L’ēssençiēl ē-t invizible pour lē-z yeu

En introduction, Mario Périard aborde la passion francophone de l’orthographe, les habitudes réglementées de la langue écrite, la disqualification des langues « régionales » et la véritable « campagne d’éradication des parlers populaires » menée dans l’histoire proche par les institutions, les formes langagières des élites, la masculinisation de la langue, la confusion entre langue et orthographe, « En fait, on en est venu à confondre langue et orthographe, comme si l’orthographe était indissociable de la langue, ou pire, comme si l’orthographe était essentiellement la langue », le système codifié de sons à des fins de communication, la naissance du français, la guerre de l’orthographe, « Le temps où chacune écrivait comme iel voulait est définitivement révolu et une orthographe bureaucratisée à l’uniformité toute militaire était imposée partout », le rôle de l’Académie française, la glaciation de l’orthographe français contrairement aux évolutions d’autres langues…

Une déconstruction d’idées reçues en promenade alphabétique :

A « Simplifier l’orthographe est un nivèlement par le bas. »

B « Simplifier l’orthographe, c’est renier notre histoire et nos racines. »

C « Les gens qui veulent simplifier l’orthographe sont ignorants ou incultes. »

D  « Il faut une orthographe qui reflète l’étymologie. »

E « Une réforme de l’orthographe doit être approuvée par les autorités. »

F « Si chacun écrit comme il veut, on ne se comprendra plus. »

G « Avec une orthographe phonétique, chacune va écrire selon son accent. »

H « On ne pourrait pas distinguer les homophones si on écrivait au son. »

I « L’orthographe simplifiée, c’est laid ! »

J « L’orthographe ne fait que refléter l’usage, il faut s’y conformer. »

K « C’est par pure paresse qu’on veut simplifier l’orthographe. »

L « Il y aura un clivage entre les gens qui ont appris la nouvelle orthographe et ceux qui ont appris l’ancienne. »

M « Il faudrait réécrire tous les livres en réformant l’orthographe. »

N « Il faudra réapprendre à lire et à écrire en changeant d’orthographe. »

O « On maitrisait beaucoup mieux l’orthographe avant. »

P « Enseignons mieux l’orthographe au lieu de la réformer ! »

Q « Réformer l’orthographe est inutile, les gens feront toujours des fautes. »

R « L’orthographe est une bonne discipline qui forme l’esprit. »

S « Une réforme radicale n’a aucune chance de réussir. »

T « Une réforme est trop difficile à mettre en œuvre. Cela implique l’école, la société, plusieurs pays… »

U « Il n’y a pas de demande sociale pour une réforme. »

V « Il n’y a aucun bénéfice à changer l’orthographe. »

W « Notre langue est compliquée, on n’y peut rien. »

X « Il faut réformer l’orthographe d’usage et non les règles grammaticales. »

Y « L’orthographe grammaticale structure notre langue. »

Z « L’orthographe forme un tout cohérent, difficile d’en changer une partie sans déstabiliser le tout. »

Quelques éléments choisis bien subjectivement.

« On a trop réduit la connaissance de la langue à la simple mémoire. Faire de l’orthographe le signe de la culture, signe des temps et de sottise. » Paul Valéry

L’histoire et le changement, l’immobilisme anti-historique, « Les zélotes de la norme n’en sont d’ailleurs pas à une ratiocination près pour tenter de justifier leur immobilisme », la fixité de la mort, l’orthographe non comme musée mais comme outil pratique à notre service, les évolutions au cours de l’histoire, les prétextes étymologiques, les influences réelles ou niées d’autres langues, la grammaire comme « vocable conventionnel pour désigner une description des structures et du fonctionnement d’une langue »…

« L’orthographe est plus qu’une mauvaise habitude, c’est une vanité. » Raymond Queneau

La construction de l’usage, « si nous laissions flotter l’usage écrit sans le contraindre, la graphie d’un mot donné n’évoluerait pas dans tous les sens, mais dans le sens du plus court chemin, du plus simple, de la forme la plus attendue », ortograf sera probablement plus choisi que heaurthauggraphe, les graphies multiples d’aujourd’hui (par exemple, cachère-kasher-cacher-casher, clé-clef, cuiller-cuillère, lis–lys), la conservation d’une convention alphabétique « où chaque signe représente plutôt une plage suffisamment étendue de sons pour que s’y résolve un spectre relativement large de prononciations », la conception d’une « norme d’orthographe phonémique qui permette de discriminer les mots qui sont homophones ou presque à l’aide de diacritiques si le besoin s’en faisait sentir », le rappel que les mots ne sont jamais employés seuls (un exemple : les fils de la couturière. De quel fils s’agit-il ? ; et que dire de cet autre exemple : les poules du couvent couvent)…

