Les métropoles françaises, le capitalisme globalisé, le droit à la ville Quels enjeux économiques, politiques, sociaux ?

Aux termes « métropoles » et « métropolisation », chercheurs, bureaux d’étude, privés, publics ou parapublics, services de l’État, élus donnent des significations différentes. Pour ce qui concerne les marxistes, Henri Lefebvre a élaboré une théorie de l’urbain à partir de plusieurs concepts : la production de l’espace, la ville comme production sociale, la révolution urbaine, la société urbaine, le droit à la ville. Il n’a pas pour autant proposé une théorie de la métropole. (1)

Le mot métropole a pour origine le terme grec μητρόπολιs ( mètropolis ) : cité mère d’une autre, ville principale, capitale. (2). Le Robert indique qu’à partir du xive siècle, la métropole est la ville pourvue d’un évêché. Aujourd’hui, qu’entend-on par métropole ? Selon Claude Lacour et Sylvette Puissant, qui analysent le procès de métropolisation du territoire, « la métropolisation (3) est l’ensemble des processus qui concentrent en quelques ensembles urbains les fonctions stratégiques de commandement, de contrôle, de coordination, de création de valeurs et de codes » (4). Ce petit nombre d’ensembles urbains pourraient être dénommés métropoles. John Friedmann, dans un article de 1985, « The world city hypothesis » (L’hypothèse de la ville mondiale) utilise le concept de « villes mondiales, « qu’il qualifie de « centres de commande et de contrôle » (5).

La très grande ville, qui domine de vastes territoires, ou même un empire, au niveau politique, économique, culturel, a été présentée par Fernand Braudel comme une ville monde dans une économie monde, qui est selon lui « un morceau de la planète économiquement autonome, capable pour l'essentiel de se suffire à lui-même et auquel ses liaisons et ses échanges intérieurs confèrent une certaine unité organique » (6). La ville monde c’est Carthage, Rome, ou du xiiie au xve siècle Gênes, Venise… Et, aujourd’hui, New York ou Shangai. L’Alexandrie des Ptolémée, au troisième siècle avant notre ère, avec son million d’habitants, selon cette typologie peut être qualifiée de ville monde. Mais ses activités économiques, politiques, culturelles se réalisaient au sein d’une formation sociale extrêmement différente de la nôtre et dans le cadre de rapports sociaux qui n’étaient pas ceux du capitalisme. On voit là les limites du concept de ville monde.

Dans le présent article, une présentation des métropoles sera effectuée, à partir des lois de 2010 et de 2014 (7) qui fondent la métropole (8) en tant qu’institution territoriale française. Ces lois, en fonction de critères stricts – la population, la continuité de la zone urbaine… –, limitent à 14 le nombre de métropoles [voir Annexe 1 p. 11], d’autres pouvant être créées plus tard. Ces lois comportent d’autres dispositions que nous présentons rapidement [voir encart]. Un de leurs objectifs affichés était de simplifier le système institutionnel - « le mille-feuille » (9) - et de réaliser des économies. Le nombre de régions a été réduit à 13. Le processus d’intercommunalité a été accéléré. Le projet de supprimer le Conseil général précédemment affirmé est à ce jour ajourné. Rappelons toutefois que, par une réforme simultanée, les services déconcentrés de l’État deviennent de simples bureaux de la préfecture : les missions d’intervention technique dépérissent et seules demeurent des tâches administratives. De ce fait, le maillage local du territoire par les services des collectivités locales ou par les services déconcentrés de l’État s’affaiblit rapidement : la puissance publique apporte son concours à la marginalisation et à la désertification d’une partie des territoires, que caractérisent notamment la suppression des services publics de proximité, la disparition des petits commerces, la liquidation des entreprises…

La métropole représente donc un élément essentiel de la politique de réorganisation des institutions locales, qui a pour conséquence la concentration de la population, de l’intervention de la puissance publique, de la culture, des activités économiques stratégiques.

En ce qui concerne la théorie de la métropole, nous examinerons la pertinence du concept de ville globale développé par Saksia Sassen : la ville du capitalisme globalisé. Saksia Sassen déclare : « La ville est un espace intéressant pour définir une politique » (10). Comment le faire, dans une perspective de transformation sociale ? Par une stratégie de luttes anticapitalistes fondées sur ce droit à la ville (11), tel que l’avait élaboré Henri Lefebvre.

I- Des métropoles d’équilibre aux métropoles des lois Sarkozy-Hollande

En France, la métropole a été l’objet de deux actes politiques forts de la part de l’État : à la fin des années 1960, les métropoles d’équilibre, aujourd’hui les métropoles et les pôles métropolitains des lois Sarkozy-Hollande.

Les métropoles d’équilibre

De 1964 à 1974, l’État (12) a conduit des actions spécifiques d’aménagement du territoire (13) en direction d’une dizaine de villes, en vue de restructurer l’armature urbaine de la France : ce fut la politique des métropoles d’équilibre. Un rapport au Sénat de 2003 (14) explique : « L’idée des métropoles d’équilibre est née dans les années 60 dans un contexte de forte croissance qui s’appuyait sur des perspectives démographiques (70 millions de citadins à la fin du xxe siècle) (15) que la réalité allait rapidement démentir (…). En 1964 a été inaugurée une politique destinée au rééquilibrage du territoire. Il s’agissait de s’attaquer à “l’hypertrophie parisienne” et d’aider au développement des huit ensembles urbains les mieux placés sur l’échiquier urbain de la France (…) En fait, ont été ensuite concernées par cette politique d’armature urbaine toutes les capitales des régions administratives (16) telles qu’elles avaient été définies à partir de 1964 ». Le « modèle urbain » de référence était celui de l’Allemagne de l’Ouest où il existait une armature de puissants centres urbains dans les différents Länder. (17)

La politique des métropoles d’équilibre avait pour objet de contrôler le développement urbain, démographique et économique de la Région parisienne. Cet objectif était visé principalement par une politique de délocalisation d’activités industrielles. La DATAR qui le pilota fut qualifiée de « la plus grande entreprise de déménagement de France ». En revanche, les entreprises souhaitant s’installer ou accroître leur activité en Région Île-de-France devaient solliciter un agrément. Les entreprises localisées dans les métropoles d’équilibre bénéficièrent d’aides de l’État : formation, qualification de la main d’œuvre, constructions de logements, d’écoles et de voies de communication.

Une politique spécifique d’aménagement fut mise en œuvre pour la Région parisienne. En 1965, un schéma directeur d’aménagement et d’urbanisme définit l’évolution de ce territoire : création du pôle de la Défense, où les grandes entreprises sont invitées à installer leurs sièges sociaux, décision du Conseil des ministres en 1964 de créer un aéroport international à Roissy-en-France, projet de réorganiser l’armature urbaine de la banlieue (18), création de villes nouvelles pour réguler la croissance urbaine en Région parisienne, en 1961 mise en chantier du RER. C’est l’État, au niveau central, pratiquement sans concertation, qui décide de ces mesures.

