au Pays Basque grâce à une fusion avec l’organisation basque ETA-VI, s’est rapprochée à la fin des années 1980 du Mouvement communiste, d’inspiration maoïste. Une fusion se réalisa en 1991, mais l’organisation allait éclater dès 1993. Les militants du Mouvement communiste se retrouvèrent dans des groupes locaux, tandis que ceux de la LCR se rassemblèrent dans Izquierda Anticapitalista.[iii]

En Grèce, nous l’avons indiqué, de nombreux courants d’extrême gauche ont intégré Syriza. Il faut toutefois signaler l’existence d’Antarsya, parfois présenté comme un « Front de la gauche anticapitaliste », qui regroupe des militants issus du KKE, des « althussériens » et divers courants trotskistes. Sa ligne est de prôner une sortie de l’Euro, doublée d’une rupture immédiate avec le capitalisme. Aux élections de janvier 2015, Antarsya a obtenu 0,66 % des suffrages, 1,2 % en mai 2012, et 0,33 % en juin 2012.

La crise « systémique » de l’UE

Ce rappel du passé ne doit pas effacer la nouveauté de la phase historique qui s’ouvre au tournant du siècle, en phase avec l’accélération des politiques d’austérité portées par la « troïka » et le fonctionnement de l’UE comme relais direct de la mondialisation capitaliste néolibérale. On insiste souvent sur la destruction du tissu social dans certains pays, la Grèce en étant l’exemple le plus manifeste, et aussi les révoltes sociales d’un nouveau type qui commencent à apparaître. Ainsi, dans l’État espagnol, le mouvement des « Indignés » se cristallise en 2008.

Si cette dimension de « destruction sociale » est à présent bien connue, il faut souligner l’émergence dans l’U.E. (certes de façon variable selon les pays) de ce qu’on pourrait nommer, pour employer une notion à la mode, une crise systémique, on pourrait parler de crise structurelle. Non pas certes une « crise finale », mais des éléments de crise en quelque sorte sans cesse remis sur le tapis.

 À la dimension chronique de la crise économique (avec ses hauts et ses bas), s’ajoute une crise très profonde des formes d’hégémonie politique capitalistes. Avec, d’un côté, une construction de l’U.E. confisquant de plus en plus la démocratie et la souveraineté populaire, et, de l’autre, une crise, plus ou moins forte, des régimes politiques nationaux des États membres de l’UE. Alors que la souveraineté populaire se vide de plus en plus de sa substance, n’émerge aucun espace géographique ou institutionnel dans lequel celle-ci pourrait se redéployer.

La deuxième dimension tient à l’approfondissement de la crise des formes d’organisation populaire, pour employer volontairement une catégorie très large. Ici encore, une série d’éléments ne sont pas nouveaux : la transformation sociologique du salariat et des nouveaux mouvements sociaux ; la crise du mouvement ouvrier traditionnel et de ses partis… Mais tout semble se cristalliser, et c’est la catégorie politique même de « gauche » qui est en crise.

Indiquons au passage que cette crise systémique de l’U.E. avec ses caractéristiques permet de comprendre la poussée très forte dans de nombreux pays d’une droite radicale anti-européenne, à tonalité « souverainiste » et « populaire », à partir d’une réorganisation de l’extrême droite classique et d’une radicalisation de certains secteurs de la droite. Le Front national en France en représente l’exemple type.

Pour une démocratie radicale

Beaucoup de ces questions ont fait l’objet de discussions « théoriques » depuis un certain temps, mais aujourd’hui elles sont d’une évidence pratique. Et le cadre des débats a évolué. Si la matrice marxiste ou « marxisante » reste très présente dans Syriza, la pensée de Pablo Iglesias Turrion, leader de Podemos, est marquée par des auteurs comme Ernesto Laclau et Chantal Mouffe, théoriciens d’une « politique post-marxiste ».[iv]

Évidemment cela n’atténue en rien son mérite, mais permet d’indiquer le cadre des débats nécessaires, notamment à propos du « populisme » ou de la démocratie radicale. Et cela éclaire sa volonté de déclarer dépassées les vieilles oppositions gauche et droite, pour faire du clivage entre la « caste » et « les gens » ou « le peuple » l’antagonisme essentiel. Cela éclaire également la référence à la problématique de la démocratie radicale (ou de radicalisation de la démocratie), qui apparaît comme décisive et devant se déployer selon sa propre dynamique politique, au travers de laquelle peut se cristalliser une pluralité d’acteurs sociaux.

