L’Etat dans le capitalisme contemporain

Je ne reprendrai ici que les traits saillants des analyses que j’ai proposées dans quelques écrits récents qui permettent de répondre à la question posée dans cet article : pour quelles raisons (et par quels moyens) les politiques dominantes s’emploient à renforcer l’Etat ici et à le détruire ailleurs. 

1) Le système de production capitaliste s’est engagée depuis une trentaine d’années (à partir de 1980) dans une transformation qualitative que l’on peut résumer en une phrase courte : l’émergence d’un système de production mondialisé qui se substitue graduellement aux systèmes de production nationaux antérieurs (au centre des systèmes autocentrés et simultanément agressivement ouverts, dans les périphéries des systèmes dominés à des degrés et dans des formes variables), eux-mêmes articulés les uns aux autres dans un système mondial hiérarchisé (caractérisé entre autre par le contraste centres/périphéries et par la hiérarchie des puissances impérialistes). 

Dans les années 1970, Sweezy, Magdof et moi-même avancions déjà cette thèse, formulée par moi-même et André Frank dans un ouvrage publié en 1978. Nous disions que le capitalisme des monopoles entrait dans un nouvel âge, caractérisé par le démantèlement progressif – mais rapide – des systèmes productifs nationaux. La production d’un nombre grandissant de biens marchands ne peut plus être définie par le label « made in France (ou Soviet Union, ou Usa) » mais devient « made in the world », parce que son procès de fabrication est désormais éclaté en segments, localisés ici et là à travers la planète entière. 

La reconnaissance de ce fait, devenue banale, n’implique pas une seule et même explication concernant la raison majeure de la transformation en question. Pour ma part je l’explique par le bond en avant du degré de centralisation du contrôle du capital des monopoles, que j’ai qualifié de passage du capitalisme des monopoles au stade des monopoles généralisés. En une quinzaine d’années (entre 1975 et 1990) un bon nombre de ces monopoles (ou oligopoles) localisés dans les pays de la triade dominante (Etats Unis, Europe, Japon) sont devenus capables de contrôler l’ensemble des activités productives, chez eux et dans le monde entier, les réduisant au statut de sous-traitants de jure ou de facto, et par là même de ponctionner une portion importante de la plus-value produite par ces activités venant grossir la rente des monopoles dominants dans le système. Les moyens permettant la gestion de ce système de production éparpillé à travers le monde sont désormais réunis, grâce entre autre à la révolution informatique. 

Mais il ne s’agit là, pour moi, que des moyens mis en œuvre en réponse à un besoin objectif nouveau créé par le bond en avant de la centralisation du contrôle du capital. Alors que pour d’autres le moyen – la révolution informatique et celle des technologies de production – est lui-même la cause de la transformation considérée. 

Le démantèlement des systèmes productifs nationaux, eux-mêmes produit de la longue histoire antérieure du développement du capitalisme, concerne tous les pays du monde (ou presque). Dans les centres (la triade) ce démantèlement des systèmes productifs nationaux peut paraître relativement lent et limité par le poids du système hérité et toujours présent. Mais il avance chaque jour toujours un peu plus. Par contre dans celles des périphéries qui avaient avancé dans la construction d’un système national industriel modernisé (l’Urss, l’Europe de l’Est, et à degré moindre ici et là en Asie, en Afrique et en Amérique latine), l’agression du capitalisme des monopoles généralisés (s’exprimant à travers la soumission – volontaire ou forcée – aux principes dits du néo-libéralisme mondialisé) s’est traduite par un démantèlement violent, rapide et total des systèmes nationaux concernés, et la transformation des activités productives localisées dans ces pays en sous-traitants. 

La rente des monopoles généralisés de la triade, bénéficiaires de ce démantèlement devient rente impérialiste. J’ai qualifié cette transformation, vue des périphéries, de « re-compradorisation ». Celle-ci a frappé tous les pays de l’ex Est (ex Union Soviétique et Europe de l’Est) et tous les pays du Sud. La Chine est seule à faire partiellement exception. 

L’émergence de ce système productif mondialisé abolit la cohérence des logiques (diverses et inégalement efficaces) du « développement national » ; mais elle ne lui substitue pas une cohérence nouvelle, qui serait celle du système mondialisé. La raison en est, comme je le dirai plus loin, l’absence d’une bourgeoisie et d’un Etat mondialisé. Pour cette raison, le système de production mondialisé est incohérent par nature. 

Autre conséquence importante de cette transformation qualitative du capitalisme contemporain : l’émergence de l’impérialisme collectif de la triade se substituant aux impérialismes nationaux historiques (des Etats Unis, de la Grande Bretagne, du Japon, de l’Allemagne, de la France et de quelques autres). L’impérialisme collectif trouve sa raison d’être dans la prise de conscience par les bourgeoisies des nations de la triade de la nécessité de leur gestion commune et solidaire de la Planète et singulièrement des sociétés des périphéries soumises ou à soumettre. 