Dans le même temps, le général de Gaulle mettait en œuvre une politique industrielle, avec l’objectif de faire monter en puissance le système productif, en favorisant la création des « champions nationaux » : il décide en très petit comité de créer les centrales nucléaires, le plan calcul, le complexe militaro-industriel nécessaire pour doter la France de l’arme atomique.

Les métropoles d’équilibre ne s’appuient sur aucune base juridique : il n’a jamais été question de leur conférer le statut de collectivité territoriale au sens de l’article 72 de la Constitution.

En 1974, l’opération fut définitivement suspendue. « À partir de la fin des Trente Glorieuses, il n’y avait plus ni possibilité globale de financement d’une politique aussi ambitieuse que celle des métropoles d’équilibre, ni possibilité d’utiliser le développement industriel parce qu’il n’y en avait plus. Donc les métropoles d’équilibre sont mortes… » (19)

Les métropoles des lois Sarkozy-Hollande

L’orientation politique qui fonde aujourd’hui la métropole est très différente. (20) La métropole a un fondement juridique : la loi du 16 décembre 2010 – sous le gouvernement Sarkozy – et la loi du 27 février 2014 – sous le gouvernement Hollande – ont créé deux nouveaux échelons administratifs : la métropole [cf. l’annexe n° 1 p. 11] et le pôle métropolitain. (21) [cf. l’annexe n° 2 p. 12]. Ces lois marquent une rupture profonde avec le système administratif antérieur fondé sur la trilogie : commune /département/ région.

Roger Martelli, analysant la réforme Sarkozy déclare : « On assiste à la confirmation d’un nouveau couple privilégié, l’État et les métropoles urbaines, au détriment de la région et du département » (22). Il faut ajouter la commune aux collectivités territoriales répertoriées par lui. Son analyse peut également s’appliquer à la réforme Hollande : les modifications apportées en 2014 à la loi de 2010 n’en modifient pas l’orientation, et se fondent sur la même stratégie. En effet la loi de 2014 s’intitule : « loi de modernisation et d’affirmation des métropoles », ce qui exprime clairement la continuité politique. Il y a consensus entre l’UMP et le PS : le recours de la droite devant le Conseil constitutionnel ne portait que sur des questions très secondaires. Le Conseil a validé la loi du 27 février 2014, à l’exception d’un point mineur concernant la Métropole du Grand Lyon. En revanche, l’article 12 de la loi, définissant la Métropole du Grand Paris, a été modifié à la suite d’une violente contestation des élus franciliens, de droite comme de gauche.

Les métropoles créées par les lois Sarkozy-Hollande procédant de la loi deviennent des sujets de droit. Leur statut juridique est celui de l’établissement public de coopération intercommunale (23) à l’exception de la métropole du Grand Lyon (24). Le rapport du Comité Balladur [cf. note 24] proposait que les métropoles soient des collectivités territoriales de droit commun. En effet, ce rapport « « recommande que soit créée une catégorie de collectivités locales à statut particulier au sens de l’article 72 de la Constitution ». Mais le gouvernement Sarkozy et le gouvernement Hollande n’ont pas voulu engager la procédure aléatoire de révision de la Constitution, nécessaire pour intégrer les métropoles dans la Constitution. (25) Les métropoles jouissent cependant d'attributs proches des trois types de collectivités territoriales définies par l’article 72 de la Constitution (communes, départements, régions).

Les 14 métropoles sont régies par des statuts définis par la loi. Un statut de droit commun concerne les métropoles, avec des exceptions : Aix-Marseille- Provence et la Métropole du Grand Paris. Deux métropoles à statut de droit commun ont cependant des institutions très spécifiques : la Métropole européenne de Lille et l’Eurométropole de Strasbourg. La Métropole européenne de Lille est intégrée depuis 2008 dans « l’Eurométropole Lille-Kortijk (Courtrai en français) et Tournai » qui est un Groupement européen de coopération territorial (GECT). Elle forme un ensemble de 2 millions 100 000 habitants sur un territoire de 3 533 km2 (26). L’Eurométropole de Strasbourg s’intègre quant à elle dans le GECT « Eurodistrict Strasbourg Ortenau » avec 940 000 habitants sur 2 445 km².

II- Métropoles et pôles métropolitains

La loi du 16 décembre 2010 a également créé des pôles métropolitains. On lit dans l’exposé des motifs du projet de cette loi : « Au-delà du statut de la métropole, qui ne concernera qu’un nombre limité d’agglomérations, il est nécessaire de favoriser, à une échelle plus large, une coopération renforcée entre territoires urbains ». Les pôles métropolitains peuvent regrouper une métropole et des agglomérations, ou des agglomérations proches, ou encore diverses villes dans un « corridor de développement ». (27) Il n’existe pas de pôle métropolitain en Région Ile-de-France qui compte des structures territoriales spécifiques. (28)

L’ADELS (Association pour la démocratie et l’éducation locale et sociale) commentant le projet de loi écrit : « Le pôle métropolitain, c’est la métropole du pauvre, la métropole des collectivités qui n’ont pas les moyens de se constituer en métropole ». La loi du 27 février 2014 a validé les pôles métropolitains. Quand une métropole est intégrée dans un pôle métropolitain, qui couvre un territoire beaucoup plus vaste, l’organisation de cet espace s’effectue sous l’hégémonie de la métropole. (29) En annexe 2, page 12, on trouvera une carte représentant la Métropole de Nantes et le Pôle métropolitain Nantes-Saint-Nazaire, avec un commentaire pour illustrer concrètement le système métropole/pôle métropolitain. L’ADELS, dans un commentaire du projet de loi Sarkozy, explique : « Le gouvernement et sa majorité veulent inscrire des pôles métropolitains dans la logique d’une économie mondialisée ». Cette remarque s’applique également à la loi Hollande.

Les 14 métropoles des lois Sarkozy-Hollande n’ont pas, à la différence des métropoles d’équilibre, vocation à rééquilibrer le territoire. Elles consacrent la polarité du territoire avec notamment la concentration des hommes et des activités dans un petit nombre d’agglomérations ; les métropoles seront les agglomérations les plus dynamiques dans les nouvelles régions.

Les métropoles développent une concurrence tous azimuts avec leurs homologues, en France, en Europe ou au niveau mondial. Métropoles et pôles métropolitains confient à des agences de publicité de faire la promotion au plan national, européen, international de leurs activités ou réalisations présentes et futures. Elles développement le lobbying auprès des entreprises pour les attirer, et auprès des administrations d’État pour récupérer subventions diverses, autoroutes, TGV, aéroports internationaux à un moment où l’État a effectué une sélection sévère des « grands projets d’aménagement ».

La crispation du gouvernement et des élus locaux à propos de l’aéroport international de Notre-Dame des Landes se fonde sur la volonté politique d’intégrer la Métropole de Nantes et le Pôle métropolitain de Nantes-Saint-Nazaire dans le réseau international du transport aérien, devant permettre à Nantes d’accéder à la catégorie de « métropole européenne ».