Pour autant, une fois remis en cause un certain « économisme » de la tradition marxiste, on ne saurait oublier l’existence des rapports d’exploitation capitaliste médiatisés par le rapport salarial et les contradictions qui le traversent. D’autant que le salariat est très largement dominant en Europe. Pour Lola Sanchez, eurodéputée de Podemos, « l’erreur de la gauche traditionnelle [serait] de parler de ‘luttes des classes’, laquelle n’aurait plus de sens parce que les gens ne savent pas à quelle classe ils appartiennent, tout ceci est trop diffus aujourd’hui »[v].

Or, les classes sociales ne sont pas des entités, des substances qui fonctionneraient dans le dos des individus, elles se concrétisent à travers les luttes. Il ne s’agit pas de faire un rappel dogmatique au concept de classes sociales, mais de penser une émancipation plurielle au sein même du salariat et de ses mobilisations[vi]. Reste que le salariat capitaliste existe et à des effets structurants, même s’il se trouve en pleine déstructuration/restructuration.

On a parfois l’impression que l’équipe dirigeante de Podemos met surtout l’accent sur le caractère performatif (« Nous pouvons ! ») d’un procès constituant populaire – comme s’il se suffisait à lui-même pour construire le peuple –, sans trop se soucier du contenu « sociologique » et programmatique. L’essentiel est alors de faire de Podemos un outil permettant de cristalliser le processus en question, électoralement et dans les institutions. Avec, en outre, une structuration très « verticaliste » s’appuyant sur des procédures plébiscitaires via Internet, au détriment d’une démocratie horizontale, organisée sur une base territoriale (cercle, section, etc).

Ces remarques ne doivent en rien relativiser ce qu’est la capacité d’initiative politique remarquable de l’équipe dirigeante de Podemos. Certes, il existait le mouvement social des « Indignés », et des mouvements similaires ont existé en Grèce, alors que ce n’est pas le cas en France. N’empêche qu’il fallait savoir non seulement saisir le moment politique, mais de plus mettre en œuvre cette dynamique « constituante » par en bas, avec une double préoccupation de développement des mouvements sociaux et de leur représentation dans la sphère politique institutionnelle. Au-delà des différences, sur bien des points, Syriza a développé une problématique similaire. Ajoutons qu’en France, l’absence de toute élection proportionnelle au niveau national constitue évidemment un verrou important.

Cela fait bien apparaître, contre tout « économisme », le rôle essentiel joué par la crise politique. Naturellement les déchirures sociales produites par l’austérité constituent un facteur essentiel, mais la crise politique des régimes est bien l’élément déclenchant. Et c’est également pourquoi des mouvements sociaux comme ceux des « Indignés », ou d’autres, ne sont pas simplement porteurs de revendications, mais aussi de procès constituant de formes démocratiques radicales qu’il ne suffit pas de développer à la « base », ou à la « marge », mais qu’il faut faire pénétrer dans les institutions. En ce sens Syriza et Podemos montrent le chemin à suivre.

Antoine Artous. Publié dans le n°25 de Contretemps.

[i] Par eurocommunistes, on désigne à l’époque les courants qui, au sein des PC sont critiques vis-à-vis de l’URSS. La palette est très large, certains évoluent vers, pour employer de vielles catégories, un réformisme de « droite », d’autres vers un réformisme de « gauche ».

[ii] Ce parti a été fondé en 2004 à l’initiative de certains partis communistes, mais on y retrouve aussi l’allemand Die Linke, l’Alliance Rouge et Verte du Danemark, le Parti de Gauche français, etc.

[iii] De 1995 à 2007 ils sont présents dans I.U.

[iv] Ernesto Laclau, La raison populiste, Seuil 2008 ; Ernesto Laclau, Chantal Mouffe, Hégémonie et stratégie socialiste, vers une démocratie radicale, Les solidaires intempestifs, 2008. Pour une discussion de ce dernier livre, Daniel Bensaïd, Éloge de la politique profane, Albin Michel 2008.

[v] Lola Sanchez : « La victoire n’est qu’une question de temps », 14 mars 2015, europe-solidaire.org

[vi] Antoine Artous, « Prolétariat, vous avez dit prolétariat ? », ContreTemps n° 21, 3e trimestre 2014.

 

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