2) Certains tirent de la thèse de l’émergence d’un système productif mondialisé deux corrélats : l’émergence d’une bourgeoisie mondialisée et celle d’un Etat mondialisé, dont le nouveau système productif constitue la base objective. Ma lecture des évolutions et des crises en cours m’a conduit à rejeter ces deux corrélats. 

Il n’y a pas de bourgeoisie (ou disons de classe dominante) mondialisée en cours de constitution, ni à l’échelle mondiale, ni même à celle des pays de la triade impérialiste. On constate bien une accélération des flux d’investissements directs et des investissements de portefeuille en provenance de la triade (et en particulier des flux majeurs entre les partenaires transatlantiques). Néanmoins par ma lecture critique des travaux empiriques importants qui ont été conduit sur le sujet, j’ai été amené à donner de l’importance au fait que la centralisation du contrôle du capital des monopoles opérait à l’intérieur des Etats-nations de la triade (Etats Unis, chacun des partenaires de l’Union Européenne, Japon) avec plus de force que celle par laquelle elle opère dans les rapports entre les partenaires de la triade, ou même entre ceux de l’Union Européenne. 

Les bourgeoisies (ou les groupes oligopolistiques) sont en compétition à l’intérieur des nations (et l’Etat national gère cette compétition, en partie tout au moins) et entre les nations. C’est ainsi que les oligopoles allemands (et l’Etat allemand) ont pris la direction des affaires européennes, non pas pour le bénéfice égal de tous, mais d’abord pour leur propre bénéfice. A l’échelle de la triade c’est évidemment la bourgeoisie des Etats Unis qui dirige l’alliance, encore une fois dans un partage inégal des bénéfices. 

L’idée que la cause objective – l’émergence du système productif mondialisé – entraine ipso facto celle d’une classe dominante mondialisée, repose sur l’hypothèse sous-jacente selon laquelle le système doit être cohérent. En réalité il peut ne pas l’être ; et c’est le cas, et la raison pour laquelle ce système chaotique n’est pas viable. 

Dans les périphéries la mondialisation du système productif s’est accompagnée par la substitution aux blocs hégémoniques des époques antérieures d’un nouveau bloc hégémonique dominé par la nouvelle bourgeoisie compradore, bénéficiaire exclusive du démantèlement des systèmes antérieurs (le moyen par lequel cette transformation a été produite est bien connu : la « privatisation » des éléments de l’ancien système disloqué ; étant entendu que les actifs concernés ont été cédés à des prix factices sans commune mesure avec leurs valeurs). Ces nouvelles bourgeoisies compradore ne sont pas des éléments constitutifs d’une bourgeoisie mondialisée, mais seulement des alliés subalternes des bourgeoisies de la triade dominante. 

De la même manière qu’il n’y a pas de bourgeoisie mondialisée en cours de constitution, il n’y a pas davantage d’Etat mondialisé en vue. La raison majeure en est que le système mondialisé en place n’atténue pas mais accentue le conflit (déjà visible ou potentiel) entre les sociétés de la triade et celles du reste de la Planète. Je dis bien conflit des sociétés, et, partant, potentiellement conflit des Etats. Car les avantages de la position dominante de la triade (la rente impérialiste) permettent au bloc hégémonique constitué autour des monopoles généralisés de bénéficier d’une légitimité qui se traduit à son tour par la convergence de tous les grands partis électoraux de droite et de gauche et leur égal alignement sur les politiques économiques néo-libérales et sur les politiques d’intervention dans les affaires des périphéries. Par contre les bourgeoisies néo-compradore des périphéries ne paraissent aux yeux de leurs peuples ni légitimes, ni même crédibles (on verra plus loin pourquoi : parce que les politiques qu’elles servent ne permettent pas le « rattrapage » », et engagent le plus souvent dans l’impasse d’un lumpen-développement). L’instabilité des pouvoirs en place est alors ici la règle. 

Pas de bourgeoisie mondialisée même à l’échelle de la seule triade, ou à celle de l’Union Européenne, c’est aussi pas d’Etat mondialisé à ces échelles. Mais seulement des Etats alliés, acceptant de surcroît la hiérarchie qui permet à leur alliance de fonctionner : la direction générale est assumée par Washington, celle de l’Europe par Berlin. L’Etat national reste en place au service de la mondialisation telle qu’elle est. Il s’agit là d’un Etat actif ; car le déploiement du néo-libéralisme et des interventions extérieures exige de lui qu’il le soit. On comprend alors que son affaiblissement par des éclatements éventuels produits pour un quelconque motif de diversité ne soit pas souhaité par le capital des monopoles généralisés (d’où l’hostilité à la cause écossaise examinée plus haut). 