Des métropoles et des pôles métropolitains compétitifs

Les métropoles

Extrait du Conseil des ministres du 21/10/2009 à propos des métropoles : « Afin d’assurer une meilleure prise en compte du fait urbain et de renforcer la capacité des plus grandes agglomérations françaises à soutenir la compétition avec leurs homologues européennes ou internationales, le projet de loi propose un nouveau cadre institutionnel, la métropole ».

Discours de Manuel Valls le 13 octobre 2014, à Créteil, lors de la présentation de la Métropole du Grand Paris et du futur réseau de transport Grand Paris Express : « (…) Le moment est venu de concrétiser le Grand Paris pour les habitants, d’engager sa transformation ; de bâtir une métropole mondiale compétitive et innovante. (…) Dans un monde globalisé, qui est aussi celui d’une concurrence accrue entre les grandes villes mondiales, Paris doit cependant franchir une nouvelle étape. »

Le dossier de presse relatif au discours de Manuel Valls présente en fiche n° 5 un document intitulé « La gouvernance : la Région Ile-de-France (…) se caractérise par un paysage institutionnel aux multiples niveaux de gouvernance. » (30) C’est appliquer au système administratif le « new management » des grandes entreprises destiné à imposer le long de la chaîne hiérarchique les objectifs de l’entreprise. Roger Martelli écrit à propos de la loi Sarkozy de 2010 : « L’objectif est de rendre possible la bonne gouvernance d’un couple fonctionnel qui n’est plus celui du département et de la commune, mais celui du bloc région-département et celui du bloc métropole-intercommunalité ». (31)

Les pôles métropolitains

L’objectif est de promouvoir « un modèle de développement durable du pôle métropolitain et d’améliorer la compétitivité et l’attractivité de son territoire, ainsi que l’aménagement du territoire infra-départemental et infra-régional » (Extrait de l’article L5731-1 du Code général des collectivités Territoriales).

Les métropoles, les pôles métropolitains et les pôles de compétitivité

Les métropoles et les pôles métropolitains accueillent, sur leur territoire, des pôles de compétitivité. Selon la Datar, un pôle de compétitivité est « un rassemblement, sur un territoire bien identifié et sur une thématique ciblée, d'entreprises petites et grandes, de laboratoires de recherche et d'établissements de formation ». Selon le portail du gouvernement : « Dans une économie de plus en plus concurrentielle, la France a lancé en 2004 une nouvelle politique industrielle. Les pôles de compétitivité ont été créés pour mobiliser les facteurs-clés de la compétitivité au premier rang desquels figure la capacité d’innovation pour développer la croissance et l’emploi sur les marchés porteurs » .

La loi de finance de 2005 définit les pôles de compétitivité comme « le rassemblement sur un même territoire d’entreprises, d’établissements d’enseignement supérieur publics ou privés qui ont vocation à travailler ensemble pour mettre en œuvre des projets de développement économique pour l’innovation »

Sur les 71 pôles de compétitivité actuels, 42 sont situés dans les 14 métropoles. Ils se répartissent en pôles mondiaux, en pôles à vocation mondiale et en pôles nationaux. Les pôles mondiaux figurent parmi les leaders dans leur domaine ; les pôles à vocation mondiale sont destinés à se hisser au niveau des leaders au plan international ; les pôles nationaux sont de portée nationale.

Ces pôles de compétitivité bénéficient d’aides de l’État et doivent être labellisés par le Comité interministériel d’aménagement et de compétitivité des territoires (CIACT). Le label les définit « nationaux » ou « mondiaux ». [cf. Annexe 3 p. 13]. La création de pôles de compétitivité prend également place dans un cadre européen, conformément à l’objectif fixé en 2000 lors du sommet de Lisbonne, qui vise à faire de l’Europe la première région du monde par sa compétitivité.

III- Les métropoles à la française et la « Ville Globale » de Saksia Sassen

Agostino Petrillo, dans une communication lors d’un séminaire de Multitudes (32), expliquait : « Je suis ici pour vous parler des théories de la métropole. Il faut dire avant tout que ces théories n’existent pas. Tout ce que nous avons, ce sont des fragments, des ébauches de théorie. » Ce retard de la réflexion se traduit par une difficulté à comprendre le développement des grandes villes en France, avec le procès de métropolisation et les enjeux des lois de 2010 et de 2014. De ce fait, ceux qui se situent dans une perspective de transformation sociale, confrontés à ce que Roger Martelli appelle le Big Bang de la réforme territoriale, se contentent souvent de défendre l’existant.

Agostino Petrillo présente dans son exposé l’apport du travail de Saksia Sassen sur les grandes villes ; il attire l’attention sur les formes nouvelles d’exploitation et d’aliénation que le capital globalisé développe dans ces agglomérations. C’est dans l’ouvrage de Saksia Sassen The Global City [La Ville Globale], New York, London, Tokyo, publié en 1991, qu’apparaît la théorie de la Ville Globale.

 À partir de l’étude de ces trois villes, elle élabore, pour un nombre limité de villes, le concept de ville globale. Dans le mouvement de globalisation du capital, on assiste à deux procès contradictoires : la dispersion spatiale des activités de production et la concentration dans certaines villes de fonctions de commandement : ces éléments caractérisent les villes globales. Dans d’autres ouvrages, dans des colloques, des articles, des interviews, Saksia Sassen précise sa théorie de la Ville globale (33).

Elle montre que dans le procès actuel d’internationalisation du capital, désigné par les anglo-saxons sous le vocable de « globalization »(34), on assiste à une modification profonde des fonctions de la ville. Le concept de globalisation, ou le terme monde globalisé sont utilisés en France dans divers documents officiels.

Les lois de 2010 et 2014 ont pour objectif de créer sous la dénomination de « métropoles » ou de « pôles métropolitains compétitifs » : il s’agit « d’améliorer la compétitivité et l’attractivité de son territoire ».

La ville globale, selon Saksia Sassen , se caractérise par la constitution en son sein de postes de commandement de l’économie mondiale : sièges d’oligopoles transnationaux, de marchés de capitaux internationaux, de services du capital financier, de services aux entreprises.

Avec les métropoles, il s’agit, comme on l’a vu plus haut, de « soutenir la compétition avec leurs homologues européennes ou internationales », c’est-à-dire d’intégrer la métropole dans le réseau international de ces villes. Ce fonctionnement en réseau international est également, toujours selon Saksia Sassen, une des caractéristiques des villes globales. La loi française crée par la métropole une institution unique d’agglomération. La métropole devient un lieu de pouvoir unifié, pour administrer le territoire, réaliser un plan d’urbanisme global, négocier l’installation d’entreprises, de sièges sociaux, d’établissements d’enseignement, organiser les voies de communication. La loi va donc permettre de faciliter et accélérer le procès de métropolisation.

Les 14 métropoles et les pôles métropolitains dans lequel elles s’intègrent constituent un ensemble très disparate et des niveaux actuels de métropolisation inégaux. (35) Précisons par quatre exemples.

