Les transformations de la société chinoise

À la différence de ce qui s'est passé en Russie, le PCC a piloté le processus de restauration capitaliste du début à la fin : cette continuité institutionnelle explique pour une part le succès assez remarquable de l’entreprise ; elle n’en cache pas moins de profondes ruptures, des crises politiques et sociales, des conflits sociaux de grande ampleur qui ont accompagné le cours de la contre-révolution.

Cette discontinuité ne s’exprime pas seulement dans le bouleversement répété de la structure et de la hiérarchie sociale d’ensemble ; dans la transformation répétée de la condition faite à la paysannerie, aux femmes populaires mais aussi dans la trajectoire météoritique d’un nouvel acteur (une bureaucratie d’un type très particulier) et dans ce que l’on peut appeler la recréation de classes fondamentales (bourgeoisie, prolétariat).

Révolution sociale

Il y a eu en Chine une révolution sociale sous le régime maoïste ; puis une contre-révolution sociale initiée sous le régime post-maoïste par les réformes de Deng Xiaoping. Il ne s’agit pas d’une opinion et d’une lecture discutable de textes ou proclamations officielles, mais de données historiques : la transformation de la structure de classe chinoise a par deux fois été si radicale qu’il devrait être impossible de l’ignorer.

En résumé, au temps du maoïsme, les classes dominantes de l’ancien régime (la gentry rurale et la bourgeoisie urbaine) ont été désintégrées. Un nouveau prolétariat s’est développé, politiquement subordonné, mais bénéficiant dans le secteur d’Etat d’un statut social privilégié. La réforme agraire a bouleversé l’ordre villageois. Quelles que soient ses limites, un profond mouvement d’égalisation des droits a profité aux femmes populaires. L’idéologie confucéenne a été battue en brèche et les aspirations égalitaires ont été officiellement promues. Une bureaucratie d’État privilégiée, mais différente de celle d’antan, s’est progressivement cristallisée, occupant une place nodale dans la société.

Dans les années 1980-1990, une nouvelle bourgeoisie s’est constituée ; elle est avant tout le produit d’une évolution interne à la société et non pas du retour de riches exilés, sa composition reflétant l’histoire propre du pays. La bureaucratie s’est autotransformée, devenant le pilier d’un « capitalisme bureaucratique » spécifique. Un nouveau prolétariat est apparu, nourri par un exode rural massif et composé de « migrants de l’intérieur », sans papiers et sans droits, remplaçant la classe ouvrière de l’époque maoïste. La paysannerie est aujourd’hui menacée par une privatisation légale et générale de parcelles dont elle a l’usufruit. L’ouvrière surexploitée des zones industrielles franches est devenue le symbole de la condition faite aux femmes populaires.

L’idéologie dominante n’exprime pas nécessairement la réalité d’un régime. L’invocation de la démocratie, par exemple, vise bien souvent à cacher son absence. De grands bouleversements idéologiques ou juridiques n’en reflètent pas moins de grands changements sociaux

À l’époque maoïste, la classe ouvrière était constitutionnellement élevée au rang de « classe dirigeante » et la paysannerie de classe « semi-dirigeante ». Elles sont aujourd’hui symboliquement marginalisées et c’est la propriété privée (au sens capitaliste, y compris des moyens de production…) que la Constitution doit protéger. La richesse privée, jusqu’aux très grandes fortunes, et l’entreprise privée sont dorénavant jugées légitimes, mises à l’honneur. C’est un retournement idéologique et juridique radical par rapport au régime maoïste.

Les conditions d’entrée dans l’OMC en 2001 dotent le capital (notamment étranger) de droits considérables. Quand la modification des lois est en retard par rapport aux appétits capitalistes de la bureaucratie, la réglementation est ignorée (en principe, par exemple, les départements administratifs n’ont pas le droit de créer leurs propres entreprises – ce qu’ils ne manquent cependant pas de faire).

Dans les villes, les travailleurs étaient sous le maoïsme rétribués selon une grille salariale fixée au niveau des ministères gouvernementaux. Les paysans recevaient souvent des points travail dans le cadre des communes populaires. Aujourd’hui, le travail salarié est à nouveau une marchandise.

Du fait de la privatisation des terres urbaines et suburbaines, de la spéculation foncière, du regroupement des membres de la nouvelle élite en quartiers séparés et protégés, où ils déploient ostensiblement un mode de vie « nouveaux riches », l’urbanisme est remodelé selon des normes profondément inégalitaires.