L’idée circule dans les courants postmodernistes selon laquelle le capitalisme contemporain n’a plus besoin d’Etat pour gérer l’économie mondiale, que de ce fait les systèmes d’Etat sont en voie de dépérissement au profit de l’émergence de la société civile. Je ne reviendrai pas sur les arguments que j’ai développés ailleurs en contrepoint de cette thèse naïve, d’ailleurs propagée par les pouvoirs dominants et le clergé médiatique à leur service. Il n’y a pas de capitalisme sans Etat. La mondialisation capitaliste ne pourrait pas se déployer sans les interventions de l’armée des Etats Unis et la gestion du dollar. Or armée et monnaie sont des instruments de l’Etat, pas du marché. 

Mais comme il n’y a pas d’Etat mondial, les Etats Unis prétendent remplir cette fonction. Les sociétés de la triade tiennent cette fonction pour légitime ; les autres sociétés non. Mais qu’importe. La « communauté internationale » autoproclamée, c’est-à-dire le G7 plus l’Arabie saoudite, devenue sans doute une République démocratique, ne reconnaît pas la légitimité de l’opinion de 85 % de la population de la Planète ! 

Il y a donc une asymétrie entre les fonctions de l’Etat dans ses centres impérialistes dominants et celles de l’Etat dans les périphéries soumises, ou à soumettre. L’Etat dans les périphéries compradorisées est instable par nature et, de ce fait, un ennemi potentiel, quand il ne l’est pas déjà. 

Il y a les ennemis avec lesquels les puissances impérialistes dominantes sont contraintes de coexister – du moins jusqu’à ce jour. C’est le cas de la Chine, parce que celle-ci a refusé (jusqu’à ce jour) la perspective néo-compradore et conduit son projet souverain de développement national intégré et cohérent. La Russie est devenue un ennemi, dès lors que Poutine refuse l’alignement politique sur la triade et veut barrer la route aux ambitions expansionnistes de celle-ci en Ukraine, même s’il n’imagine pas (ou pas encore ?) de sortir des ornières du libéralisme économique. 

Dans leur grande majorité les Etats compradore dans le Sud (c’est-à-dire les Etats au service de leurs bourgeoisies compradore) sont des alliés, et non des ennemis – tant qu’ils donnent l’apparence de tenir leur pays en mains. Mais à Washington, à Londres, à Berlin et à Paris on sait que ces Etats sont fragiles. Dès lors qu’ils sont ébranlés par un mouvement populaire de révolte – avec ou sans stratégie alternative viable – la triade se donne le droit d’intervenir. L’intervention peut alors conduite à envisager la destruction de ces Etats, et, derrière elle, des sociétés concernées. Cette stratégie est à l’œuvre en Irak, en Syrie et ailleurs. La raison d’être de la stratégie de contrôle militaire de la Planète par la triade dirigée par Washington est située toute entière dans cette vision « réaliste », qui vient en contrepoint de la vision naïve - à la Negri – de l’Etat mondialisé en cours de construction.

3) L’émergence du système de production mondialisé offre-t-elle pour les pays des périphéries des chances meilleures de « rattrapage » ?

Le discours de propagande idéologique des pouvoirs dominants – exprimé par la Banque mondiale par exemple – s’emploie à le faire croire : entrez dans la mondialisation, jouez le jeu de la compétition, vous enregistrez des taux de croissance honnêtes et même fabuleux et accélérerez vos chances de rattrapage ! Dans les pays du Sud, les forces sociales et politiques alignées sur le néo-libéralisme reprennent évidemment ce discours. Les gauches naïves – à la Negri – tout également. 

J’ai déjà dit et je répète : si la perspective d’un rattrapage par des méthodes capitalistes et dans le capitalisme mondialisé était possible, aucune force sociale, politique, idéologique ne pourrait lui barrer la route, même au nom d’un autre avenir préférable pour l’humanité entière. Mais cela n’est tout simplement pas possible : le déploiement du capitalisme mondialisé à toutes les étapes de son histoire, et aujourd’hui dans le cadre de l’émergence du système productif mondialisé autant qu’hier, ne peut que produire, reproduire et approfondir le contraste centres/périphéries. La voie capitaliste est une impasse pour 80% de l’humanité. Les périphéries restent, de ce fait, la « zone des tempêtes ». 

Alors ? Il n’y a pas ici d’alternative autre que l’option en faveur de la construction d’un système national autonome fondé sur la mise en place d’un système industriel autocentré associé à un renouveau de l’agriculture dans la perspective de la souveraineté alimentaire. Je n’en dirai pas plus ici, ayant déjà offert des développements sur le sujet. Il ne s’agit pas de nostalgie d’un retour au passé – soviétique ou national populaire – mais de la création des conditions permettant le déploiement d’une seconde vague d’éveil des peuples du Sud qui pourrait s’articuler sur les luttes des peuples du Nord, victimes eux également, du capitalisme sauvage en crise et auxquels l’émergence du système productif mondialisé n’a rien à offrir. Alors l’humanité pourra avancer sur la longue route au communisme, étape supérieure de la civilisation humaine. 

Samir Amin, in "Sauvegardez l'unité de la Grande Bretagne et cassez l'unité de la Grande Russie". Mars 2015. Publié sur pambazuka.org

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