La Métropole du Grand Paris satisfait aux critères. Saksia Sassen a d’ailleurs inscrit Paris dans sa liste de villes globales (36) Quelle est la situation pour Lyon, Toulouse et Nantes ?

° Le Pôle métropolitain de Lyon : « Le pôle métropolitain rassemble la métropole de Lyon, Saint-Étienne, ViennAgglo, et la Communauté d’Agglomération Porte de l’Isère. Un espace de projet qui réunit près de 2 millions d’habitants pour peser davantage dans une économie mondiale organisée autour des grandes métropoles ». (37)

L’objectif du pôle métropolitain est le suivant : « Les 4 collectivités se donnent l'opportunité de peser davantage dans une économie mondiale organisée autour des grandes métropoles ». (38)

° La Métropole de Toulouse : On peut lire dans les documents d’information de la métropole de Toulouse, sous la rubrique « Missions de la métropole » : « l’objectif est de pouvoir compter parmi les grandes métropoles européennes ». Il s’agit donc là d’une démarche consistant à s’insérer dans les villes globales européennes. On lit dans le SCOT (39) (Schéma de cohérence territorial) actualisé 2013 : « Un positionnement métropolitain qui s’affirme forte de son identité, la Grande agglomération toulousaine bénéficie d’un réel positionnement européen. Ce vaste espace métropolitain possède de nombreux atouts pour attirer talents et entreprises et s’inscrire de fait dans la compétition européenne. L’agglomération dispose de réseaux d’entreprises structurés et d’une forte capacité en recherche-innovation, elle appuie de plus ses compétences économiques sur des activités complémentaires valorisées par la présence de trois pôles de compétitivité : Aerospace Valley, Cancer-bio-santé, Agrimip Innovation. Avec plus de 100 000 étudiants dans l’enseignement supérieur, l’université de Toulouse compte parmi les premières de France. » Selon l’INSEE, la population du pôle métropolitain atteindrait un million 200 000 habitants en 2040 (40).

Par ailleurs, l’activité industrielle situe Toulouse dans un réseau international. La fabrication de l’Airbus est dispersée spatialement sur 18 sites dans plusieurs pays européens ; mais c’est à Toulouse que sont effectuées les dernières phases de la construction des appareils et c’est à Toulouse qu’est situé le siège de l’entreprise, fonction de commandement essentielle. Par ailleurs elle dispose d’un aéroport international et d’activités « tertiaires » diverses. C’est à Toulouse qu’est installé le centre de calcul de Météo-France, qui travaille en réseau avec les services météo au niveau mondial. (41)

° Nantes-Saint-Nazaire : Le pôle métropolitain de Nantes-Saint-Nazaire éprouve quelque difficulté à entrer dans la cour des grands mondiaux ou même européens. Une Agence internationale Nantes just imagine a été créée pour faire la promotion du pôle métropolitain à l’international. On peut lire sur son blog : « Notre mission est de faire la promotion du territoire à l’international. Notre objectif est de doper le rayonnement du territoire à l’international, au niveau économique, mais aussi culturel, touristique, universitaire, etc., et de faire travailler tous ses acteurs ensemble. Il s’agit de booster l’attractivité du territoire. Pour cela, il faut d’abord lui donner une notoriété, puis une image et ensuite créer une empathie à son égard. À l’international, le territoire a une notoriété assez faible. Nantes joue à l’international dans une troisième catégorie, derrière les grandes capitales de plus de dix millions d’habitants et les métropoles de plus d’un million d’habitants. Il faut que l’on existe dans cette troisième division et réussir à émerger dans le bruit du monde. À titre d’exemple, même notre futur aéroport ne fera pas partie des 100 premiers aéroports mondiaux en termes de trafic. Comment alors émerger parmi les métropoles moyennes ? Au plan industriel, le pôle métropolitain dispose avec le chantier naval d’une activité intégrée à l’international par la commande des navires. »(42)

Selon Cynthia Ghorra-Gobin(43), qui prend en compte le concept de Sakssia Sassen, la Ville globale s’organise autour de clusters (terme est utilisé dans les pays de langue anglaise pour caractériser ce que la loi a désigné sous le terme de « pôle de compétitivité ») qui se répartissent comme suit : « Le premier cluster inclut des emplois exigeant de hautes qualifications dans les secteurs bancaires, financiers, juridiques et comptables. Le deuxième cluster comprend des emplois ayant pour finalité de rendre service au premier avec la promotion immobilière, les hôtels, restaurants, services domestiques et polices privés. Le troisième cluster s’organise autour des activités liées au tourisme. Le taux de croissance des emplois de ces trois clusters s’effectue au détriment des emplois industriels (à l’exception bien entendu des emplois de la haute technologie). Les institutions publiques (enseignement supérieur, recherche, établissements scolaires) représentent un cluster à part entière, alors que le sixième cluster regroupe des activités relevant de l’économie informelle ».

On trouvera des exemples de pôles à caractère national, ou à vocation mondiale dans l’annexe 3 p. 13]

IV- Métropoles et droit à la ville

Espace urbain et valorisation du capital

Les lois de 2010 et 2014 ont conféré aux métropoles des compétences très importantes  [voir Annexe n° 5]. Pour ce qui concerne les pôles métropolitains les compétences sont plus réduites et ont pour objet de mettre en œuvre, avec l’accord de la métropole et des autres établissements publics, des actions communes.

Les compétences des métropoles concernent directement de nombreux domaines de la vie quotidienne des habitants. On désigne souvent ces activités par le terme « génie urbain » ou « ingénierie urbaine » (44). Quelques exemples : urbanisme, logement, transports, aménagement, projets urbains, maîtrise de l’énergie, voirie. Comme nous l’avons vu précédemment, métropoles et pôles métropolitains sont fondés sur les principes de concurrence, compétitivité, attractivité. En conséquence, la maîtrise d’œuvre (45) subit la contrainte de la rentabilité. Celle-ci détermine le choix des projets, privilégie le recours au privé au détriment du travail en régie, favorise le partenariat public-privé. La politique sociale-libérale, par la réduction des dotations de l’État et la réduction des effectifs, aggrave ce processus. La réforme territoriale est placée sous l’orientation « faire des économies »

Dans ces conditions, la marchandisation des activités de génie urbain va s’accélérer. Jean-François Tribillon caractérise ainsi ce processus : « L’ultralibéralisme va faire de l’ingénierie urbaine l’organisateur du territoire urbain sous la forme d’une sorte de grand marché urbain par mise en cohérence mutuelle, ajustement et intégration à la sphère mondiale des marchés locaux du logement, du foncier, des transports, des emplois, des médias, des services » (46).

Une métropole en rupture avec la globalisation ?

Une politique d’organisation de l’espace urbain dans la métropole en rupture avec ces critères et fondée sur l’exercice des droits sociaux est-elle possible ?