De nouvelles décisions arbitraires, peut-être ? Mais qu’en est-il des décisions arbitraires fixant telle ou telle règle ? Usage « L’usage ne signifie que ce qui a cours. Il n’est pas quelque chose de bon ou de mauvais en soi, il y a des pratiques en usage qui sont admirables et d’autres qui sont exécrables », conditionnement social et domination au nom d’une légitimité pleine de violence pour les dominé·es. Ne serons-nous pas capables d’être maitre·sse de notre langue ?

« Le cercle vicieux est donc fermé, on doit écrire comme ça parce que c’est l’usage et c’est l’usage parce qu’on doit écrire comme ça. Ce cercle vicieux ne pourra se briser que lorsqu’une masse critique de scripteur·trices aura pris conscience du fait d’être en réalité maitresses de leur expression, tant dans le contenu que dans la forme, et d’être de ce fait tout à fait libres d’écrire en s’écartant d’une norme pourtant présentée comme incontournable »

Paresse prêtée aux rebelles orthographiques ou allergie au moindre changement des conservateurs et conservatrices de tout poil ? Tout changer pour les néolibéraux mais ni l’ortografe, ni la concurrence, ni la marchandise, etc. La libre circulation des capitaux mais pas celle des êtres humains ; le changement soi-disant nécessaire et les contre-réformes dans les domaine sociaux et politiques et l’immobilisme politique prôné en manière de culture, d’identité falsifiée ou de langage… Dans tous les cas, le refus bien conservateur – pour ne pas écrire bien rance – des débats démocratiques sur les possibles choix…

« un fruit sûr, un fruit mûr, une pomme sure, une poire mure… mais une chose est sure, sûr reste ambigu, c’est sûr ; la question n’est pas mure »

Comme le rappelle justement l’auteur, les translations/retranscriptions nous permettent « de lire plus facilement Rabelais, Voltaire et les grandes auteurs du passé qui … n’escrivoient poinct comme nous aultres ».

L’orthographe actuel est bien un problème. Il rend distante la langue et difficile son apprentissage. Il multiplie et les normes et les exceptions. Et que dire de ces écarts, variations graphiques, transformés en fauteaux relents religieux et en bonne affaires pécuniaires pour cette « industrie qui vit de cette complexité artificiellement imposée »…

« Tu vois par mes lettres le cas que je fais des fautes contre le français et l’orthographe, divinités des sots. » Stendhal

Quelques drôleries : d’hor et en avant devenu dorénavant, le filosophe de Voltaire, le vol de l’oiseau à ne pas confondre au vol d’une banque, la Giraffe de Jacques Prévert, le e final soi-disant marque de féminin et le s final de pluriel dans : « une seule fois, le foie et la foi », le second à la prononciation non-intuitive, le petit avec un t parce que petite et le favori sans t parce qu’au féminin favorite, le t de vert parce que verdir… sans oublier par exemple, le féminin de loup qui n’est pas loupe…

Si certaines ortografes et règles de grammaire (dont les règles d’accord du participe passé particulièrement byzantines) m’ont depuis longtemps parues intempestives et dénuées de sens, je n’avais jamais réfléchi plus globalement sur cette construction historique de la langue écrite – à l’exception de sa masculinisation (voir par exemple le dernier ouvrage d’Eliane Viennot : Le langage inclusif : pourquoi, comment, https://entreleslignesentrelesmots.blog/2018/09/18/adopter-le-langage-in...). Ce livre m’a convaincu de la nécessité d’une réforme globale et en profondeur de nos ortografe et grammaire. L’auteur fournit de nombreux arguments, illustrés par des citations et des exemples cocasses. Sans préjuger du degré d’adéquation possible et/ou souhaitable entre l’oral et l’écrit, des formes à adopter, et en laissant de coté l’idée qu’il puisse y avoir une assisse naturelle au langage, un large débat est nécessaire. Il ne peut être confisqué par des expert·es et encore moins par l’incompétente Académie française.

Le titre de cette note est une phrase du renard au petit prince citée par l’auteur.

Mario Périard : L’orthographe, un carcan ?

Une déconstruction du mythe orthographique de A à Z

M éditeur, Saint-Joseph-du-lac (Québec) 2018, 144 pages

Didier Epsztajn 

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2018/10/22/lessenciel-e-t-invizi...

 

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