La paysannerie a initialement accueilli favorablement les réformes impulsées par Deng Xiaoping qui décollectivisait partiellement l’agriculture. Les familles ont reçu le droit d’usage d’une parcelle de terre, en contrepartie de quoi elles devaient payer un impôt et vendre une partie de la récolte à l’État à un prix inférieur à celui du marché. Mais avec le temps, l’impôt est devenu de plus en plus lourd afin de financer la bureaucratie. Des zones sont arbitrairement déclarées urbanisables de façon à faciliter les opérations spéculatives. Grands travaux et pollutions ont des conséquences de plus en plus graves. Des gangs imposent la loi de potentats locaux.

De nouvelles différenciations apparaissent au sein de la paysannerie. Une minorité profite de la proximité de marchés urbains. Mais la paupérisation et la précarisation menacent une partie importante de la population rurale. Le chômage devient structurel et une vaste « population flottante » vit dorénavant dans les marges de la société.

Le pouvoir souhaite un changement juridique du statut des terres agricoles autorisant leur privatisation – une modification de la loi qui faciliterait l’accaparement capitaliste des terres.

Une nouvelle bourgeoisie

L’accès à l’éducation est devenu très inégalitaire avec – de la fin des années 1970 aux années 1990 – la réintroduction d’examens d’entrée à l’université, puis la possibilité très sélective de faire des études à l’étranger et la création d’un « commerce des diplômes » dans l’enseignement supérieur, sans parler de l’augmentation des droits d’inscription.

À l’époque maoïste, les intellectuels étaient officiellement dotés d’un rang très inférieur (le neuvième) dans la hiérarchie sociale. Ils ont soutenu l’impulsion par Deng Xiaoping de réformes et la promotion de la science contre le primat du politique ; cependant, dans leur masse, ils n’en ont pas été durablement les bénéficiaires. Une petite minorité a intégré la nouvelle élite bourgeoise : elle fournit ses idéologues. Des « experts » (ingénieurs, juristes, économistes, journalistes, chercheurs aux services de think tanks procapitalistes…) accèdent à d’importants postes de responsabilités.

Pour Mao, la société ne pouvait évoluer que sous la pression de ses contradictions internes et par la voie de la lutte des classes. Alors même que les contradictions sociales explosent, si l’on en croit l’actuelle direction du PCC, le pays vit dans « l’harmonie » : le retournement idéologique est cette fois encore radical.

Pendant longtemps, le régime a tenté de camoufler l’ampleur des ruptures en recourant à une succession de formules reflétant l’approfondissement des réformes : cela a débuté avec l’« économie dirigée par la planification avec le soutien du marché », puis l’« économie marchande planifiée » et plus tard encore le « système économique socialiste de marché » : on perçoit le déclin du secteur public ! Au début des années 1960 des débats avaient opposé au sein de la direction du PCC, sur l’orientation économique, « radicaux » et « modérés ». Très clairement cependant, entre ce passé et le présent, les enjeux ont changé. Il ne s’agit plus de rendre le système « flexible » en libéralisant un peu l’économie ou en cherchant de meilleurs équilibres entre villes et campagnes, industrie et agriculture… La société a véritablement changé de bases.

Le rôle de l’État n’est évidemment pas neutre dans les grandes transformations de l’ordre social. Après la conquête du pouvoir en 1949, il a décisivement servi à briser le pouvoir des anciennes classes dominantes et à constituer une nouvelle classe ouvrière dans le secteur étatique. À partir des années 1980-1990, il a servi de façon tout aussi décisive à assurer la reconstitution de nouvelles élites bourgeoises ; à retirer de la production la classe ouvrière héritée du maoïsme et à en créer une autre en puisant massivement dans le vivier des migrants ruraux sans-papiers. Dis-moi à quoi tu sers et je te dirais qui tu es : l’actuel État chinois est indubitablement bourgeois !

Pierre Rousset. Publié dans le numéro 23 de Contretemps.

1 En version ou traduction généralement anglaises.

2 Au Loong Yu, La Chine, Un capitalisme bureaucratique. Forces et faiblesses. Avant-propos et traduction de l’anglais : Patrick Le Tréhondat, Syllepse, Paris, 2013.

3 « La Chine et l’ordre du monde », Agone n° 52, avec la New Left Review, 2013.

Pour une recension de cette revue et de l’ouvrage d’Au Loong Yu , voir : http://www.contretemps.eu/lectures/bouleversements-société-chinoise-vus-par-chinois

4 A savoir l’an 2000, date à laquelle cette étude a été écrite.

 

 

 

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