Patrick Braouezec déclare dans un article paru dans Médiapart : « Faut-il se résigner et laisser faire ou chercher à faire émerger, non pas simplement un accompagnement social, mais une autre logique dans le mouvement de la métropolisation ? Dans la diversité des situations, c’est le défi auquel l’ensemble des villes, la grande majorité de leurs habitants, de leurs gouvernements locaux sont confrontés dans le monde. La non résignation aux choix dominants invite à placer au cœur du débat sur le sens de l'urbain l’exigence du « droit à la ville », élargi au « droit à la métropole pour tous », pris comme droit collectif. » (47)

Qu’entend-on par droit à la ville ?

Les mots sont apparus dans des textes officiels français. Ainsi la loi d’orientation sur la ville de 1991 s’ouvre en ces termes : « Afin de mettre en œuvre le droit à la ville…. ». Mais la suite du texte n’a guère à voir avec le droit à la ville. La loi de 1991 préconise des actions limitées dans certaines zones, avec pour cible les quartiers dits sensibles. Le Ministère de la Ville, créé en 1990(48), met en œuvre une orientation ayant pour objet de « revaloriser les zones urbaines en difficulté ». Certaines organisations de la gauche radicale proposent de supprimer un tel ministère et de mettre en œuvre une politique globale.

David Harvey interroge : Qu’entend-on par droit à la ville ? Ce droit est selon lui indissociable d’une multitude d’autres questions : « Quel genre de personnes voulons-nous être ? Quelles relations sociales poursuivons-nous ? Quelle vie quotidienne désirons-nous ? Quelles technologies jugeons-nous appropriées ? Quelles valeurs esthétiques défendons-nous ? Le droit à la ville ne se réduit donc pas à un droit d’accès individuel aux ressources incarnées par la ville : c’est un droit à nous changer nous-mêmes en changeant la ville de façon à la rendre plus conforme à notre désir le plus cher. Mais c’est en outre un droit collectif plus qu’individuel, puisque, pour changer la ville, il faut nécessairement exercer un pouvoir collectif sur les processus d’urbanisation. » (49)

La thèse de David Harvey sur le droit à la ville procède des travaux de Henri Lefebvre, et notamment de son ouvrage Le Droit à la ville publié en 1968. Il écrit : « Le droit à la ville ne peut se concevoir comme un simple droit de visite ou de retour vers des villes traditionnelles. Il ne peut se concevoir que comme un droit de la ville urbaine, transformée, renouvelée… Ce qui suppose une théorie intégrale de la ville et de la société urbaine, utilisant toutes les ressources de l’art ». ( 50)

Les idées de Henri Lefebvre constituent un corpus marxiste original, avec des concepts tels que « production urbaine », « société urbaine ». Considéré à l’époque comme hérétique, il propose pourtant une approche classique, voire dogmatique du mouvement social générateur du droit à la ville : « Seule la classe ouvrière peut devenir l’agent, porteur ou support social de cette réalisation. » (51)

La théorie de Henri Lefebvre a longtemps été ignorée en France. Les marxistes français ignoraient le concept de droit à la ville, lequel n’apparaissait pas dans les programmes politiques, les revendications, les luttes. À l’étranger, la situation était différente. Dans les forums sociaux mondiaux, le droit à la ville est présent ; des projets d’une Charte de droit à la ville s’élaborent ; une charte européenne de sauvegarde des droits de l’homme dans la ville est adoptée à Saint Denis en 2000. En 2001, au Brésil, le Statut de la ville est incorporé à la Constitution. Le caractère anticapitaliste de ces approches est variable, et le Droit à la ville s’exprime dans des plateformes où pour promouvoir un nouveau droit humain on se contente d’une reconnaissance morale du droit à la ville. On est très loin du programme radical de Henri Lefebvre, résolument anticapitaliste. Toutefois, aux États-Unis, l’association « RTTC » - Right to the city, le Droit à la ville se présente sous une forme résolument radicale. (52)

S’écartant de cette récupération politique, un courant marxiste anglo-saxon et des travaux de recherche s’inspirent des travaux de Lefebvre, tout en prenant en compte l’évolution du capitalisme. Un mouvement identique se développe en France.

David Harvey pour sa part considère que « si l’idée de droit à la ville a retrouvé une certaine vigueur ces dix dernières années, ce n’est pas vers l’héritage de Lefebvre, aussi important soit-il, qu’il faut se tourner pour l’expliquer. Ce qui s’est passé dans les rues, via les mouvements sociaux est bien plus important » (53).

Le droit à la ville se réalise par les luttes

David Harvey écrit : « Pour changer la ville il faut nécessairement exercer un pouvoir collectif sur les processus d’urbanisation » (54). Cela soulève la question de quelles luttes mener. Certaines de ces luttes mettent en cause le processus capitaliste d’urbanisation : ce fut le cas dans les années 1970 avec la lutte contre le projet de créer à Paris un nouveau Manhattan, avec des gratte-ciel, dont la Tour Montparnasse représentait le premier élément, et qui comportait en outre une « autoroute pénétrante ». Le même type de lutte se déroule aujourd’hui à Paris autour de la « Tour Triangle ». Dépasser cette lutte limitée à un objet précis supposerait lutter de manière plus globale contre le projet d’urbanisme de la ville de Paris. (55)

Dans le pôle métropolitain Nantes-Saint-Nazaire, une lutte se développe contre l’aéroport de Notre-Dame des Landes. Elle est fondée principalement sur des approches écologiques. Cependant, de fait, elle met en cause l’organisation de l’espace du pôle métropolitain, et notamment le critère d’attractivité, celui d’insertion dans les réseaux de villes globales européennes ou mondiales du pôle Nantes-Saint Nazaire. Combattre le projet d’aéroport, c’est mettre en cause un élément essentiel du mode d’organisation de l’espace de la métropole.

Pour exercer un pouvoir collectif sur les processus d’urbanisation, il faut porter un projet urbain alternatif au projet d’organisation de l’espace défini par le SCOT et le PLU, les décisions d’urbanisme de la métropole et de son pôle métropolitain. Celui-ci devant prendre appui là où le pouvoir politique exerce de façon cohérente sur l’agglomération. La métropole dispose de telles compétences. [Cf. Annexe 5 pp. 14 et 15]

Droit à la ville et écosocialisme

Jean François Tirbillon décline de manière concrète les questions posées par David Harvey. Il définit ainsi le droit à la ville : « Il s’agit d’assurer l’effectivité de ce droit, collectif et individuel, à la ville, territoire de l’urbanisation et espace social dans lequel on va et on vient librement, où l’on choisit, selon ses moyens, son lieu d’habitation, où l’on accède  aux services que la collectivité assure ou assume, sans lesquels il n’y a pas de véritable vie urbaine (éducation, santé, énergie, télécommunication, transport, développement culturel…). Le droit à la ville ne peut prendre uniquement la forme d’un droit à ne pas être exclu de la ville. Être en ville dans des conditions infernales (sans toit, sans services, sans travail, sans soins, sans sa famille), ce n’est ni vivre ni vivre en ville. Le droit à la ville, c’est bénéficier d’un logement convenable, avoir un travail rémunérateur, s’installer familialement, vivre à l’abri des tracasseries policières même si on est né au loin, mais aussi, tout simplement et plus spécifiquement, habiter une ville belle, commode, saine, respectueuse de l’environnement ». (56)

Pour exercer le droit à la ville, ou comme le dit P. Braouezec cité ci-dessus, le droit à la métropole, il faut dans les métropoles et les pôles métropolitains rompre avec les critères de concurrence, d’attractivité, de compétitivité. Henri Lefebvre écrivait dans le Droit à la ville en 1968 : « Le socialisme ? Bien sûr c’est de cela qu’il est question. Le socialisme ne peut aujourd’hui se concevoir que comme production orientée vers les besoins sociaux et par conséquent vers les besoins de la société urbaine » (57). En prenant acte de la crise écologique, (58) Michael Löwy propose comme alternative au capitalisme contemporain l’écosocialisme. (59) Il s’agit d’une perspective bien différente de celle que préconisait Henri Lefebvre, qui ne prenait pas en compte la crise écologique…

Dans la métropole et le pôle métropolitain, l’organisation de l’espace doit rompre avec les critères de marchandisation de l’ingénierie urbaine. Mais il faut aussi rompre avec le productivisme et le critère quantitatif de la production. Avec l’écosocialisme comme perspective, avec un processus de rupture radicale pour changer la ville, il faut aussi s’interroger sur la pertinence des cadres territoriaux issus des lois Sarkozy-Hollande.

Métropole ou ville émiettée ?

 Roger Martelli rappelle, parmi les valeurs d’ébranlement de la ville, l’éparpillement urbain. Selon L’INSEE, dans la plupart des régions, l'extension spatiale des villes a été particulièrement importante au début des années 1970. Elle a précédé la période de plus forte densification des couronnes périurbaines, à la fin des années 1970 et au début des années 1980. Depuis dix ans, la périurbanisation reprend, à des rythmes variables d'une région à l'autre. Une partie des zones agricoles ou naturelles des périphéries urbaines se transforment en zones dites « artificielles », principalement sous l'effet de la construction de logements individuels. La première décentralisation a transféré à la commune la responsabilité de l’urbanisme, et le phénomène de périurbanisation s’est accéléré par la création de zones d’aménagement, par l’implantation de grands centres commerciaux loin de la ville, par la construction de logements éloignés du centre-ville et à des prix de location ou d’achat plus accessibles.

Les directions politiques des métropoles et des pôles métropoles choisiront-elles l’orientation de mettre un terme à l’émiettement urbain ? La densification est considérée par de nombreux chercheurs comme le moyen de limiter le périurbain. Cette idée est relayée par des militants politiques. Cela imposerait un mode de planification urbaine local définissant, pour une agglomération, l’interdiction de construire au-delà d’une certaine limite. Les métropoles – à l’exception de celle du Grand Lyon – ne sont pas, comme au demeurant les pôles métropolitains des collectivités territoriales, des établissements publics ; leurs dirigeants ne sont pas élus au suffrage universel direct. Ils seront sans aucun doute très prudents pour traiter le dossier de la périurbanisation.

Quel avenir pour la métropole et le pôle métropolitain ?

Quid des institutions métropole et pôle métropolitain ? Voici la proposition de Roger Martelli : « La réforme du cadre territorial, comme base matérielle de la vie sociale et comme vecteur moderne de créativité, doit être repensée pour tenir compte du bouleversement de nos sociétés et, notamment de ces valeurs d’ébranlement que sont l’étalement urbain et la métropolisation. Notre ambition n’est pas de faire perdurer en tant que telles des structures ; il faut faire en sorte que les structures, anciennes ou nouvelles, aient pour priorité le souci de l’humain, avant celui des choses ou des signes abstraits de la richesse » (60). Roger Martelli nous invite de la sorte à un travail très long et très complexe.

Les Constituants, en 1789, délaissant un projet de découper la France en rectangles, avaient réalisé un travail très approfondi. Ils avaient pris connaissance des circonscriptions romaines du Bas Empire, des zonages gaulois par « tribus », des travaux effectués depuis le xviie siècle, des projets des ingénieurs des Ponts et Chaussées. Au plan local, ils avaient examiné les pays (pays de Caux, pays de Bray, pays d’Aix…), et les paroisses, c’est-à-dire le vécu local. Ils avaient examiné les foires, les marchés. C’est à partir de tout cela que le département a été constitué. Ce qui certainement explique qu’il ait la vie dure.

Une éventuelle réforme du cadre territorial n’aurait de signification que si elle adoptait une démarche identique à celle des Constituants, prenant en compte le vécu local et les structures économiques, sociales des territoires. Dans ces conditions, pourquoi pas une collectivité territoriale au niveau de l’agglomération ? Laquelle pourrait s’appeler métropole. Reste à définir ce qu’on entend par agglomération. Un exemple à ne pas suivre : le découpage du territoire national en 13 régions !

Roger Esmiol. Publié dans le numéro 26 de Contretemps.

Roger Esmiol, diplômé de l'Institut d'études politiques de Paris, a travaillé au service d'études économiques de la CGT, puis à la Direction de l'aménagement et de l'urbanisme du ministère de l'Équipement, aujourd'hui ministère de l'écologie. Dans le cadre du syndicat CGT de ce ministère il a pourusivi une réflexion sur les questions de l'État.

Notes :

1. Henri Lefebvre (1901-1991). Critique le stalinisme, ce qui lui vaut d’être exclu du PCF en 1958. Signataire du Manifeste des 121 sur le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie. Il a écrit notamment : Le Droit à la ville (1958) ; La Révolution urbaine (1970) ; La Pensée marxiste de la ville (1972) ; La Production de l’espace (1974).

2. Traduction : dictionnaire grec-français Belin

3. Le fait métropolitain, ou la métropolisation, est défini par l'INSEE avec le concept  d'aire urbaine. 

4. La métropolisation, croissance, diversité, fractures, Sylvette Puissant, Claude Lacour, Anthropos, 1999.

5. John  Friedman (1926-…),  géographe américain et urbaniste, a présenté sa théorie de la ville mondiale dans The World City Hypothesis.

6. Fernand Braudel (1902-1985). Il a présenté sa théorie de la « ville-monde » dans Civilisation matérielle, économie et capitalisme, XVe-XVIIIe siècle, Paris, 1979.

7. La métropole est créée par un décret signé par le Premier Ministre et d’autres ministres en charge des collectivités territoriales. Le décret nomme les communes constitutives de la métropole, ses compétences. La métropole dispose par ailleurs de statuts déposés en préfecture.

8. Lois Sarkozy-Hollande

Loi Sarkozy: Loi du 16 décembre 2010 de réforme des collectivités territoriales. JORF n° 0292 du 17 12 2010.

Lois Hollande : Trois lois                     

I- Loi n°2014-58 du 27 janvier 2014 de modernisation de l’action publique et d’affirmation des métropoles. JORF n° 0014 du 17 janvier.

II- Loi n° 2015 du 16 janvier 2015 relative à la délimitation des régions ; aux élections régionales et modifiant le calendrier électoral. Chapitre 1-Dispositions relatives à la délimitation des régions (article 1, 2 et 3).

À noter : La loi a réduit à 13 le nombre de régions en métropole, avec la carte précise des fusions des anciennes régions.

III- Le projet de loi portant nouvelle organisation de la République a été adopté en première lecture par l’Assemblée Nationale le 10 mars 2015. Nous avons travaillé sur ce document.

9. Le « mille-feuille » existe aussi en Allemagne : Fédération Bund, régions Länder, districts ruraux Kreise, districts de ville Kreinfreie Städte, communes Gemeinden, ajouter des communautés de communes.

10. « La ville, avec la région métropolitaine, est un des espaces où les tendances macrosociales majeures se matérialisent. (…) Parmi ces tendances, il faut compter la globalisation, la montée des nouvelles technologies de l’information, l’intensification des dynamiques transnationales et transrégionales. (…) Chacune de ces tendances a ses conditionnalités spécifiques, son contenu et ses conséquences propres », Saksia Sassen, La Globalisation une sociologie, Nrf Essais, Gallimard, 2009.

11. La théorie du droit à la ville a été présentée par Henri Lefebvre dans son ouvrage Le Droit à la Ville.

12. « Le CIADT (Comité interministériel d’aménagement et de développement du territoire) et la DATAR (Délégation à l’aménagement du territoire et à l’action régionale) choisissent les huit villes éligibles au rang de métropoles d'équilibre et déterminent les aides financières à leur affecter. »

13. La politique d’aménagement du territoire a été définie, pour la première fois, en 1950 par le ministre de la Construction et de l’Urbanisme, Claudius Petit.  « L’aménagement du territoire, c’est la recherche dans le cadre géographique de la France d’une meilleure répartition des hommes en fonction des ressources naturelles et de l’activité économique ».

14. Rapport au Sénat de Jean-François Poncet 3 avril 2003.          

15. Cette évaluation reposait sur des projections démographiques fondées non sur une analyse rigoureuse, mais sur une extrapolation politique. Ainsi Michel Debré et d’autres ministres gaullistes déclaraient que la France, pour prendre sa place dans le concert des nations, devait compter 100 millions d’habitants à la fin du xxe siècle.

16. Les régions administratives de 1964 ne seront intégrées dans l’article 72 de la Constitution qu'en 2003, par une loi constitutionnelle.

17. « Dans le cas de l’Allemagne, c’est une capacité qui a produit une organisation territoriale centrée sur des unités territoriales fortes, les Länder ». Saksia Sassen,  Critique de l’Etat,  p. 47. Cette puissante armature urbaine a été développée par le procès d’industrialisation du pays.

18. Le général de Gaulle survolant la banlieue en hélicoptère avec Paul Delouvrier, chargé de l’aménagement du territoire pour la Région Parisienne, lui dit : « Delouvrier, mettez-moi de l’ordre dans ce bordel ».

19. Interview de Michel Rochefort par Jeanine Cohen : «  Métropoles d’équilibre : un géographe face au politique », Strates Hors-série, 2002.

20. De multiples rapports, à partir de 1966, ont proposé des réformes territoriales. Le rapport Balladur du 5 mars 2009 est le premier à proposer la création de métropoles, avec un statut particulier pour Paris.

21. Les pôles métropolitains ont été créés par la Loi de 2010, maintenus mais légèrement modifiés par la loi de 2014. Ces lois précisent  notamment : « Le pôle métropolitain (…) a pour objet d’améliorer la compétitivité et l’attractivité de son territoire (..) ».

22. Roger Martelli : « Réforme territoriale. Le Bing Bang », in Regards, 1er décembre 2009.

23. Un établissement public de coopération intercommunale (EPCI) est une structure administrative, regroupant des communes ayant choisi de développer plusieurs compétences en commun : transports, aménagement du territoire,  gestion de l'environnement. Les EPCI ont été créés par la loi relative au renforcement et à la simplification de la coopération intercommunale, dite « loi Chevènement » de juillet 1999. Sont des EPCI : les syndicats de communes, les communautés de communes (CC), les communautés urbaines (CU), les communautés d'agglomération (CA), les syndicats d'agglomération nouvelle et les métropoles, par les lois de 2010 et de 2014. La création d’un établissement public est effective après parution d’un arrêté du préfet.

24. La Métropole du Grand Lyon a été créée par la loi, qui lui accorde un statut juridique particulier : c’est une collectivité territoriale au sens de l’article 72 de la Constitution.

25. Les métropoles pourront éventuellement, à terme, intégrer l’article 72 de la Constitution, comme ce fut le cas pour les régions, à l’origine seulement établissements publics.

26. Le Groupement européen de coopération territoriale (GECT) a été mis en place par le Parlement européen et le Conseil, en juillet 2006. Il a pour objet de renforcer « la coopération transfrontalière, transnationale et interrégionale entre ses membres ».

27. Les compétences  du  pôle métropolitain sont précisément définies comme suit : le pôle métropolitain est constitué en vue d’actions d’intérêt métropolitain en matière :

·       de développement économique

·       de promotion de l’innovation

·       de promotion de la recherche

·       de promotion de l’enseignement supérieur et de la culture

·       d’aménagement de l’espace par la coordination des schémas de cohérence territoriale dont le périmètre est identique à celui des établissements publics de coopération intercommunale qui composent le pôle

·       de développement des infrastructures et des services de transport.

28. La Métropole du Grand  Paris procède de l’article 12 de la loi  n° 2014-58 du 27 janvier 2014,  de modernisation de l’action publique et d’affirmation des métropoles. Une autre loi du 3 juin 2010 a défini le Grand Paris Express, réseau de transport public.

29. Saksia Sassen décrit ainsi une contradiction du procès de métropolisation : « À côté de ces nouveaux réseaux régionaux et globaux des villes se trouve un vaste territoire qui est devenu de plus en plus périphérique et exclu des processus économiques majeurs qui sont censés alimenter la croissance économique dans l’économie globale. Des centres industriels autrefois importants et des villes portuaires ont perdu leurs fonctions et déclinent… ». Saksia Sassen La Globalisation une sociologie, Gallimard, 2009 pour l’édition française.

30. Utiliser le terme  gouvernance, transposition de l'anglais governance, signifie que l'intervention publique doit se fonder sur le mode de management des oligopoles : concurrence, compétitivité, attractivité.

31. Roger Martelli, op. cit.

32. Les pôles de compétitivité ont été créés en prenant exemple sur les districts italiens (créés en 1970) et les clusters britanniques (créés en 1998) et sur l’expérience (le mythe ?) de la Silicon Valley aux États-Unis. Plusieurs documents des services de communication des métropoles ou des pôles métropolitains utilisent le terme « clusters » pour désigner leurs pôles de compétitivité.

Les pôles bénéficient de subventions, d’exonérations d’impôt sur les sociétés et d’allègement de charges sociales. La Caisse des dépôts alloue des fonds et  des aides financières aux pôles. Le Fonds de compétitivité regroupe les aides accordées aux entreprises.

33 Intervention au séminaire de la revue Multitudes du 28 novembre 2015 qui  a réuni des chercheurs, des urbanistes.

34. Saksia Sassen consacre plusieurs chapitres de ses ouvrages Globalisation une Stratégie et Critique de l’État à des analyses économiques, sociales politiques de la ville à partir des concepts de Globalisation et de Ville Globale.

35 Globalisation, mondialisation, internationalisation : « Le terme de mondialisation remplace désormais celui d’internationalisation dans les analyses des économistes qui parlent volontiers – mais ce n’est rien d’autre qu’un anglicisme – de globalisation. L’introduction de cette notion nouvelle suggère l’idée d’une transformation qualitative : il y aurait non seulement accélération et amplification de l’internationalisation, mais aussi émergence d’un nouveau mode de structuration de l’économie mondiale », Michel Husson, Politis La Revue n° 6, 1994.

36. Voir Annexe 1.

36 Saksia Sassen indique diverses villes qui peuvent être qualifiées de « Villes Globales ». « La  plus puissante des nouvelles géographies de la centralité au niveau global lie les centres d’affaires financiers  internationaux majeurs : New York, Londres, Tokyo, Paris, Francfort, Zurich, Amsterdam, Los Angeles, Toronto, Sydney et Hongkong entre autres », in La globalisation une sociologie, Gallimard, 2007 (Traduction de A sociology of Globalization) p. 118.

37. Source : Document de publicité Grand Lyon La métropole –Par internet.

38 Id.

39. Le SCOT est l’outil de conception et de mise en œuvre d’une planification stratégique intercommunale, à l’échelle d’un large bassin de vie ou d’une aire urbaine, dans le cadre d’un projet d’aménagement et de développement durables (PADD).

40. De fortes augmentations de population sont prévues également pour Bordeaux, l’INSEE, à partir du projet métropolitain, extrapole à un million d’habitants en 2040 ; pour Montpellier-Méditerranée, la projection est plus modeste : 510 000 habitants ; pour Nice-Côte d’Azur, on prévoit une stagnation dans la période à venir ; pour ce qui concerne Lille, l’INSEE a prévu, pour la partie française de l’agglomération, une croissance faible d’ici à 2030.

41. De ce fait, des « activités de commandement » caractérisant selon Saksia Sassen les villes globales existent à Toulouse.

42 L’activité des chantiers navals de Saint-Nazaire est liée au mouvement du capital au niveau mondial dans le secteur de la construction navale avec une forte concurrence et des subventions des États. En moins de dix ans, les chantiers navals de Saint-Nazaire ont changé déjà trois fois de propriétaires, passant d’un oligopole de la construction navale finlandais à un oligopole coréen, l’État français demeurant – pour le moment – actionnaire à hauteur de 33 %.

43. Cynthia Ghorra Gobin, « À l’heure de la mondialisation une ville mondiale est-elle forcément une ville globale ? », Confins, revue franco-brésilienne, n° 5.

44. Par génie urbain, on entend l'ensemble des disciplines chargées de permettre la vie en milieu urbain, particulièrement en milieu urbain dense. Cela correspond aux compétences que la loi attribue aux métropoles, y compris l’urbanisme, la maîtrise d’ouvrage. On utilise aussi ingénierie urbaine dans une signification analogue.

45. Le maître d'œuvre est la personne physique ou morale qui a en charge la réalisation d'un ouvrage. Le maître d'œuvre peut aussi bien être une entreprise à laquelle on a fait appel qu'un professionnel. Le maître d’œuvre peut être une entreprise publique (SNCF, RATP) ou – de moins en moins – un service de l’État ou d’une collectivité territoriale.

46. Jean François Tribillon, « Droit à la ville, droit au logement »,  mai 2002, document par Internet.

47. Article de Patrick Braouezec, « En ville la construction pour tous », Mediapart, 22 septembre 2012.

48. Dans des débats à l’occasion de la rédaction du Programme commun de gouvernement et de la constitution du gouvernement d’Union de la gauche en 1981, la proposition de constituer un ministère de la ville avait été faite, à l’initiative de l’architecte Roland Castro. Il s’agissait d’un ministère ayant compétence sur la ville dans sa totalité. Le ministère de la ville créé en 1990 a été un ministère croupion, consacré uniquement aux « quartiers dégradés ».

49. David Harvey, Le Capitalisme contre le droit à la ville, Éditions Amsterdam, 2011.

50. Henri Lefebvre, Le Droit à la ville, Éditions Anthropos, 1968,  p. 121.

51. Henri Lefebvre, Le Droit à la Ville, p. 121.

52. Source : Right To The City : Mission and History (Droit à la Ville Missions et Histoire). Document d’information de l’association – Par Internet. Extraits d’un document présentant l’association : « Right To the City fut créé en 2007 en tant que réponse à l’embourgeoisement des quartiers et en tant qu’appel pour mettre un terme à l’exclusion des gens avec des bas revenus, des gens de couleur, de la marginalisation des communautés LGTB, des jeunes de couleur, expulsés de leur résidence urbaine historique. Right To The City construit un mouvement national pour la justice raciale, la justice urbaine, les droits humains et la démocratie. »

53.  David Harvey, Le Droit à la ville, op. cit., p. 38.

54. David Harvey, op. cit., p. 8.

55. Les luttes de 1970 contre un nouveau Manhattan à Paris furent victorieuses : une seule tour a été construire et le projet d’autoroute pénétrante a été abandonné. Le projet de Tour Triangle à Paris est le symbole d’une architecture en rupture totale avec le paysage urbain de la ville, anti-écologique et inutile : il y a un excédent important de bureaux à Paris, inoccupés.

56 Voir note 46.

57. Henri Lefebvre, Droit à la Ville, op. cit., p. 131.

58. La crise du capitalisme globalisé est aujourd’hui, économique, sociale et écologique. Pourquoi écologique ? Tous les clignotants mesurant les différents éléments de l’écosystème sont au rouge. Un large consensus existe aujourd’hui parmi les scientifiques pour constater que l’activité humaine génère de graves dysfonctionnements dans l’environnement. Plus précisément, c’est la course au profit, la logique productiviste et mercantile de la civilisation capitaliste qui conduisent à un désastre écologique mettant en cause le devenir même de l’espèce humaine.

59. Michael Löwy présente ainsi l’écosocialisme : « L’écosocialisme a pour objet de fournir une alternative de civilisation radicale à ce que Marx appelait le progrès destructeur du capitalisme », Écologie et politique, « L’avenir est déjà parmi nous », 2008.

60. Contribution de Roger Martelli, « Une autre décentralisation », Conseil national du Front de gauche, 2 mars 2013.

 

 

 

 

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